Les bois d’Auberive,--pour employer l’expression imagée de la receveuse
des postes, qui se piquait de beau langage,--les bois d’Auberive avaient
mis leurs habits de printemps. Le pays, si triste en février, n’était
plus reconnaissable. Un souffle fécondant avait couru tout le long de la
vallée de l’Aube, frôlant les lisières boisées, montant au sommet des
futaies, redescendant au fond des combes où naguère dormaient des
couches de neige. Sous cette haleine caressante, les prés avaient
reverdi, les bourgeons avaient poussé; jusqu’à la ligne extrême de
l’horizon, ce n’étaient partout que frondaisons nouvelles, pareilles à
de vertes fumées. Le sol léger des futaies se couvrait de pervenches;
dans les fonds, là où la terre noire s’enrichissait des alluvions du
ruisseau débordé, il y avait un foisonnement de plantes fleuries:
narcisses jaunes, scilles bleues et populages aux godets brillants comme
des pièces d’or. Tout chantait: rossignols dans les vergers, grives dans
les buissons, merles dans les merisiers; au travers de la forêt
feuillue, les deux notes mystérieuses du coucou passaient sonores au
milieu de l’universelle symphonie des oiseaux bâtisseurs de nids.
Une joie confuse semblait circuler dans les veines de la terre et
s’exhaler dans l’air par les mille clochettes laiteuses des muguets, par
les mignonnes capuces odorantes des violettes étalées aux marges des
prés. C’était une joie communicative. Elle éclatait en rires clairs sur
les lèvres des petites filles assises au pied des haies et occupées à
confectionner des balles avec des fleurs de coucou; elle s’épanouissait
sur les faces joufflues des petits pâtres battant du manche de leur
couteau des brins de saule pour en détacher l’écorce juteuse et
fabriquer des sifflets; elle faisait chanter à gorge déployée le roulier
qui montait la côte en tête de ses chevaux aux sonnailles
retentissantes; et là-haut, dans la coupe, elle ragaillardissait le
bûcheron qui enfonçait sa cognée au cœur des chênes marqués pour
l’abatage; elle gagnait jusqu’aux cloches de l’église, dont les voix
moins grêles s’égrenaient avec une allégresse inaccoutumée.
Même dans la maisonnette de Trinquesse, en contre-bas de la Grand’Combe,
non loin du ruisseau de l’Aubette, il y avait de la gaîté et des rires
d’enfants. La maisonnette n’était pourtant rien moins que riante, et on
n’y festoyait pas tous les jours. Bâtie en torchis avec une toiture de
mottes de terre, c’était à proprement parler plutôt une hutte qu’une
maison. Dans l’unique chambre, le père Trinquesse, sa fille Manette et
deux marmots de cinq à huit ans s’entassaient pour dormir. Un jardinet,
où il poussait plus de pierres que de légumes, un appentis en planches
pour la vache, et c’était tout. Le père Trinquesse, maigre sexagénaire à
museau de fouine, exerçait trois ou quatre métiers, dont le moins
suspect était celui de diseur de bonne aventure et de _rebouteux_; sa
fille Manette, qui courait sur la trentaine, faisait des lessives,
ramassait des fraises en été, allait à la faîne en octobre, au bois mort
en hiver, et toutes ces industries réunies suffisaient à peine à nourrir
les deux _gachenets_ qu’elle avait eus on ne savait où et dont les pères
s’étaient bien gardés de se montrer. Les marmots n’en poussaient pas
moins dru et n’en étaient pas moins florissants, bien qu’ils fussent à
peine couverts et qu’ils reçussent plus de taloches que de pain blanc.
Pour le quart d’heure, ils s’occupaient d’allumer un feu d’_ételles_ au
beau milieu du chemin qui longeait la maisonnette, et leurs yeux
écarquillés se fixaient tantôt sur le foyer pétillant, tantôt sur les
mains osseuses du père Trinquesse, très affairé à plumer deux geais
qu’il avait pris aux gluaux. Ces deux oiseaux, assaisonnés de poireaux,
de choux et de pommes de terre, devaient composer une _potée_ dont le
vieux braconnier promettait merveille. La vue de la marmite noire où
nageaient les légumes suffisait par avance à dilater les narines
gourmandes des gamins. En attendant, ils se disputaient les plumes
bleues des ailerons, qu’ils plantaient triomphalement dans leurs cheveux
ébouriffés, et leurs cris de joie étaient si aigus qu’on les entendait
de la Mancienne, dont le parc allongeait ses clôtures jusqu’aux lisières
de la Grand’Combe.
Là aussi tout se ressentait de l’allégresse printanière. Le château
s’était réveillé de son long sommeil hivernal; devant la façade encadrée
d’aubépines roses et de cytises, les allées et venues des domestiques
indiquaient que la Mancienne était de nouveau habitée. A travers les
fenêtres ouvertes du rez-de-chaussée, on apercevait les rideaux soyeux
aux plis lourds, les jardinières ornées de tulipes et le drap rouge des
fauteuils débarrassés de leurs housses. Mme Lebreton était, en effet,
rentrée depuis le dimanche de la Quasimodo, et, dans ce moment même,
ayant terminé sa toilette, elle descendait de sa chambre et apparaissait
en plein soleil sur le perron du jardin. Rassemblant d’une main les plis
de sa jupe noire et ouvrant son ombrelle, elle quittait maintenant la
marquise et contournait lentement la pelouse bordée d’iris violets.
Adrienne Lebreton avait certainement passé la trentaine, et les gens qui
lui donnaient trente-quatre ans ne devaient pas être loin de compte. Son
teint mat et un peu olivâtre manquait de fraîcheur; le dessous de ses
yeux était cerné de bistre et deux ou trois rides légères rayaient son
front d’une tempe à l’autre. Néanmoins, en dépit de ces premiers signes
de maturité, elle avait conservé une sorte de jeunesse latente. Grande,
svelte, mince de taille avec les épaules sobrement mais délicatement
arrondies, elle avait une vivacité juvénile. D’abondants cheveux bruns,
en ce moment lissés en bandeaux plats et dissimulés sous une mantille de
dentelle noire, s’harmonisaient avec les tons dorés de la peau, l’éclat
des yeux bordés de longs cils, et le rouge vif d’une bouche assez grande
aux lèvres charnues. Une mèche entièrement grise, tranchant sur le brun
foncé de l’un des bandeaux, donnait une note d’étrangeté à la
physionomie. Le nez long, au modelé très ferme, et deux sourcils noirs
très accusés y ajoutaient un accent de sévérité corrigé par l’expression
de bonté de la bouche et l’humide lueur des yeux pailletés d’or. Toute
la personne un peu maigre de la veuve renfermait je ne sais quoi de
concentré et d’ardent. Née dans la montagne langroise, elle avait le
caractère distinctif des habitants de ces plateaux âpres et brûlés: un
tempérament de pierre et de feu, beaucoup de passion et de sensibilité
sous une froideur et une dureté apparentes.
A cette heure printanière, il semblait que Mme Lebreton subît
l’influence du milieu qui l’entourait. Le bain d’air tiède et fondant
dont elle était enveloppée amollissait les fibres de sa nature
résistante. Le susurrement des eaux limpides, l’odeur des merisiers
épanouis, les brèves phrases musicales des fauvettes, lui causaient une
vague ivresse attendrie. Elle marchait d’un pas plus vif, la tête
penchée, les paupières demi-closes, les lèvres serrées, et elle
atteignit rapidement l’une des clôtures du parc. Arrivée à une petite
porte qui ouvrait sur les prés, elle la poussa, se trouva dans un chemin
couvert qui longeait l’Aubette dans la direction de la Grand’Combe, et
s’y engagea sans hésiter, heureuse de marcher à l’aventure, de se mêler
à l’allégresse répandue au dehors, de s’enfoncer sous ces feuillées
invitantes qu’elle voyait moutonner de tous côtés.
Tout en suivant ce sentier familier, entre les cépées de noisetiers et
de cornouillers qu’elle connaissait presque intimement, les ayant vues
pousser depuis le jour où elle était entrée à la Mancienne en toilette
de jeune mariée, elle remontait songeusement le cours des saisons
passées; et les lignes tant de fois contemplées des coteaux boisés, le
glou-glou tant de fois entendu de la petite rivière, les fleurs toujours
pareilles repoussant chaque printemps aux mêmes places, lui redisaient
l’histoire monotone et médiocrement amusante de ses quinze années de
mariage.
Assurément le défunt avait été un honnête homme, mais il fallait
convenir aussi qu’il avait été souvent un mari bien désagréable. D’abord
une trop grande disparité d’âge existait entre eux: M. Lebreton touchait
à ses quarante-cinq ans, et elle en comptait dix-neuf quand on l’avait
tirée du couvent pour le lui faire épouser. Leur union n’avait pas été
féconde. Le maître de forges, en vrai Bourguignon qu’il était, jouissait
à la vérité d’une verdeur robuste, mais d’une verdeur sauvage et par
trop bourrue. La chasse et les affaires prenaient les trois quarts de
son existence. Violent, entier, tumultueux, il ne comprenait rien au
caractère concentré, timide et exalté de sa femme. Elevée selon des
principes sévères, mais ayant d’ardents besoins de tendresse, Mme
Lebreton n’avait trouvé pour dérivatifs que des pratiques pieuses et
l’adoption d’une petite orpheline, à laquelle elle s’était attachée
passionnément. L’enfant, disait-on à la Mancienne, était la fille d’un
garde-vente, mort au service de la famille Lebreton; mais les méchantes
langues prétendaient qu’elle tenait au maître de forges par des liens
d’une parenté beaucoup plus étroite, et que ce Bourguignon «salé» avait
eu l’adresse de faire élever chez lui sa fille naturelle, en exploitant
le besoin de tendresse et les instincts maternels de sa femme. Toujours
était-il qu’en cette circonstance, contrairement à son habitude, il
n’avait nullement contrecarré les goûts d’Adrienne. L’orpheline, qui se
nommait Denise, avait été traitée comme l’enfant de la maison; mais elle
avait donné de bonne heure des preuves d’une nature si violente, elle
s’était montrée si rebelle à toute discipline, qu’on avait été obligé de
la mettre à douze ans au Sacré-Cœur de Dijon. Mme Lebreton s’était
retrouvée seule en tête-à-tête avec son seigneur et maître, qui
s’occupait de tout et étendait sur toutes choses sa domination
despotique. A l’ombre étouffante de ce chêne branchu et rugueux, la
jeunesse d’Adrienne avait végété sans s’épanouir. Sous la contrainte
pesante de ce tyran domestique, elle avait fini par ne plus oser penser
tout haut. Encore quelques années de cette vie, et elle serait devenue
aussi sotte, aussi moutonnière que les bourgeoises d’Auberive,
condamnées dès l’enfance à ce rôle passif et effacé.
Dieu,--qui fait bien ce qu’il fait,--avait enfin rappelé à lui M.
Lebreton.--Certainement elle l’avait pleuré comme il convient; on ne
perd pas un homme auprès duquel on a vécu quinze ans sans éprouver une
sensation pénible; on ne reste pas impunément seule au milieu d’un
tracas d’affaires industrielles sans être prise d’un serrement de cœur
et d’un mouvement d’angoisse. Mais, pour dire le vrai, sa douleur avait
été modérée, et, à l’heure actuelle, son chagrin s’était complètement
évaporé au souffle tiède du printemps revenu.
La forge était vendue, les affaires étaient liquidées; Mme Adrienne se
trouvait donc libre... libre d’aller et de venir, d’arranger sa vie à
son gré! Certes elle n’avait nullement l’intention d’abuser de cette
liberté; mais elle était heureuse d’être débarrassée du joug et se
sentait redevenir jeune. Avec la belle fortune laissée entièrement à sa
disposition, elle pourrait se créer une existence selon ses goûts. Elle
ferait prochainement revenir à la Mancienne Denise, dont quatre ans de
couvent avaient assoupli le caractère, et se chargerait elle-même de
compléter l’éducation de sa filleule; elles voyageraient ensemble, et ce
serait un bonheur de visiter de compagnie tant de beaux pays qui leur
étaient aussi inconnus à l’une qu’à l’autre. La vie commencerait en même
temps pour toutes deux; elles auraient les mêmes étonnements, les mêmes
émotions et les mêmes joies...
--Bonne promenade, madame Lebreton! cria tout à coup une voix rauque et
plaignarde, qui la fit tressaillir; vous voilà bien _à bonne heure_ par
chez nous?
Elle releva la tête et aperçut à deux pas Manette Trinquesse, accroupie
devant la porte de sa masure délabrée.
Ces abords du logis des Trinquesse, si joyeux quelques heures
auparavant, avaient maintenant un air désolé.--Le feu s’était éteint, la
marmite gisait renversée dans les cendres; à l’intérieur de la hutte
retentissaient des cris d’enfants pleurards, entrecoupés par les jurons
du vieux Trinquesse. Manette, assise sur ses talons, les mains plongées
dans sa tignasse blonde, montrait une hâve figure bouleversée et des
yeux rougis.
Les sourcils de Mme Lebreton se froncèrent; elle employait parfois
Manette et lui faisait l’aumône plus souvent encore, mais elle ne
l’aimait pas. Elle avait pour cette fille débraillée dans ses mœurs
comme dans sa toilette la répugnance qu’inspirent le vagabondage et le
désordre aux femmes élevées dans les habitudes régulières et correctes
de la vie bourgeoise.
--Bonjour, Manette, répondit-elle d’une voix brève, comment va-t-on chez
vous?
--Mal, madame Lebreton; le guignon y est, et il n’en sort pas.
--Le guignon? reprit sévèrement la veuve. Peut-être bien aussi la
paresse... On aime trop à ne rien faire chez vous, Manette!... Pourquoi
ne vous louez-vous pas dans quelque ferme?... Vous êtes forte et vous
pourriez gagner de bons gages.
--Eh bien! et mes _gachenets_, ma pauvre dame?... qui donc aurait soin
d’eux?
--Vos enfants iraient à l’école... Ils n’en seraient que mieux soignés,
et je me chargerais volontiers de leur entretien.
--Ah! madame Lebreton, vous parlez comme les gens riches qui ont des
domestiques à leurs ordres... Si les petits vont aux écoles, et moi en
service, qui donc gardera la vache?... Ce n’est pas le père Trinquesse,
bien sûr; cet homme-là ne songe qu’à lui!... Et il nous arrivera encore
quelque misère, comme celle de tout à l’heure.
--Que vous est-il arrivé?
--Le guignon, ma bonne dame, comme je vous le disais!... Pendant que
j’avais le dos tourné, les enfants ont ouvert la porte de l’étable, et
la vache est allée pâturer dans le bois... Pour lors, le brigadier
Jacquin, qui ne cherche qu’à nous faire des maux, l’a aperçue dans les
semis, et il a ramené ici la pauvre bête à coups de gaule, en criant
comme une poule qui a vu le putois... Trinquesse, qui n’est pas
endurant, lui a répondu de mauvaises raisons, et tout ça a fini par un
procès-verbal... Un procès, ça va coûter de l’argent, et où le
prendrons-nous sainte Mère de Dieu! Il n’y a pas un vaillant denier chez
nous... On vendra la vache, on mettra le père Trinquesse en prison... Et
alors, qu’est-ce que nous deviendrons, Seigneur Jésus! qu’est-ce que
nous deviendrons?...
Des larmes tombèrent des gros yeux de Manette, sa poitrine se souleva et
elle se mit à sangloter bruyamment, tandis que dans l’intérieur de la
hutte les deux gamins braillaient de plus belle.
Cette douleur, étalée avec l’exagération que le peuple apporte dans
l’expression de tout ce qu’il ressent, joie ou chagrin, finit par
toucher Mme Lebreton; elle se reprocha d’avoir été trop dure pour la
fille du _rebouteux_, et sa bonté naturelle reprit le dessus.--Ne
pleurez pas, dit-elle, il y a peut-être encore moyen d’arranger les
choses... Venez avec moi chez le brigadier, vous lui ferez des excuses,
et j’obtiendrai de lui qu’il ne donne pas suite à son procès-verbal.
La Manette rajusta sur sa tête le bonnet d’étoffe violette bordé de
tulle noir, qui est la coiffure des paysannes de la montagne langroise,
et suivit la veuve en continuant à se lamenter.
La maison forestière était proche. On apercevait entre les branches sa
toiture de tuiles rouges, à mi-côte de la pente opposée. Les deux femmes
trouvèrent le brigadier Jacquin en train de déjeuner, mais il se montra
moins accommodant que Mme Lebreton ne l’avait pensé. Il se répandit en
plaintes contre les Trinquesse.--C’étaient des délinquants d’habitude
auxquels la dame de la Mancienne avait bien tort de s’intéresser; le
père tendait des collets, la fille volait des fagots, les enfants
avaient failli dernièrement mettre le feu à un taillis; maintenant voilà
que la vache s’en mêlait et prenait sa goulée dans de jeunes semis de
deux ans... Tout ce méchant monde ne méritait aucune pitié et il fallait
un exemple... Du reste, il allait envoyer son rapport à son supérieur,
c’était le garde-général qui déciderait; quant à lui, Jacquin, il s’en
lavait les mains et se contentait de faire son devoir...
--Comment s’appelle le garde-général et où demeure-t-il? demanda Mme
Lebreton à la désolée Manette, quand elles eurent quitté sans résultat
la maison forestière.
--C’est M. Pommeret... Il loge chez Pitoiset, au _Lion d’or_.
--Je vais lui écrire.
--Bien des mercis, madame Lebreton! murmura Manette de sa voix
geignarde, mais la lettre arrivera peut-être trop tard... Une
supposition que vous iriez vous-même trouver M. Pommeret, il n’oserait
certainement pas vous refuser notre grâce, et vous nous sauveriez
tous... Vrai de vrai, ce serait la meilleure des charités.
--C’est bon, Manette, retournez-vous-en... J’irai tantôt chez le
garde-général...
Il s’ennuyait ferme, le garde-général! Le printemps ne lui avait apporté
ni joyeuse surprise, ni espérances réconfortantes. Il était médiocrement
sensible aux choses de la nature, et les détails prosaïques de sa
profession l’avaient blasé sur les beautés des sites forestiers. Quant
aux distractions que pouvait lui procurer la société d’Auberive, il
était maintenant fixé. Quelques jours après ses visites d’arrivée, le
curé lui avait envoyé les œuvres de saint Jean Chrysostôme, plus une
petite brochure intitulée: _Peut-on être libre penseur?_--et de tout
cela il s’était bien gardé de lire une ligne. Les notables de l’endroit
lui avaient rendu sa visite sans l’inviter à retourner chez eux.
C’étaient d’honnêtes gens, fort peu mondains; ils ne savaient que parler
de leurs chiens ou de leurs terres, et leur suprême plaisir consistait à
boire des chopes en jouant une partie de _polignac_. Les bourgeoises du
cru étaient vieilles ou insignifiantes; l’auberge où il avait élu
domicile n’était fréquentée que par des rouliers et des commis-voyageurs
de troisième catégorie. Aussi Francis Pommeret se plongeait-il jusqu’aux
oreilles dans un ennui profond, dont chaque jour accroissait
l’intensité. Cette après-midi de printemps, si ensoleillée et si
limpide, ne faisait qu’assombrir son humeur noire, par le contraste de
la gaîté du monde extérieur avec la maussaderie de son bureau, meublé de
cartons verts et de liasses de papiers jaunis.
Il était donc mélancoliquement assis près de sa fenêtre, dépouillant
d’une main nonchalante sa correspondance administrative, suivant de
temps à autre, d’un œil distrait, le vol d’une mouche, et bâillant à se
décrocher la mâchoire. Tout à travers cette occupation peu absorbante,
il lui sembla entendre dans le corridor conduisant à son bureau le bruit
léger d’un pas féminin, accompagné d’un frôlement de jupes empesées. Il
dressa l’oreille. La démarche de la personne n’avait certainement rien
de commun avec celle de Mme Pitoiset, ni avec le pas lourd de la
servante. Ce bruit inusité cessa devant le seuil de Francis; en même
temps on heurta discrètement, du bout du doigt, à sa porte. Il avait à
peine répondu: «Entrez!» que le bouton fut tourné et qu’une dame en
deuil apparut à ses yeux surpris.
--Monsieur le garde-général? demanda une voix de contralto à la fois
grave et bien timbrée.
--C’est moi, madame.
Francis Pommeret s’était levé tout d’une pièce. Il saluait
cérémonieusement en offrant à l’étrangère l’unique siège un peu
confortable: un de ces fauteuils Voltaire recouverts de damas de laine
groseille, qu’on trouve dans toutes les chambres garnies.
--Monsieur, reprit la visiteuse, je suis Mme Lebreton... de la
Mancienne, et je viens vous adresser une requête.
Francis s’inclina de nouveau de son air le plus aimable, puis il y eut
une minute de silence, comme si chacun des interlocuteurs se recueillait
pour retrouver son sang-froid. Le garde-général regardait Mme Lebreton,
svelte et bien prise dans sa robe montante de cachemire noir. La marche
et l’émotion avaient animé le visage de la veuve; ses joues, légèrement
rosées et ses grands yeux à demi cachés par les cils se détachaient
vivement de l’encadrement sombre et vaporeux, formé par les tulles et
les crêpes de sa coiffure de deuil. D’après ce qu’on lui avait dit,
Francis s’était figuré une Mme Lebreton plus mûre et moins
attrayante.--Elle, de son côté, s’était probablement attendue à
rencontrer dans le garde-général quelque ours hérissé et bourru,
semblable à la plupart des forestiers qu’elle avait connus à Auberive.
Aussi se sentait-elle fort intimidée en présence de ce beau garçon, aux
mains blanches, à la mise soignée, aux façons d’homme du monde, près de
qui elle venait en solliciteuse.
--Monsieur, commença-t-elle d’une voix moins assurée, ma démarche est
bien indiscrète et en dehors des usages... Veuillez l’excuser à cause du
motif qui m’amène... Il s’agit d’un acte d’humanité pour lequel vous
seul pouvez m’aider.
--Si la chose dépend de moi, répondit Francis, soyez persuadée, madame,
que je ferai le possible pour vous être agréable.
Elle le remercia et lui expliqua ce qui venait d’arriver à Manette
Trinquesse.
--En effet, reprit-il après avoir feuilleté quelques paperasses, voici
le procès-verbal du brigadier... Le délit est flagrant, les délinquants
sont coutumiers du fait, et permettez-moi d’ajouter, madame, qu’ils ne
sont guère dignes de votre intérêt.
--Si l’on ne s’intéressait qu’aux gens qui n’ont jamais péché, répliqua
la veuve, on aurait trop peu de chose à faire... Ce sont les coupables
qui ont surtout besoin de compassion.
--Mais ces Trinquesse sont des ravageurs de bois; si nous avions
seulement ici deux ou trois de leurs pareils, la forêt serait mise à
sac, et il est de mon devoir de sévir.
--Votre brigadier m’avait déjà dit tout cela, et si je suis venue près
de vous, monsieur, c’est que j’espérais vous trouver moins
impitoyable... Me laisserez-vous partir avec le regret de m’être
trompée? ajouta-t-elle en levant vers lui ses yeux bruns lumineux.
Il restait muet et s’oubliait à regarder ces grands yeux éclairés d’une
flamme humide. L’imprévu de ce tête-à-tête, la musique de cette voix
doucement suppliante, cette odeur de femme jeune et élégante qu’il
n’avait plus respirée depuis si longtemps, causaient au jeune homme une
émotion agréable qui n’avait rien de commun avec la compassion.
La veuve baissa précipitamment et pudiquement ses paupières aux longs
cils.
--Laissez-vous toucher, monsieur, murmura-t-elle timidement; faites
quelque chose pour ces pauvres gens!
Le garde-général tenait surtout à faire une bonne impression sur la
propriétaire de la Mancienne; il était trop peu habitué à de si aimables
visites pour rester longtemps implacable.
--Allons, dit-il en froissant dans ses doigts le procès-verbal,
j’arrangerai l’affaire avec Jacquin, mais ce sera par égard pour vous,
madame, et non pour ces gens, qui sont une vilaine engeance.
--Vous ne voulez pas avoir le mérite de votre bonne action, monsieur!
répondit-elle gracieusement.
--Je ne veux pas, lorsque j’ai l’honneur de vous voir pour la première
fois, que vous sortiez d’ici avec le souvenir d’un refus désobligeant.
En même temps il la regardait droit dans les yeux, en mettant dans cette
œillade hardie une galanterie beaucoup plus accentuée que celle qu’il
avait mise dans sa réponse. Mme Lebreton rougit jusqu’à la racine des
cheveux; elle n’avait jamais été regardée de la sorte; elle en était à
la fois choquée et toute remuée.
--La charité doit être désintéressée, repartit-elle d’une voix brève; je
ne vous en remercie pas moins au nom de mes protégés.
Elle s’était levée brusquement;--mais, confuse sans doute de ce trop
rapide effarouchement, tout en défripant sa robe, elle se retourna vers
le garde-général et reprit d’un ton plus radouci:
--J’espère, monsieur, que la façon dont nous avons fait connaissance ne
me privera pas du plaisir de vous voir à la Mancienne...
La figure de Francis Pommeret s’était épanouie, et, comme Mme Lebreton
se dirigeait vers la porte, il eut un nouvel accès de galanterie:
--Laissez-moi, madame, dit-il avec empressement, vous offrir mon bras
jusqu’au bas de l’escalier.
Un coup d’œil étonné de la veuve l’arrêta net et lui fit comprendre que
sa proposition avait été jugée indiscrète.
--Ne vous dérangez pas, répondit-elle en reprenant sa voix sévère; j’ai
déjà trop abusé de votre temps.
Elle inclina la tête avec une dignité un peu froide et gagna le couloir,
tandis que, debout sur le seuil, il regardait la svelte forme noire
s’éloigner dans la pénombre; elle avait légèrement relevé sa jupe, et
l’on distinguait, sous la blancheur des volants soutachés de noir, les
hauts talons de deux petits pieds battant d’un son mat les marches de
chêne; puis l’élégante vision s’évanouit au tournant de l’escalier.