I
Cette fête si attrayante n'apparut qu'assez tard, dans le cycle
liturgique.
La grande fête du Saint-Sacrement, que tout le monde catholique célèbre
avec tant de solennité, remonte seulement au XIIIe siècle.
Jusqu'au XIe siècle on portait bien à la procession des Rameaux et dans
plusieurs églises d'Angleterre et de Normandie, la Sainte Eucharistie
renfermée dans un ciboire; mais ce rite n'avait d'autre but que de
reproduire la scène de Jésus entrant à Jérusalem, au jour des Palmes et
non à rendre à Jésus, considéré dans son sacrement, les honneurs publics
et éclatants de nos processions modernes.
«C'est une sainte fille, âgée de seize ans, la bienheureuse Julienne du
Mont Cornillon, religieuse hospitalière près de la ville de Liège, qui
fut choisie par Dieu pour provoquer l'institution d'une fête annuelle en
l'honneur du Très Saint-Sacrement. Dans sa cellule, l'amour de
Jésus-Christ la tourmente et l'embrase; elle pleure sur l'aveuglement
des hommes qui le méconnaissent, et rien ne peut la consoler, parce
qu'elle voit le Dieu qu'elle adore outragé sur les autels où sa bonté le
fait habiter... Dans ses saints regrets, dans ses ardentes prières, des
extases la ravissent au-dessus de la terre. Elle a alors une singulière
vision s'offrant à elle en chacune de ses oraisons. Il lui semble voir
la lune pleine dans tout son éclat, mais avec une petite échancrure.
Cette vision étrange la poursuit partout, elle la retrouve dans son
sommeil comme dans sa prière. Pendant deux ans, elle fait de vains
efforts pour chasser cette image; elle craint même que ce ne soit une
tentation et adresse à Dieu beaucoup de prières pour en être délivrée.
Enfin le Ciel daigne lui découvrir la signification de ce mystère: un
jour qu'elle priait avec une angélique ferveur, il lui fut dit
intérieurement que cette lune représentait l'Église et que cette petite
échancrure marquée sur son disque désignait l'absence d'une solennité
dans le cycle de la liturgie, celle du Saint-Sacrement.
«Je veux, dit Notre-Seigneur à Julienne, qu'une fête spéciale soit
établie en l'honneur du Sacrement de mon Corps et de mon Sang. Et c'est
toi, ajouta-t-il, que je choisis pour faire connaître la nécessité de
cette fête et pour t'en occuper la première.
--Seigneur, répondit la pauvre fille, moi, la dernière de vos créatures,
que puis-je pour une pareille oeuvre? Daignez vous adresser à des saints,
à des savants et me délivrer de cette inquiétude.
--C'est toi qui commenceras, reprit le Sauveur, et des personnes humbles
continueront.»
La jeune fille encouragée, fortifiée par le Dieu qu'elle aime et qu'elle
adore, se sent tout autre; sa timidité s'est évanouie, elle élèvera sa
voix jusqu'au souverain Pontife.
Trop longtemps son humilité a retenu ses révélations. Son coeur, sa
conscience lui disent qu'il ne faut plus hésiter. Elle s'adresse d'abord
à Jean de Lausanne, chanoine de Saint-Martin, homme d'une grande vertu
et le prie de consulter lui-même sur ce point les docteurs les plus
éclairés. Plusieurs théologiens sont bientôt mis au courant de ces
visions; parmi eux se trouve, un archidiacre de Liège, Jacques Pantaléon
de Troyes qui fut depuis évoque de Verdun, patriarche de Jérusalem, et
enfin pape sous le nom d'Urbain IV; puis l'évoque de Cambrai, le
chancelier de l'église de Paris et un provincial des Jacobins de Liège,
Hugues, nommé cardinal à cause de sa haute piété et de son profond
savoir. Tous ces saints et savants personnages entendirent la recluse
leur redire ses extases et ses révélations; ils appuyèrent fortement sa
pensée et son constant désir, pendant qu'ils agissaient auprès de la
cour de Rome. Julienne était si convaincue qu'une fête solennelle serait
instituée en l'honneur du Saint-Sacrement qu'elle donna elle-même le
plan de l'office de cette solennité.
Le Pontife Urbain IV déjà disposé à entrer dans ses vues y fut
principalement déterminé par un miracle arrivé à Bolsena, dans le
patrimoine de Saint-Pierre, près d'Orvieto, où il avait sa résidence.
Un prêtre, assailli de doutes sur la présence réelle de Jésus dans
l'Hostie, célébrait la messe dans l'église de Sainte-Christine à
Bolsena. Au moment de rompre l'Hostie sainte, il la vit, ô prodige,
prendre l'aspect d'une chair vive d'où le sang s'échappait goutte à
goutte. Bientôt l'abondance du sang fut telle, que le corporal en fut
tout empourpré; plusieurs purificatoires, avec lesquels le prêtre
essayait d'étancher cet écoulement mystérieux, se remplirent
instantanément de taches de sang.
Le prêtre, qui maintenant ne doutait plus, ne put dans sa terreur,
achever le saint sacrifice. Il enveloppa, dans le corporal ensanglanté,
l'Hostie changée en chair, quitta l'autel et se rendit à la sacristie.
Durant le trajet de grosses gouttes de sang s'échappaient encore des
linges sacrés et tombaient aux yeux des fidèles sur le pavé du
sanctuaire.
Le Souverain Pontife, Urbain IV, se trouvait alors à Orviéto, à 6 milles
de Bolsena. Le prêtre fut sans délai se prosterner à ses pieds, confessa
ses doutes, et le miracle éclatant qu'ils avaient provoqué. Urbain
députa aussitôt à Bolsena deux grandes lumières de l'Église se trouvant
en ce moment près de lui, saint Thomas d'Aquin et saint Bonaventure.
La vérité du miracle ayant été attestée, le Pontife chargea l'évêque
d'Orviéto d'aller chercher solennellement à l'Église de Sainte-Christine
l'adorable Hostie, le corporal et les autres linges imbibés du sang
précieux. Lui-même, avec tout le cortège des cardinaux, des prélats et
une foule immense vint au-devant du Très Saint-Sacrement, jusqu'à un
quart de mille environ de la ville. Les enfants et les jeunes gens
portaient des palmes et des branches d'olivier, on chantait des hymnes
et des cantiques; le pape reçut à genoux le trésor sacré et le porta
triomphalement jusqu'à la cathédrale de Sainte-Marie d'Orviéto. Ce fut
la première procession solennelle du Très Saint-Sacrement. C'est alors
que le pape fit paraître la bulle qui instituait la fête du Très
Saint-Sacrement, ordonnant qu'elle fut célébrée avec la solennité des
fêtes de premier ordre.
L'office de cette fête, composé sur l'inspiration de Julienne, est resté
propre au diocèse de Liège et à quelques églises limitrophes. L'office
universel, rédigé sur l'ordre d'Urbain IV, est un chef-d'oeuvre écrit par
l'un des plus grands génies que la terre ait portés, saint Thomas
d'Aquin.
On doit placer ici, le poétique récit de Denys le Chartreux: «Urbain IV,
nous dit-il, aurait fait venir à ses pieds saint Thomas et saint
Bonaventure, les deux gloires de l'école du moyen-âge et leur aurait
enjoint de composer chacun de son côté un office du Saint-Sacrement. Au
jour indiqué, les deux religieux viennent soumettre leur oeuvre au
jugement du Pontife. Frère Thomas commence: à mesure qu'il déroule ses
merveilleux cantiques, ses leçons et ses répons, frère Bonaventure, les
mains cachées sous son habit, déchire page par page le manuscrit qui
contient son travail. Quand vint son tour de parler il dit au pape:
«Très Saint Père, tandis que j'écoutais frère Thomas, il me semblait
entendre le Saint-Esprit. Dieu seul peut avoir inspiré d'aussi belles
pensées et j'aurais cru commettre un sacrilège, si j'avais laissé
subsister mon faible ouvrage à côté de beautés si merveilleuses. Voici
ce qu'il en reste.» Et entr'ouvrant sa robe de bure il laissa tomber à
ses pieds les fragments du manuscrit qu'il venait de mettre en pièces.
Le pape ne sut ce qu'il devait le plus admirer, ou du chef-d'oeuvre de
prières de Thomas, ou du chef-d'oeuvre d'humilité de Bonaventure.
Plus tard, nous avons vu Santeuil, poète latin, compositeur de plusieurs
hymnes, assurément très pénétré du mérite de ses oeuvres, déclarer qu'il
les aurait données toutes pour une seule des strophes de saint Thomas
d'Aquin.
Urbain IV étant mort l'année qui suivit la publication de sa bulle, les
luttes intestines des Guelfes et des Gibelins absorbèrent en grande
partie ses successeurs. Quarante ans se passèrent ainsi.
Nous voyons cependant, dès 1246, Robert de Torote, évêque de Liège,
ordonner à son clergé de célébrer dans tout le diocèse une fête du
Saint-Sacrement, le jeudi après l'octave de la Pentecôte.
Il n'eut ni le temps, ni la joie de voir l'exécution de son décret, il
mourut cette année même; mais, en 1247, les chanoines de Liège
organisèrent, pour la première fois, la célébration de cette fête.
Pendant plus d'un demi-siècle la fête du Très Saint-Sacrement ne dépassa
guère les limites du diocèse de Liège. Dieu éprouve ses saints; la
pieuse recluse du Mont Cornilion ne fut pas plus heureuse que l'évêque
de Liège, elle mourut avant d'avoir vu réalisé le désir de toute sa vie.
La volonté du pontife Urbain IV est aujourd'hui bien remplie; le
catholicisme n'a pas de fêtes plus chères aux coeurs des peuples que la
Fête-Dieu. Cette fête, conçue par une des humbles de la terre,
entraînera les rois, les magistrats, les guerriers pour assister à ses
pompes et le jour que l'humble fille aura appelé de ses voeux deviendra
l'un des plus beaux de l'année chrétienne.