LE CARÊME ET LE MERCREDI DES CENDRES

Parlerons-nous du carnaval? Non.

Les Quarante Heures qui commencent le dimanche gras pour finir le mardi

soir auraient suffi pour le mettre en fuite: d'ailleurs, le carnaval, ce

fringant cavalier, que jadis on nous représentait poudré d'or, habillé

de soie, pimpant et souriant, ce carnaval dont les échos bruyants

retentissaient dans presque toutes les villes de France est bien déchu

de ses antiques splendeurs. Ses paillettes frétillantes et ses flonflons

légers, ses grelots carillonnants et ses masques mystérieux, tout cela a

fait à peu près son temps.

Nous avons encore les batailles de fleurs et de confettis, projectiles

inoffensifs que la mode protège, mais nous n'avons plus comme nos pères

la folie du plaisir--la lutte pour la vie a tué l'insouciance--de plus,

nous sommes piqués de la tarentule politique et cette vilaine bête-là

nous a joué et nous jouera bien des mauvais tours que l'aimable carnaval

n'a jamais connus. Ajoutons à cela la fièvre de l'or et des jouissances,

une maladie tout à fait fin de siècle qui ne nous ramènera pas à l'âge

d'or, cette ère de bonheur n'a dû exister précisément que parce qu'on

n'avait pas besoin d'or pour vivre heureux--et l'on comprendra pourquoi

le caractère des Français, nés gais et spirituels, a fini par devenir

morose.

La cérémonie des cendres attire toujours une grande affluence de pieux

fidèles--chacun vient, s'identifiant à l'esprit de l'Église et aux

prières du prêtre, incliner son front et recevoir les cendres de la

pénitence.

C'est aujourd'hui, suivant l'expression de saint Bernard, que commence

le saint temps de carême, temps de combat et de victoire pour les

chrétiens, par les armes du jeûne et de la pénitence. Saint Augustin dit

que le jeûne établi dans l'Église est autorisé et par le Nouveau et par

l'Ancien Testament. Dans le Nouveau, Jésus-Christ a jeûné 40 jours et 40

nuits. Dans l'Ancien, Moïse et Elie ont jeûné un pareil nombre de jours

de suite. C'est pour cela sans doute, ajoute ce saint docteur, que

Jésus-Christ parut entre Moïse et Elie à la transfiguration, afin de

marquer plus authentiquement ce que l'apôtre dit au Sauveur: que la loi

et les prophètes lui rendent témoignage. On ne pouvait prendre dans

toute l'année un temps plus convenable pour le jeûne de Carême que celui

aboutissant à la passion de Notre-Seigneur. De plus, l'Église, mère

prévoyante, s'occupant aussi bien des intérêts temporels que spirituels

de ses enfants, a pensé avec raison qu'à l'époque du printemps une

nourriture moins succulente et plus mesurée, ne pouvait être que très

favorable à la santé.

Pendant ce saint temps de Carême, le chrétien doit travailler plus

consciencieusement encore à la réforme de lui-même, mener une vie plus

régulière et plus remplie de bonnes oeuvres. Il doit s'abstenir des

danses, des festins, des spectacles, et en général de tous les plaisirs

bruyants.

Les anciens, pendant les jours de deuil et de jeûne, n'usaient ni de

bains, ni de parfums; ils entendaient beaucoup plus sévèrement que nous

les austérités de la pénitence. Notre-Seigneur ne veut d'exagération en

rien, il recommande avant tout la pureté et la simplicité d'intention.

«Prenez, chrétiens, dit saint Ambroise, des manières aisées, ouvertes,

une expression gaie et contente. Dieu demande que vous agissiez sans

affectation, sans vanité, sans fard, sans hypocrisie, afin que vous ne

paraissiez pas vendre votre jeûne pour ainsi dire. Il ne faut pas que ce

soit une tristesse et un chagrin de travailler à votre salut en prenant

un air sombre et pleureur, qui dise que vous jeûnez et faites

pénitence.»

La délicatesse des constitutions ne permet plus aujourd'hui les jeûnes

rigoureux suivis dans la primitive Église, mais la mortification se

présente sous tant de formes, dans l'ordre moral surtout, qu'il est aisé

pour l'âme pieuse de la mettre continuellement en pratique. Renoncer à

un désir très permis, réprimer une impatience, pardonner une offense du

fond du coeur, retenir un bon mot, qui ferait preuve d'esprit mais

blesserait le prochain, sont des actes de mortification très agréables

au Ciel.--Que de gens sont obligés de vivre en dehors de leurs goûts. Eh

bien, qu'ils se donnent le mérite du renoncement à eux-mêmes, et d'un

parfait abandon aux desseins de Dieu, ils en trouveront leur récompense

dès ici bas, dans la paix et la sécurité que cette soumission volontaire

leur procurera en attendant les récompenses éternelles.

Depuis des siècles, les Cendres sont regardées comme le symbole de la

pénitence et la preuve sensible des regrets et de l'affliction: Je

m'accuse moi-même, dit Job parlant au Seigneur, et je fais pénitence

dans la poussière et dans la cendre. Thamar, voulant témoigner sa

douleur, met de la cendre sur sa tête. Les Israélites, effrayés à

l'approche d'Holopherne, offrent des sacrifices à Dieu, la tête couverte

de cendre, Mardochée consterné à la nouvelle du malheur qui menace toute

sa nation, se revêt d'un sac et se couvre la tête de cendre. Jérémie

dans ses lamentations parle des vieillards qui par esprit de pénitence

se sont couvert la tête de cendre. Daniel joint au jeûne et à la prière,

la cendre pour apaiser le Seigneur irrité contre son peuple. Le roi de

Ninive, craignant les châtiments du Ciel, descend de son trône, se

couvre d'un sac et s'asseoit sur la cendre. Les Machabées accompagnent

leurs jeûnes solennels de la cérémonie des cendres, et ils s'en couvrent

la tête.

Les théologiens chrétiens de l'Égypte recommandaient dès les premiers

temps la pratique du jeûne: saint Clément d'Alexandrie croit que le

démon, qui persécute ceux vivant dans la bonne chair, inquiète moins les

gens maigres et vivant dans l'abstinence.

Le jeûne par motif de religion est de toute antiquité. On l'observait

dans l'Inde, en Assyrie, en Phénicie, en Égypte. Dans ce dernier pays,

suivant Hérodote, pendant les jours de jeûne et pendant les sacrifices

offerts aux dieux, les assistants se flagellaient mutuellement. Les

Grecs et les Romains avaient prescrit des jeûnes solennels en l'honneur

de certaines divinités. La pratique du jeûne était très répandue parmi

les anciens peuples de l'Amérique. Des habitants de Saint-Domingue se

préparaient par des jeûnes solennels à la récolte de l'or. Les mandarins

chinois prescrivent des jeûnes publics pour obtenir la pluie et le beau

temps. On défend alors aux bouchers de débiter de la viande; ces jeûnes

s'observent scrupuleusement. Les mahométans de toutes les sectes jeûnent

pendant la lune du Ramazan, parce qu'ils prétendent que le livre du

Coran fut dicté à Mahomet à cette époque. De brillantes illuminations

ornent les minarets des mosquées pendant toutes les nuits de cette lune.

En 789 l'empereur Charlemagne prononça la peine de mort contre quiconque

n'observerait pas les austérités du carême. Les temps sont bien changés

aujourd'hui, il est avec le ciel des accommodements et les austérités du

carême sont bien légères, grâce à quelques redevances imposées au profit

de l'Église.

Dans la nouvelle loi, la cérémonie des Cendres n'a pas été moins en

usage que dans l'ancienne: Jésus-Christ, reprochant à ceux de Corozaïm

et de Berzaïde leur endurcissement et leur indocilité, dit que, si les

miracles qui ont été faits chez eux avaient eu lieu à Tyr et à Sidon,

ces villes eussent fait pénitence avec le sac et la cendre. Les anciens

conciles ont toujours joint les cendres à la pénitence. Saint Ambroise

dit que la cendre doit distinguer le pénitent et saint Isidore, évoque

de Séville, dit que ceux qui entrent en pénitence reçoivent des cendres

sur leur tête pour connaître qu'en suite du péché ils ne sont que

poussière et que cendre, suivant l'expression même de Dieu.

À l'époque des pénitences publiques, les grands coupables se

présentaient à la porte de l'église, le mercredi des Cendres ou les

premiers jours de carême, revêtus d'un sac, les pieds nus, attendant les

cendres dans la douleur et la contrition. Jadis aussi, nos rois très

chrétiens, les reins ceints d'une corde et la tête couverte de cendres,

s'en allaient processionnellement dans les différentes églises de la

capitale, pour demander à Dieu le succès de leurs armes ou la cessation

d'un fléau.

Aujourd'hui malheureusement cette loi de la pénitence est bien oubliée

dans certaines grandes villes où l'on attend le carême pour commencer le

Carnaval. Quel relâchement! Comme le dit saint Augustin, les hommes,

étant tous pécheurs, doivent tous être pénitents. C'est ce sentiment

d'humilité qui porte tous les fidèles, même les plus innocents, à

recevoir les cendres: les princes, comme leurs sujets, les prêtres, les

évêques, les cardinaux, comme le pape lui-même. La seule distinction

respectueuse que l'on fasse pour Sa Sainteté, c'est de lui imposer les

cendres en silence, et sans lui rappeler les mémorables paroles que Dieu

adressa à Adam au moment de sa désobéissance, et par lesquelles le

prêtre commence la cérémonie des Cendres. «Souvenez-vous, hommes, que

vous êtes poussière et que vous retournerez en poussière.» Après cela,

les paroles de l'Église sont toutes de pardon et de bénédiction «parce

que Dieu a plus de miséricorde encore que l'homme n'a de méchanceté».

L'Église termine en exhortant tous les chrétiens d'une manière

pathétique et dans le sens du prophète Joël, à rendre utile et salutaire

la cérémonie des Cendres.

Ne vous réformez pas seulement au dehors, disent les Pères de l'Église;

c'était un usage fort ordinaire autrefois de déchirer ses habits dans

les transports du deuil et de la douleur. On en voit cent exemples dans

l'Écriture sainte, mais cela au demeurant ne remonte pas les âmes, non

plus que de se frapper la poitrine et de se jeter le front dans la

poussière. Dieu ne se contente pas des marques extérieures de pénitence.

Il faut les accomplir avec l'esprit de foi qui les rend efficaces. La

réception des cendres est un acte d'humilité, conformez-vous y, mais

pensez que Dieu exige, avant tout, une confession sincère, des regrets

intérieurs, un coeur contrit et repentant.

Nous empruntons aux Anciens Conciles la manière dont on mettait en

pénitence les grands pécheurs à la cérémonie du mercredi des Cendres.

«Tous les pénitents se présentaient à la porte de l'église couverts d'un

sac, les pieds nus et avec toutes les marques d'un coeur contrit et

humilié. L'évêque ou le pénitencier leur imposait une pénitence

proportionnée à leurs péchés. Puis ayant récité les psaumes de la

pénitence on leur imposait les mains, on les arrosait d'eau bénite et on

couvrait leurs têtes de cendres.» Voilà quelle était la cérémonie du

jour des Cendres pour les pécheurs publics dont les fautes énormes

avaient eu du retentissement et causé du scandale.

Les cendres qu'on distribue aux fidèles à l'ouverture de la

Sainte-Quarantaine sont le résidu, par la combustion, des rameaux,

bénits et portés processionnellement l'année précédente, le jour de

Pâques Fleuries, et dont les restes ont été soigneusement conservés.

Quelques écrivains disent que cette cérémonie fut instituée au concile

de Bénévent l'an 1091; d'autres, au contraire, font remonter cette

institution au pape saint Grégoire le Grand.

Le journal d'une pensionnaire en vacances · 第 47 / 68 题