20 Août 1765.

Je crois assez connaître votre âme, mon cher ami, pour pouvoir vous

donner des conseils utiles à votre bonheur. Garantissez-vous de tout

sentiment vif et profond. J'ai remarqué que toutes les fois que vous

êtes vivement affecté de quelque chose, vous tombez dans un chagrin

qui n'est point cette douce mélancolie si délicieuse pour ceux qui

l'éprouvent. De plus, les travaux rendent la gaîté nécessaire à votre

santé. Quand un sentiment profond vous rendrait heureux, du moins

est-il certain qu'il ne vous délasserait pas, et vous avez besoin

d'être délassé. Ne craignez pas de perdre par là cette sensibilité

nécessaire à l'homme de lettres; vous en avez reçu une trop grande

dose: rien ne peut l'épuiser. La lecture des excellens livres

l'entretiendra davantage, sans exposer votre âme à ces secousses

violentes qui l'accablent, lorsque des nœuds qui nous étaient chers

viennent à se briser.

Ne donnez jamais à personne aucun droit sur vous. La roideur de votre

caractère pouvant par la suite vous forcer à cesser de les voir, vous

aurez l'air de l'ingratitude. Tenez tout le monde poliment à une

grande distance. Prosternez-vous pour refuser. Je crois à l'amitié, je

crois à l'amour: cette idée est nécessaire à mon bonheur: mais je

crois encore plus que la sagesse ordonne de renoncer à l'espérance de

trouver une maîtresse et un ami capables de remplir mon cœur. Je sais

que ce que je vous dis fait frémir: mais telle est la dépravation

humaine, telles sont les raisons que j'ai de mépriser les hommes, que

je me crois tout à fait excusable.

Si quelqu'un était naturellement ce que je vous conseille d'être, je

le fuirais de tout mon cœur. Est-on privé de sensibilité? on inspire

un sentiment qui ressemble à l'aversion; est-on trop sensible? on est

malheureux. Quel parti prendre? celui de réduire l'amour au plaisir de

satisfaire un besoin spontané, en se permettant tout au plus quelque

préférence pour tel ou tel objet. Réduire l'amitié à un sentiment de

bienveillance proportionné au mérite de chacun, c'est le parti que

prit Fontenelle, qui avait toujours les jetons à la main. Vous êtes né

honnête; je suis sûr que vous ne pousserez pas cette défiance trop

loin. Tout ceci se réduit à dire que votre âme ne doit jamais être

inséparablement attachée à l'âme de personne, qu'il faut apprécier

tout le monde, et remplir tous les devoirs de l'honnête homme, et même

de l'homme vertueux, d'après des idées justes et déterminées, plutôt

que d'après des sentimens, qui, quoique plus délicieux, ont toujours

quelque chose d'arbitraire.

C'est par le travail seul que vous échapperez à l'activité de cette

âme qui dévore tout. Le temps que vous emploîrez chez vous sera pris

sur celui que vous perdriez dans le monde, où vous vous amusez si peu;

où vous portez le sentiment toujours pénible de la supériorité de

votre âme et de l'infériorité de votre fortune; où vous trouvez des

raisons de haïr et de mépriser les hommes, c'est-à-dire, de renforcer

cette mélancolie à laquelle vous êtes déjà trop sujet, qui vous met

souvent de mauvaise humeur, et qui vous expose quelquefois à vous

faire des ennemis. La retraite assurera en même temps votre repos,

c'est-à-dire, votre bonheur, votre santé, votre gloire, votre fortune

et votre considération.

Vous aurez moins d'occasions de vous permettre ces plaisirs qui, sans

détruire la santé, affaiblissent au moins la vigueur du corps, donnent

une sorte de malaise, et détruisent l'équilibre des passions.

La considération de l'homme le plus célèbre tient au soin qu'il a de

ne pas se prodiguer. Ayez toujours cette coquetterie décente qui n'est

indigne de personne. Votre gloire y gagnera aussi: l'emploi de votre

temps l'augmentera nécessairement, et, par la même raison, votre

fortune; car, croyez-moi, ne comptez jamais que sur vous.

Il y a encore une chose que je ne saurais trop vous recommander, et

qui vous est plus difficile qu'à un autre, c'est l'économie. Je ne

vous dis pas de mettre du prix à l'argent, mais de regarder l'économie

comme un moyen d'être toujours indépendant des hommes, condition plus

nécessaire qu'on ne croit pour conserver son honnêteté.

Œuvres Complètes de Chamfort (Tome 5) recueillies et publiées, avec une notice historique sur la vie et les écrits de l'auteur. · 第 125 / 205 题