LE CONNAISSEUR.

Que de sots renommés pour l'esprit, pour le goût,

N'ont eu que des grands airs, du jargon, de l'audace!

C'est ainsi qu'autrefois maint courtisan surtout

Cachait bien peu de fond sous beaucoup de surface.

Nous avons tous connu le célèbre Milfleur,

Né, comme ses ayeux, duc, riche et connaisseur;

Il devait des talens se montrer idolâtre.

Aussi dans son palais avait-il un théâtre,

Des bronzes, des tableaux, des médailles en or:

Mais son plus cher trésor

Était un pavillon tapissé de gravures;

Il en faisait d'abord admirer les bordures,

Le sujet, le dessin; ensuite il s'écriait:

«Remarquez, s'il vous plaît,

Que toutes sont _avant la lettre_.»

Or, comme il retenait,

Ou bien qu'il écrivait peut-être,

Ce qu'en le visitant chaque amateur disait,

Et qu'il le répétait;

Effleurant des beaux arts la surface agréable,

Il semblait marier la palme du savant

Au bouquet séduisant

Du petit maître aimable.

Une de nos Laïs, un jour, dit-on, s'y prit;

Et son cœur partageait l'erreur de son esprit,

Lorsque Milfleur voulant brusquer cette conquête,

Écrivit un billet, mais si plat, mais si bête,

Que la nymphe en rougit,

Et que, dans son dépit,

Sur l'enveloppe elle se borne à mettre;

«Vous n'êtes plus _avant la lettre_.»

Œuvres Complètes de Chamfort (Tome 5) recueillies et publiées, avec une notice historique sur la vie et les écrits de l'auteur. · 第 63 / 205 题