Je crois assez connaître votre âme, mon cher ami, pour pouvoir vous
donner des conseils utiles à votre bonheur. Garantissez-vous de tout
sentiment vif et profond. J'ai remarqué que toutes les fois que vous
êtes vivement affecté de quelque chose, vous tombez dans un chagrin
qui n'est point cette douce mélancolie si délicieuse pour ceux qui
l'éprouvent. De plus, les travaux rendent la gaîté nécessaire à votre
santé. Quand un sentiment profond vous rendrait heureux, du moins
est-il certain qu'il ne vous délasserait pas, et vous avez besoin
d'être délassé. Ne craignez pas de perdre par là cette sensibilité
nécessaire à l'homme de lettres; vous en avez reçu une trop grande
dose: rien ne peut l'épuiser. La lecture des excellens livres
l'entretiendra davantage, sans exposer votre âme à ces secousses
violentes qui l'accablent, lorsque des nœuds qui nous étaient chers
viennent à se briser.
Ne donnez jamais à personne aucun droit sur vous. La roideur de votre
caractère pouvant par la suite vous forcer à cesser de les voir, vous
aurez l'air de l'ingratitude. Tenez tout le monde poliment à une
grande distance. Prosternez-vous pour refuser. Je crois à l'amitié, je
crois à l'amour: cette idée est nécessaire à mon bonheur: mais je
crois encore plus que la sagesse ordonne de renoncer à l'espérance de
trouver une maîtresse et un ami capables de remplir mon cœur. Je sais
que ce que je vous dis fait frémir: mais telle est la dépravation
humaine, telles sont les raisons que j'ai de mépriser les hommes, que
je me crois tout à fait excusable.
Si quelqu'un était naturellement ce que je vous conseille d'être, je
le fuirais de tout mon cœur. Est-on privé de sensibilité? on inspire
un sentiment qui ressemble à l'aversion; est-on trop sensible? on est
malheureux. Quel parti prendre? celui de réduire l'amour au plaisir de
satisfaire un besoin spontané, en se permettant tout au plus quelque
préférence pour tel ou tel objet. Réduire l'amitié à un sentiment de
bienveillance proportionné au mérite de chacun, c'est le parti que
prit Fontenelle, qui avait toujours les jetons à la main. Vous êtes né
honnête; je suis sûr que vous ne pousserez pas cette défiance trop
loin. Tout ceci se réduit à dire que votre âme ne doit jamais être
inséparablement attachée à l'âme de personne, qu'il faut apprécier
tout le monde, et remplir tous les devoirs de l'honnête homme, et même
de l'homme vertueux, d'après des idées justes et déterminées, plutôt
que d'après des sentimens, qui, quoique plus délicieux, ont toujours
quelque chose d'arbitraire.
C'est par le travail seul que vous échapperez à l'activité de cette
âme qui dévore tout. Le temps que vous emploîrez chez vous sera pris
sur celui que vous perdriez dans le monde, où vous vous amusez si peu;
où vous portez le sentiment toujours pénible de la supériorité de
votre âme et de l'infériorité de votre fortune; où vous trouvez des
raisons de haïr et de mépriser les hommes, c'est-à-dire, de renforcer
cette mélancolie à laquelle vous êtes déjà trop sujet, qui vous met
souvent de mauvaise humeur, et qui vous expose quelquefois à vous
faire des ennemis. La retraite assurera en même temps votre repos,
c'est-à-dire, votre bonheur, votre santé, votre gloire, votre fortune
et votre considération.
Vous aurez moins d'occasions de vous permettre ces plaisirs qui, sans
détruire la santé, affaiblissent au moins la vigueur du corps, donnent
une sorte de malaise, et détruisent l'équilibre des passions.
La considération de l'homme le plus célèbre tient au soin qu'il a de
ne pas se prodiguer. Ayez toujours cette coquetterie décente qui n'est
indigne de personne. Votre gloire y gagnera aussi: l'emploi de votre
temps l'augmentera nécessairement, et, par la même raison, votre
fortune; car, croyez-moi, ne comptez jamais que sur vous.
Il y a encore une chose que je ne saurais trop vous recommander, et
qui vous est plus difficile qu'à un autre, c'est l'économie. Je ne
vous dis pas de mettre du prix à l'argent, mais de regarder l'économie
comme un moyen d'être toujours indépendant des hommes, condition plus
nécessaire qu'on ne croit pour conserver son honnêteté.