A ......

Voilà donc, mon cher ami, comme vous vous conduisez, vous que je

croyais la raison, la prudence, la sagesse même! A qui se fier, après

ce que je sais de vous? et sur qui compter désormais? On vous ordonne

la plus grande modération dans l'usage de la pensée; et madame M.....

m'a dit qu'elle avait reçu de vous une lettre charmante et pleine

d'esprit, ce sont ces termes; je n'exagère rien, et je suis bien

éloigné de vous chercher des torts. Vous ne pouvez pas la récuser non

plus. Elle vous aime, elle a de la candeur, et est à mille lieues de

toute espèce de médisance, à plus forte raison de calomnie.

Une lettre charmante et pleine d'esprit! est-il possible? Quoi! c'est

vous qui vous permettez de pareils excès! On est tranquille sur votre

compte; et tout d'un coup voilà une infraction de régime qui vient

effrayer vos amis. Si madame M...... eût dit simplement une lettre

charmante, je dirais: cela peut se passer, peut-être le mal n'est-il

pas si grand qu'on le fait. Vingt fois j'ai entendu dire: c'est un

ouvrage charmant; et, à la lecture, j'ai vu que rien n'était plus

faux: mais plein d'esprit, c'est là ce qui est une faute absolument

impardonnable. Je ne vous cache pas que je me crois obligé d'en faire

avertir M. Tronchin, qui ne plaisante point dans ces cas-là, et qui

saura vous en dire son avis. De l'esprit! vous n'ignorez pas combien

la pensée est nuisible à l'homme; que, par cette raison, il n'y a

presque pas d'homme qui pense la vingtième partie de sa vie; que vous

même, pour avoir pensé seulement la moitié de la vôtre, vous vous en

trouvez très-mal: et voilà que, non seulement vous pensez, mais même

vous osez avoir de l'esprit. Vous savez qu'en pleine santé même, il ne

fait pas sûr de se donner cette licence; que l'esprit entraîne de

grands inconvéniens à la ville, à la cour; et c'est vous..... Je n'en

reviens pas. Bon dieu! à quoi sert la philosophie? Je ne m'y connais

point; mais je soupçonne qu'il y a, entre penser et avoir de l'esprit,

la même différence qu'il y a entre marcher et courir; et, si cela est

vrai, jugez combien vous êtes coupable.

Vous allez me répliquer que vous avez beaucoup d'amitié pour madame

M......; qu'au moment où vous avez pris la plume pour répondre à sa

lettre, le sentiment a éveillé l'esprit chez vous. Je sais qu'il y en

a des exemples; que ce genre d'esprit est le meilleur, le plus rare et

le plus aimable; et que vous pouvez être dans ce cas: mais, de bonne

foi, pensez-vous que cette excuse me rassure et me satisfasse?

D'abord, il s'agirait de savoir si M. Tronchin vous permet le

sentiment. Cela m'étonnerait beaucoup dans un médecin aussi habile, et

qui connaît si bien la nature. Je doute très-fort qu'il vous ait rien

prononcé là-dessus; et vous êtes trop honnête pour le compromettre

avec la faculté. On sait assez que le sentiment est presque aussi

malsain que l'esprit; et quoiqu'on soit dans l'habitude de le

contrefaire et de le jouer encore davantage, parce que la chose est

beaucoup plus facile, vous voyez que, dans le vrai, on se le permet

assez rarement. Il est donc clair, mon cher ami, que votre excuse ne

serait qu'une défaite; et, au fond, je ne vois pas comment vous vous

en tirerez.

La faute où vous venez de tomber d'une façon si humiliante, m'a fait

revenir sur le passé, comme il arrive en pareil cas; et je me suis

rappelé que les deux dernières fois que j'ai eu le plaisir de vous

voir, il s'en fallait bien que vous ne fussiez net; et même je me

souviens de quelques réflexions un peu vigoureuses ou piquantes qui

doivent nécessairement prendre sur la machine. J'ai songé alors que

vous étiez assez mal environné; que mademoiselle Thomas, outre

son esprit, ayant encore celui qui naît du sentiment, peut

très-fréquemment redoubler chez vous les crises de ces deux facultés:

ce qui ne saurait manquer de vous faire beaucoup de tort. Il ne faut

pas croire que je sois non plus sans inquiétude sur M. Ducis. Ceux qui

ne connaissent que son talent tragique, ne savent à quel point il est

dangereux pour vous, et de combien de façons il peut vous nuire, par

sa conversation forte, animée et attachante. Vous ne connaissez point,

je crois, madame Helvétius; je sais, du moins, que vous n'allez point

chez elle: j'en suis enchanté pour vous.....

Œuvres Complètes de Chamfort (Tome 5) recueillies et publiées, avec une notice historique sur la vie et les écrits de l'auteur. · 第 122 / 205 题