C'est un vœu que j'ai fait, mon cher ami, de vous répondre toujours à
l'instant où j'aurai reçu votre lettre, et je n'ai pas besoin
d'efforts pour le remplir: il m'en faudrait pour différer, et je ne
veux pas lutter contre moi-même.
Ah! mon ami, que j'ai été étonné de voir que je diffère de vous dans
la chose par laquelle je vous ressemble! Vous convenez que vous avez
pris la meilleure part, et vous ne souhaitez pas que j'obtienne un lot
pareil; vous me le dites, parce que vous le sentez. Cette raison est
sans doute très-bonne; mais pourquoi, ou plutôt comment le
sentez-vous? voilà ce qui m'étonne. Quoi! cette malheureuse manie de
célébrité, qui ne fait que des malheureux, trouve encore un partisan,
un protecteur! Avez-vous oublié qu'elle exige presqu'autant de
misères, de sottises, de bassesses même que la fortune? et quel en est
le fruit? beaucoup moindre, et surtout plus ridicule. Son effet le
plus certain est de vous apprendre jusqu'où va la méchanceté humaine,
en vous rendant l'objet de la haine la plus violente et des procédés
les plus affreux, de la part de ceux qui ne peuvent partager cette
fumée, et qui sont jaloux de quelques misérables distinctions, presque
toujours ennuyeuses et fatigantes, surtout pour moi qui ai tout jugé.
J'ai aimé la gloire, je l'avoue; mais c'était dans un âge où
l'expérience ne m'avait point appris la vraie valeur des choses, où je
croyais qu'elle pouvait exister pure et accompagnée de quelque repos,
où je pensais qu'elle était une source de jouissances chères au cœur
et non une lutte éternelle de vanité; quand je croyais que, sans être
un moyen de fortune, elle n'était pas du moins un titre d'exclusion à
cet égard. Le temps et la réflexion m'ont éclairé. Je ne suis pas de
ceux qui peuvent se proposer de la poussière et du bruit pour objet et
pour fruit de leurs travaux. Apollon ne promet qu'un nom et des
lauriers: voilà ce que disait Boileau avec quinze mille livres de
rente des bienfaits du roi, qui en valaient plus de trente d'à
présent; voilà ce que disait Racine, en rapportant plus d'une fois de
Versailles des bourses de mille louis. Cela ne laisse pas que de
consoler de la rivalité et de la haine des Pradon et des Boyer. Encore
ne put-il pas y tenir; et laissa-t-il, à trente six ans, cette
carrière de gloire et d'infamie, qui depuis lui est devenue cent fois
plus turbulente et plus avilissante. Pour moi, qui, dès mon premier
succès, me suis attiré, sans l'avoir mérité le moins du monde, la
haine d'une foule de sots et de méchans, je regarde ce mal comme un
très-grand bonheur; il me rend à moi-même; il me donne le droit de
m'appartenir exclusivement; et, les amis les plus puissans ayant plus
d'une fois fait d'inutiles efforts pour me servir, je me suis lassé
d'être un superflu, une espèce de hors d'œuvre dans la société; je me
suis indigné d'avoir si souvent la preuve que le mérite dénué, né sans
or et sans parchemins, n'a rien de commun avec les hommes; et j'ai su
tirer de moi plus que je ne pouvais espérer d'eux. J'ai pris pour la
célébrité autant de haine que j'avais eu d'amour pour la gloire; j'ai
retiré ma vie toute entière dans moi-même; penser et sentir, a été le
dernier terme de mon existence et de mes projets. Mes amis se sont
réunis inutilement pour ébranler ma fermeté: tout ce que j'écris comme
à mon insu, et pour ainsi dire malgré moi, ne sera tout au plus que
_titulus nomenque sepulcri_.
J'ai ri de bon cœur à l'endroit de votre lettre, où vous me dites que
vous m'avez cherché dans les journaux; vous m'avez paru ressembler à
un étranger qui, ayant entendu parler de moi dans Paris, me
chercherait dans les tabagies et dans les tripots de jeu. J'en étais
là depuis long-temps, lorsque je fis la rencontre d'un être dont le
pareil n'existe pas dans sa perfection relative à moi, qu'il m'a
montrée dans le court espace de deux ans que nous avons passé
ensemble. C'était une femme; et il n'y avait pas d'amour, parce qu'il
ne pouvait y en avoir, puisqu'elle avait plusieurs années de plus que
moi; mais il y avait plus et mieux que de l'amour, puisqu'il existait
une réunion complète de tous les rapports d'idées, de sentimens et de
positions. Je m'arrête ici, parce que je sens que je ne pourrais
finir. Je l'ai perdue après six mois de séjour à la campagne, dans la
plus profonde et la plus charmante solitude. Ces six mois, ou plutôt
ces deux ans, ne m'ont paru qu'un instant dans ma vie. Mais le bonheur
d'être loin de tout ce que j'ai vu sur cette scène d'opprobres qu'on
appelle littérature, et sur cette scène de folies et d'iniquités qu'on
appelle le monde, m'aurait suffi et me suffira toujours, au défaut du
charme d'une société douce et d'une amitié délicieuse. L'indépendance,
la santé, le libre emploi de mon temps, l'usage, même l'usage
fantasque de mes livres: voilà ce qu'il me faut, si ce n'est point ce
qui me suffit. C'est ce qui m'enlèvera nécessairement le succès que
vous avez la cruauté de souhaiter, et qui malheureusement est devenu,
depuis ma dernière lettre, encore plus vraisemblable[37]. L'âne qui ne
veut point mordre son voisin, ni en être mordu devant un râtelier
vide, sera forcé, s'il est changé en cheval bien pansé devant un
râtelier plein, de faire quelques courses et de manéger pour gagner
son avoine; et quand je songe qu'en se déplaçant, il aura plus
d'avoine qu'il n'en pourra manger, je suis bien près de penser qu'il
fait un marché de dupe.
[37] On proposait à Chamfort une place de secrétaire des
commandemens à la cour.
Vous voyez par là, mon ami, combien je suis attaché aux sentimens qui
m'appellent à la retraite; et vous le verriez bien davantage, si vous
pouviez savoir, fortune mise à part, combien ma position m'offre de
côtés agréables, quels combats j'ai à soutenir contre les amis les
plus tendres et les plus dévoués, quels efforts il me faut pour
repousser ou prévenir les sacrifices qu'ils voudraient faire pour me
retenir. Quelle est donc cette invincible fierté, et même cette dureté
de cœur, qui me fait rejeter des bienfaits d'une certaine espèce,
quand je conviens que je voudrais faire pour eux plus qu'ils ne
peuvent faire pour moi? Cette fierté les afflige et les offense; je
crois même qu'ils la trouvent petite et misérable, comme mettant un
trop haut prix à ce qui devrait en avoir si peu. Mon ami, je n'ai
point, je crois, les idées petites et vulgaires répandues à cet égard;
je ne suis pas non plus un monstre d'orgueil; mais j'ai été une fois
empoisonné avec de l'arsenic sucré, je ne le serai plus: _manet altâ
mente repostum_. Vous me dites que vous tenez mon âme dans ma première
lettre; il en est resté quelque chose, je crois, pour la seconde.
J'accepte, mon ami, avec un sentiment bien vif, l'offre que vous me
faites de parcourir avec moi la Provence, pour chercher l'asile qui
me convient; et je me fais d'autant plus de plaisir de l'accepter, que
je ne vous ferai pas faire un grand voyage; il faudra que votre pays
ait de grands inconvéniens, si la retraite la plus proche de vous
n'est pas celle qui me convient le mieux.
Je vous avais promis des nouvelles littéraires; mais, par mon
mouvement personnel, je suis bien froid sur cet article; et j'ai
besoin, pour vous en envoyer, de songer que vous y mettez
quelqu'intérêt. On joue à présent, avec un grand succès, malgré de
grandes huées sur la scène, et de grandes réclamations et indignations
à Paris et à Versailles, _le Mariage de Figaro_, de Beaumarchais.
C'est un ouvrage plein d'esprit, même de comique et de talent, mais
qui n'en est pas moins monstrueux par le mélange des choses du plus
mauvais ton et de trivialités. Les loges sont retenues jusqu'à la
dixième, d'autres disent jusqu'à la vingtième représentation. Le
spectacle, sans petite pièce, ne dure plus que trois heures un quart,
depuis les retranchemens qu'on y a faits. Je ne vous parle point du
_Jaloux_, du mauvais _Coriolan_ de La Harpe: les journaux se sont
chargés de cela. Un mot sur les _Danaïdes_, opéra nouveau, où Gluk a
mis la main; c'est un ouvrage de topinambous, à jouer devant des
cannibales. On dit pourtant que cela n'aura qu'une douzaine de
représentations.
Parlons de notre académie. M. de Montesquiou a eu toutes les voix;
c'est qu'on a vu que tout partage serait inutile, et il faisait
plaisir en se présentant à l'académie; il écartait l'abbé Maury, dont
plusieurs ne veulent pas entendre parler. Mon amusement actuel est de
voir comment ils feront pour l'évincer à la première vacance qui est
très-prochaine, si elle n'est ouverte par la mort de M. de Pompignan.
L'abbé a huit ou dix voix, tout au plus; mais les autres gens de
lettres, ses rivaux, n'en ont pas à beaucoup près autant. Personne n'y
est appelé d'une manière positive; prendre encore un homme de qualité,
serait le comble du mauvais goût et le chef-d'œuvre du ridicule.
Comment s'en tireront-ils? Je me divertirai des intrigues; ce sont mes
seuls jetons, je n'en ai point d'autres; j'y vais si peu, que je n'ai
pas fait la moitié d'une bourse à jetons qu'on m'avait demandée.
Adieu, mon ami; je n'ai plus que le temps de vous dire encore un petit
mot de moi. Ma mère se porte à merveille, et n'a d'autre incommodité
que de ne pouvoir faire usage de ses jambes; mais j'ai bien peur que
cette seule incommodité n'abrège les jours d'une personne aussi vive,
et plus impatiente, à quatre-vingt-quatre ans, que je ne l'ai jamais
été. Il me semble que, si je restais en place une année, je ne
pourrais plus vivre; et cette idée m'afflige sensiblement sur son
état, quoiqu'on me mande d'ailleurs tout ce qui peut me rassurer.
Adieu, encore une fois; je vous aime et vous embrasse de tout mon
cœur. Il me semble que nous n'avons pas cessé de nous entendre.