AU MÊME.

Paris, 5 octobre.

Que devez-vous penser de moi, mon cher ami, et d'un si long silence?

Vous devez croire que tous les maux réunis ont fondu sur ma tête.

Hélas! vous ne vous tromperiez pas beaucoup: il y a deux mois et demi

que j'ai eu le malheur de perdre ma mère; et ce n'est pas vous qui

vous étonnerez de l'effet qu'a pu faire pour moi cette affligeante

nouvelle; ce n'est pas vous qui me direz que quatre-vingt-cinq ans

étaient un âge qui devait me préparer à ce malheur, et que quinze ans

d'absence devaient me le faire trouver moins terrible. La raison dit

tout cela, et le sentiment paie son tribut. Je n'en dirai pas

davantage, craignant d'avoir surtout déjà trop réveillé chez vous le

sentiment d'une perte qui vous a rendu si long-temps malheureux et qui

ne sera de long-temps oubliée. Mon second malheur est d'avoir eu,

pendant deux mois, une fièvre double-tierce, suivie d'une

convalescence très-pénible et qui n'est pas terminée. Je ne sais

comment toute ma personne était devenue un amas de bile, ce qui m'a

empêché d'avoir recours au quinquina. C'est la nature qui m'a guéri,

comme elle eût fait avant la découverte du spécifique. C'est un mois

de plus qu'il m'en a coûté, et un mois de peines et de souffrances,

pendant lequel il m'a été impossible d'écrire. Vous mander de mes

nouvelles par une main étrangère, c'est ce que je n'ai pas voulu, dans

la crainte que vous ne me crussiez mort: et d'ailleurs, je suis d'une

stupidité rare pour dicter.

Je passe, mon ami, à un autre article dont je vous ai déjà touché

quelque chose. C'est le projet d'aller vous trouver en Provence.

Quand il n'y aurait eu d'obstacle que ma maladie, il ne pouvait

s'effectuer, et ne le pourrait même encore qu'au mois de décembre:

encore cela ne serait-il possible que dans le cas où j'aurais un

compagnon pour aller en chaise de poste: car d'aller par les voitures

publiques dans cette saison, c'est ce qui me serait aussi difficile

qu'un pélerinage dans le Sirius. Mais, mon ami, il y a d'autres

obstacles encore plus grands: ce sont ceux qui naissent de ma nouvelle

position.

Vous avez peut-être lu, dans les papiers publics, qu'on a obtenu pour

moi la place de secrétaire du cabinet de madame Elisabeth, sœur du

roi: cette place vaut deux mille francs; et quoiqu'elle ne

m'enrichisse pas pour ce moment-ci, puisque, dans la maison du roi,

les premières échéances ne se payent qu'à un terme fort reculé, il

n'en est pas moins vrai que je suis lié par la reconnaissance et par

l'attachement aux personnes qui ont sollicité et obtenu cette place

pour moi, tandis que j'étais cloué dans mon lit depuis six semaines;

je passerais pour un être sauvage et indomptable, un misantrope

désespéré, et je serais condamné universellement.

Il faut vous dire, de plus, qu'indépendamment de ma nouvelle place, ma

liaison avec M. le comte de Vaudreuil est devenue telle qu'il n'y a

plus moyen de penser à quitter ce pays-ci. C'est l'amitié la plus

parfaite et la plus tendre qui se puisse imaginer. Je ne saurais vous

en écrire les détails; mais je pose en fait que, hors l'Angleterre où

ces choses-là sont simples, il n'y a presque personne en Europe digne

d'entendre ce qui a pu rapprocher, par des liens si forts, un homme de

lettres isolé, cherchant à l'être encore plus, et un homme de la cour,

jouissant de la plus grande fortune et même de la plus grande faveur.

Quand je dis des liens si forts, je devrais dire si tendres et si

purs; car on voit souvent des intérêts combinés produire entre des

gens de lettres et des gens de la cour des liaisons très-constantes et

très-durables; mais il s'agit ici d'amitié, et ce mot dit tout dans

votre langue et dans la mienne.

Voilà, mon ami, quelles sont les raisons qui m'empêchent d'aller vous

chercher, et qui vraisemblablement me priveront toujours du plaisir de

vous voir dans votre retraite de Provence. Il n'en fallait pas moins,

je vous assure; car, quoique, dans votre dernière lettre, vous eussiez

eu la barbarie de vouloir me retenir dans la capitale, toujours par

votre manie de me voir une plus grande fortune, il est pourtant

certain que j'aurais juré, au mois de mai dernier, de ne pas passer

l'hiver à Paris. Les obstacles étaient de nature à pouvoir être

vaincus, et ma fortune n'en était pas un. Vous m'avez mandé qu'il

fallait, pour vivre agréablement en Provence, avoir trois mille livres

de rente: au temps où vous me parliez, j'en avais quatre mille. Je

posais la barre à ce terme, et je n'étais pas mécontent; c'est vous

qui avez voulu que j'allasse plus loin: vous voilà satisfait, et il y

a à parier que d'ici à six mois, vous le serez infiniment davantage.

Il restera ensuite à satisfaire votre autre manie, que j'aie de la

célébrité. Je ne promets pas que j'y réussisse également; mais, soit

que cette fantaisie me prenne, soit que je garde ma répugnance pour

cette célébrité dont vous paraissez faire trop de cas, il est sûr que,

tranquille sur mon avenir, je travaillerai beaucoup davantage et même

mieux, et que j'aurai plus de titres à cette célébrité, si je les

manifeste, ce que j'ignore, car je suis bien endurci dans le péché. Je

crois que vous seriez de mon bord, si, comme moi, vous veniez voir, de

suite et long-temps, notre public parisien. Au surplus, alors comme

alors: je ne suis pas d'une pièce; je suis immuable quand les choses

ne changent pas, mais je suis mobile quand elles changent, et surtout

quand elles changent à mon avantage.

J'apprends que l'on a été très-content de notre ambassadeur à

Marseille, et c'est pour moi une joie très-vive. J'espère qu'on le

sera partout, et on le serait bien davantage si on connaissait

l'habitude de ses sentimens intérieurs. C'est un de ces êtres qui ont

contribué, par leurs vertus et leur commerce, à me réconcilier avec

l'espèce humaine. Il faut qu'il ait prévu de grandes tribulations dans

son ambassade, puisque la dernière lettre qu'il m'écrit finit par ces

mots: _Ah! mon ami, quand dinerons-nous ensemble au restaurateur?_

J'oublie de vous dire qu'il est cause que je n'ai pu répondre à votre

avant-dernière lettre, parce que j'ai passé avec lui exactement les

quatre derniers jours de son séjour à Paris: et c'est l'époque où

votre lettre m'arriva.

Adieu, mon ami; je vous aime et vous embrasse très-tendrement.

J'espère que notre correspondance ne sera plus interrompue, et que la

suite de contre-temps qui m'ont mis en arrière, n'arrivera qu'une fois

en la vie. Donnez-moi de vos nouvelles en détail, et ne me parlez que

de vous; je vous donne un bel exemple à cet égard. Je vous avertis que

je me sais par cœur, et à la fin on se lasse de soi. Adieu encore.

_Vale et ama._

Œuvres Complètes de Chamfort (Tome 5) recueillies et publiées, avec une notice historique sur la vie et les écrits de l'auteur. · 第 135 / 205 题