Quoi, madame, vous avez eu la bonté d'aller voir mon nouveau taudis!
Je vous reconnais bien là. Vous êtes contente de mon logement; mais
moi, je ne le suis point: je m'y prends trop tard pour me loger près
de la rue Louis-le-Grand.
Madame de Grammont est partie depuis le commencement du mois. Il me
serait impossible de désirer autre chose que ce que j'ai trouvé en
elle; et nous avons fini encore mieux que nous n'avions commencé. J'ai
toutes sortes de raisons d'être enchanté de mon voyage de Barège. Il
semble qu'il devait être la fin de toutes les contradictions que j'ai
éprouvées, et que toutes les circonstances se sont réunies pour
dissiper ce fond de mélancolie qui se reproduisait trop souvent. Le
retour de ma santé, les bontés que j'ai éprouvées de tout le monde; ce
bonheur, si indépendant de tout mérite, mais si commode et si doux,
d'inspirer de l'intérêt à tous ceux dont je me suis occupé; quelques
avantages réels et positifs, les espérances les mieux fondées et les
plus avouées par la raison la plus sévère, le bonheur public et celui
de quelques personnes à qui je ne suis ni inconnu ni indifférent, le
souvenir tendre de mes anciens amis, le charme d'une amitié nouvelle
mais solide avec un des hommes les plus vertueux du royaume, plein
d'esprit, de talent et de simplicité, M. Dupaty, que vous connaissez
de réputation; une autre liaison non moins précieuse avec une femme
aimable que j'ai trouvée ici, et qui a pris pour moi tous les
sentimens d'une sœur; des gens dont je devais le plus souhaiter la
connaissance, et qui me montrent la crainte obligeante de perdre la
mienne; enfin, la réunion des sentimens les plus chers et les plus
désirables: voilà ce qui fait, depuis trois mois, mon bonheur; il
semble que mon mauvais génie ait lâché prise; et je vis, depuis trois
mois, sous la baguette de la fée Bienfaisante.
D'après ce détail, vous croiriez que je vis environné de tout ce que
j'ai trouvé d'aimable ici, sous un beau ciel, et dans une société
charmante. Non, je vis sous une douche brûlante, ou dans une
bouilloire cachée au fond d'un cachot. Tout ce que je distinguais est
parti de Barège. Il y fait un temps exécrable, et le brouillard ne
laisse point soupçonner que les Pyrénées soient sur ma tête. Mais je
n'en suis pas moins heureux: j'avais besoin de revenir sur les
sentimens agréables dont j'ai joui avec trop de précipitation; je les
recueille avec une joie mêlée de surprise; mes idées sont faciles et
douces; tous les mouvemens de mon cœur sont des plaisirs; voilà le
vrai beau temps, et le ciel est d'azur.
Le ton de cette lettre est un peu différent de celles que je vous
écrivais, madame, de la rue de Richelieu, et même de quelques
conversations que je me souviens d'avoir eues avec vous, il y a cinq
ou six mois. Que voulez-vous? je vous montrais mon âme alors, comme je
vous la montre aujourd'hui: «L'homme est ondoyant», dit Montaigne:
j'étais de fer pour repousser le mal, je suis de cire pour recevoir le
bien. Les différentes philosophies sont bonnes; il ne s'agit que de
les placer à propos. Zénon n'avait pas tort: Epicure avait raison. Le
régime d'un malade n'est pas celui d'un convalescent; celui d'un
convalescent n'est pas celui d'un athlète. Je me trouve bien de ma
manière d'être actuelle; je reviendrais à l'autre, s'il le fallait:
mais je tâcherai d'écarter ce qui pourrait la rendre nécessaire; je
n'y sais que cela.
Madame de Tessé et M. le duc d'Ayen ont passé ici quelques jours; j'ai
fort à me louer de leurs bontés; je n'ai cependant point accepté
l'offre de madame de Tessé pour Luchon; je vous dirai pourquoi.
Je pars d'ici vers la fin de septembre; je comptais m'en aller en
droiture à Paris; je pressentais le besoin que j'aurais de revoir mes
anciens amis, car je ne veux rien perdre; mais j'ai de nouvelles
raisons de me priver encore de ce plaisir. M. de B...... a trouvé
absurde que je négligeasse l'occasion de voir M. de Choiseul; il
prétend que ma connaissance avec M. de Gr...... pourrait finir par
n'être qu'une connaissance des eaux. C'est ce qui ne peut jamais
arriver. Il est actuellement à Chanteloup; il peut s'en assurer par
lui-même; et, entre nous, je crois qu'il ne laissera pas d'être un peu
surpris. Quoiqu'il en soit, je défère à son conseil et à celui de mes
amis qui blâment mon peu d'empressement sur cela. Mais je ne serai à
Chanteloup qu'à la fin d'octobre. J'y resterai le temps qui
conviendra. J'étais fort tenté de m'en retourner par le Languedoc,
pour voir la Provence qui est un fort beau pays.
Voulez-vous bien, madame, présenter mes respects à M. S....... Je vous
adresserais aussi bien des complimens pour les personnes que vous
savez, si je ne craignais que quelques-unes, s'imaginant que ma lettre
contient quelques bonnes histoires des eaux, ne s'avisassent de vous
la demander; et je vous prie de vouloir bien ne pas la leur lire.
Conservez, je vous prie, madame, votre santé, celle de M. S......,
votre bonheur commun, vos bontés pour moi; et recevez les assurances
de mon respect et de ma tendre amitié.