A MADAME DE ***.

Je me suis douté, madame, en recevant votre billet et avant de

l'ouvrir, qu'il m'arrivait malheur; et c'était pour moi une nouveauté

d'ouvrir un billet de vous avec chagrin. Je comptais faire ce soir mon

entrée dans mon nouvel établissement d'Auteuil; mais ayant différé de

deux jours, pour vous faire ma cour avant mon départ, il faut bien que

je diffère de deux autres, pour que les deux premiers ne soient pas

perdus. Je crois ce sentiment-là plus honnête que celui qui fait

courir les joueurs après leur argent; mais, dans le fond, il est à peu

près du même genre.

Ce sont plusieurs de mes amis qui sont cause que je viens me cacher

quelque temps à la campagne dans un mauvais temps. Croirez-vous que

c'est pour travailler, pour finir ces épîtres de Ninon[35] sur

lesquelles on ne cesse de m'impatienter? N'est-il pas ridicule

d'aller vivre sagement pour écrire des folies? Etre fou de sang froid

ou par réminiscence, cela n'est-il pas bizarre? Voilà l'inconvénient

de dire à ses amis les choses sur lesquelles on travaille. On ne m'y

reprendra plus. Etre exposé à finir ce que je commence, à mettre de

l'ordre dans mes caprices: cela me paraît un peu dur, et je n'en serai

plus la dupe.

[35] Ces épîtres ont été égarées, ainsi que d'autres papiers, à

la mort de l'auteur. Cette perte est probablement sans ressource;

car les recherches les plus exactes n'ont pu nous les procurer.

Je ne vous parle plus, madame, de mon respect ni de ma tendre amitié,

qui dureront autant que moi.

Œuvres Complètes de Chamfort (Tome 5) recueillies et publiées, avec une notice historique sur la vie et les écrits de l'auteur. · 第 120 / 205 题