«De grand matin
J'ai rencontré le train
De trois grands rois qui partaient en voyage;
De grand matin
J'ai rencontré le train
De trois grands rois le long du grand chemin».
Parlons de cette fève souveraine qui donne la royauté pendant quelques
heures, et apporte des instants de plaisir et de douce joie à la famille
et aux amis, réunis autour du gâteau.
La fête des Rois se célèbre avec plus d'enthousiasme depuis quelques
années; le Français à l'esprit toujours frondeur, aime à crier: Vive le
Roi! en République.
Dans toutes les familles on achète le traditionnel gâteau ou la modeste
galette à la fève. Riches et pauvres, petits et grands tiennent à se
donner un reflet de royauté, l'espace d'une soirée au moins--car le
titre de Roi a conservé tout son prestige.
Aussi a-t-on vu de temps en temps parmi les bijoux les plus en vogue de
nouvel an, tantôt l'épingle _petit Pierre_ en souvenir de Mme la
duchesse de Berry; le _coeur vendéen_ de Charette, tantôt l'Étendard
_Jeanne d'Arc_, la broche _Blanche de Castille_ et le collier _François
Ier_. Après cela on a fabriqué un bijou royaliste d'un nouveau genre,
une fève en or émaillé, fleurdelisé s'ouvrant en breloque sur le
portrait l'un des membres de la famille royale.
Vraiment la Mode, qui ne craint pas, elle, d'être détrônée, est une
maligne souveraine se glissant partout, que vous en semble? Mais
revenons à la fête qui nous occupe.
Certains écrivains prétendent que la cérémonie du Roi de la Fève tire
son origine des Saturnales se célébrant à Rome aux calendes de janvier.
En ce jour, les maîtres du monde, ces vertueux pères conscrits,
voulaient bien admettre à leur table sur le pied d'égalité, image
fortunée de l'âge d'or, disaient leurs poètes parasites, les esclaves,
pâture habituelle des lions de l'amphithéâtre. Caprice dérisoire,
gentillesse féroce, car le cirque et les mines se rouvraient le
lendemain.
Dans ces repas romains, on portait un gâteau divisé en autant de parts
qu'il y avait de convives; un enfant, représentant Apollon et caché sous
la table, était consulté par ces mots; _Phoebe Domine?_ par corruption de
_Fabæ Domine_, seigneur de la fève; et chacun des assistants désignés
par lui recevait sa part des mains de l'amphitryon.
Le Roi du festin était, chez les Romains, un convive ayant autorité sur
les autres pour animer la fête; parfois cette royauté se tirait au sort
avec les dés.
Les ordonnances de l'élu du festin consistaient à commander de boire
plus ou moins, de chanter, d'improviser ou de réciter des vers, de jouer
à tel ou tel jeu.
Les Romains eux-mêmes tenaient cet usage des Grecs, qui en usaient de la
sorte pour l'élection de leurs magistrats. C'est par allusion à cette
coutume que Pythagore disait: _A Fabis abstine_ (ne vous mêlez pas du
gouvernement). Ses disciples, après sa mort, ayant altéré sa doctrine,
traduisirent sans plus de façon: _Ne mangez pas de fèves_. C'est sans
doute dans ce sens qu'Horace, continuant leur erreur, dit: _Faba
Pythagoris amica_.
Il est possible que la religion, tout en s'emparant des temples païens,
se soit aussi assimilé, en les épurant, les usages druidiques,
scandinaves et romains enracinés dans les populations; mais cependant
tout porte à croire que la Fête des Rois a une origine essentiellement
religieuse. Les Pères de l'Église et les grandes traditions bibliques
sont là pour nous le rappeler.
À la naissance du Christ, trois Rois Mages, guidés par une étoile
mystérieuse, vinrent à la crèche de Bethléem adorer l'Enfant-Dieu[7].
Ils étaient trois sans compter leur suite, Gaspard, Balthazar et
Melchior, représentant, au pied du Messie, les trois branches de
l'humanité: Melchior, les descendants de Sem; Gaspard, ceux de Cham, et
Balthazar, ceux de Japhet; ils venaient de l'Orient de la partie qu'on
nomme Arabie Heureuse, Ces trois souverains qui s'agenouillent aux pieds
de l'Enfant divin, c'est la richesse inclinée devant la pauvreté; la
force devant la faiblesse; et c'est aussi le symbole de la barbarie qui
se soumet à la puissance nouvelle, à l'idée de justice et de fraternité.
Ces hommes illustres sont appelés Mages dans l'Évangile, non qu'ils
fussent des enchanteurs ou des magiciens suivant une signification du
mot mage, mais parce qu'ils étaient très savants dans les choses
naturelles et doués d'une grande sagesse. Mage, était le nom que les
Perses et la plupart des peuples d'Orient donnaient à leurs docteurs,
comme les Hébreux les appelaient scribes; les Égyptiens, prophètes; les
Grecs, philosophes; et, les Latins, sages. L'Église leur donne aussi le
titre de Roi, qui semble fondé sur ces paroles: _Les Rois de Tharse et
des Îles offriront des présents. Les Rois d'Arabie et de Saba
apporteront des dons_.
Ces Mages franchissent donc les obstacles à la lueur d'une étoile
mystérieuse qui les guident. Cette étoile disparaît lorsqu'ils entrent à
Jérusalem, la cité où règne le tout-puissant Hérode, mais elle se
rallume à la porte de la ville pour les diriger vers Bethléem. Rien de
plus bref que ce texte, mais sur ce canevas l'imagination populaire va
exécuter des broderies merveilleuses.
C'est ici le cas de rappeler ce qu'on lit à ce sujet dans la _Légende
Dorée_: d'après ce récit, le voyage dura 12 jours, du 25 décembre au 6
janvier, et pendant ce laps de temps les voyageurs ne prirent ni repos,
ni nourriture ils n'en éprouvèrent pas une seule fois le besoin. Plus
ils approchaient, plus l'étoile brillait, elle avait la figure d'un
enfant, et c'était la même, aperçue par les bergers. L'astre, sa mission
terminée, disparut dans un puits, où la Vierge Marie allait puiser de
l'eau. La légende ajoute que lorsque les fidèles approchent et se
penchent sur l'orifice du puits, on leur couvre la tête d'un linge,
alors, celui qui est digne de voir aperçoit l'étoile se promener à fleur
d'eau d'une paroi à l'autre du puits, selon le mouvement dont les astres
accomplissent leurs cours célestes; mais le miracle ne s'opère que pour
ceux qui ont le coeur pur.
À peine entrés dans la grotte, les Rois Mages se prosternèrent devant
l'enfant jusqu'à terre; ils le reconnurent pour le vrai Dieu,
l'adorèrent avec respect et lui offrirent leurs trésors: de l'or pour
honorer sa royauté, de l'encens pour faire hommage à sa divinité; de la
myrrhe pour rendre témoignage de sa vie passible et mortelle.
Le premier des Mages, Melchior, était un vieillard ayant de longs
cheveux blancs et une longue barbe, il offrit au nouveau-né l'or,
symbole de la royauté. Cet or n'était autre que les trente pièces
frappées par Terah, père d'Abraham; Joseph les avait passées au
trésorier de la reine de Saba pour le prix des parfums qui servirent à
embaumer le corps de Jacob, et la reine de Saba en fit présent à
Salomon.
Le second Mage, Gaspard, était un jeune homme imberbe, aux fraîches
joues: il présenta l'encens, offrande qui signifiait que Jésus était
Dieu.
Le troisième Balthazar, était un homme de quarante ans, portant toute sa
barbe; il offrit la myrrhe, signe que le Fils de l'homme devait mourir.
En échange de ces présents, les Mages reçurent un des langes de Jésus,
que la Vierge leur donna pour qu'il leur servît à attester les prodiges
qu'ils conteraient de leur voyage. Les Égyptiens ayant mis en doute leur
parole, les Mages leur proposèrent une épreuve. On apprêta un grand feu,
où les infidèles jetèrent leurs livres qui furent aussitôt dévorés; mais
les Mages y ayant jeté à leur tour le lange de Jésus, on le vit s'élever
doucement sur les flammes et, quand elles se furent éteintes, retomber
intact sur les cendres.
Les Mages partirent laissant leur âme et leur coeur dans cette étable, où
ils avaient compris la voie, la vérité et la vie.
Il leur fallut bien des mois pour faire au retour le chemin qu'à l'aller
ils avaient fait en 12 jours tant leurs pays étaient lointains et tant
avait été grand le miracle de leur voyage. Rentrés chez eux dans les
Indes, ils se firent apôtres et renversèrent les idoles de Mithra. Ils
ne furent toutefois baptisés que plus tard par saint Thomas, apôtre des
Indes.
Après la mort et la résurrection de Notre-Seigneur, étant allé dans le
pays des Mages saint Thomas les trouva encore pleins de santé. Il leur
apprit tout ce qui s'était passé en Judée, concernant le Messie, les
instruisit des mystères de la Religion, les baptisa et les fit prêtres,
afin qu'ils pussent à leur tour évangéliser les nations; ils firent
alors voeu de pauvreté et furent consacrés évêques des pays dont ils
étaient rois.
Dieu leur fit la grâce de les rappeler à lui presque en même temps. Le
jour de Noël de l'année 69, les saints personnages connurent qu'ils
allaient bientôt mourir, et cette nouvelle leur vint de leur étoile. Le
matin du 1er janvier, Melchior, âgé de 130 ans, s'éteignit le premier et
fut enseveli par les deux survivants. Six jours après, Balthazar, âgé de
109 ans, pendant qu'il célébrait l'office de l'Épiphanie, fut tué à
l'autel d'un coup de lance par un païen. Comme on plaçait son corps dans
la tombe de Melchior, le mort fit un mouvement pour donner place auprès
de lui à son compagnon de sépulture. Six jours se passèrent; ce fut au
tour de Gaspard de mourir quoiqu'il n'eût environ que 90 ans.
Quand le cortège funèbre eut conduit le dernier Mage au mausolée où
dormaient les premiers, on vit les portes s'ouvrir et les deux morts se
lever debout de chaque côté pour accueillir leur frère. Leurs saintes
dépouilles furent plus tard transportées de la Perse à Constantinople,
par les soins de l'impératrice Hélène et déposées dans l'auguste
basilique de Sainte-Sophie. Elles furent ensuite apportées à Milan où
elles restèrent plus de 600 ans dans l'église Eustorgienne; l'an 1163,
l'empereur Frédéric Barberousse ayant pris et saccagé la ville de Milan,
les reliques des Rois Mages furent emportées par de pieuses mains en
Allemagne, à Cologne, où, depuis lors, elles sont conservées
précieusement[8]. L'Église Grecque donne à la fête des Rois Mages le
vénérable et mystérieux nom de _Théophanie_ qui signifie _apparition
divine_. Les Orientaux appellent encore cette solennité les _Saintes
Lumières_, en mémoire du baptême que, dans les premiers temps du
christianisme, on conférait ce jour et aussi en mémoire du baptême de
N.-S. dans le Jourdain. On sait que le baptême est appelé dans les
Pères: _illumination_, et ceux qui l'ont reçu: _illuminés_.
La fête de l'Épiphanie, instituée pour perpétuer le souvenir de la venue
des Mages à Bethléem, était célébrée autrefois avec beaucoup de
solennité.
On regardait comme une heureuse chance d'être roi de la fève, et suivant
Montluc, il était d'usage de s'aborder au début de l'année par ces mots:
«Je suis aussi ravi de vous avoir rencontré que si j'étais roi de la
fève.»
À toutes les époques de la monarchie française les Empereurs, les Rois,
les Princes se faisaient un devoir d'assister à cette fête solennelle.
En ce jour, le roi très chrétien de France venant à l'offrande déposait
de l'or, de l'encens et de la myrrhe, comme un tribut à Notre-Seigneur.
Au moyen-âge, les fidèles présentaient les mêmes dons et quelquefois des
fèves; bénites par le prêtre ils les remportaient ensuite dans leurs
maisons comme un gage de bonheur pour eux et leurs familles. Cet usage a
disparu depuis longtemps, seule la coutume du gâteau, inspirée aussi par
la piété naïve des âges de foi, a survécu.--«Pour honorer la royauté des
Mages, on élisait au sort, dans chaque famille, un roi pour cette fête
de l'_Épiphanie_. Dans un festin animé d'une joie pure et qui rappelait
celui des noces de Galilée, on rompait un gâteau et l'une des parts,
celle qui recelait une fève, servait à désigner le convive, auquel était
échue cette royauté d'un moment. Deux portions du gâteau étaient
détachées pour être offertes à l'Enfant Jésus et à Marie en la personne
des indigents qui se réjouissaient aussi, en ce jour du triomphe du Roi
humble et pauvre. Les joies de la famille se confondaient encore une
fois avec celles de la religion. Les liens de la nature, de l'amitié, du
voisinage se resserraient autour de cette table des Rois, et si la
faiblesse humaine pouvait apparaître quelquefois dans l'abandon du
festin, l'idée chrétienne n'était pas loin et veillait au fond des
coeurs.
Heureuses encore aujourd'hui les familles au sein desquelles la fête des
Rois se célèbre avec une pensée chrétienne!» Au sens absolu du mot,
c'était une fête morale, dont le but devait être de ramener les fidèles
à des pensées d'humilité; il était à coup sûr dans le vrai ce vieux
chroniqueur du temps de saint Louis disant, qu'on avait institué cette
fête «pour faire une leçon annuelle aux Roys de la terre de recognoistre
Dieu comme plus grand et plus puissant Roy qu'ils ne le sont».
Vers le XVe siècle, en France chaque maison avait son gâteau et son roi,
et pour imiter en tout les us de la cour on donnait à ce roi, auquel
toute la famille était tenue d'obéir, des officiers. Rien d'ailleurs,
sauf le cri de: _le Roi boit_, poussé simultanément chaque fois qu'il
portait la coupe à ses lèvres, ne le distinguait des autres convives,
ses sujets. L'oubli de ce cri sacramentel était immédiatement puni. On
barbouillait de noir la face du délinquant, sans doute en mémoire du
page éthiopien figurant à la suite du roi Balthazar à l'adoration de la
crèche.
Au siècle suivant, au lieu d'un _Roi_, on créait à la Cour de France une
_Reine_, la veille de l'Épiphanie au souper, et le lendemain, le
monarque en personne menait cette reine en grande pompe à la messe.
L'Estoile, dans son _Journal de Henri III_, raconte le fait avec une
naïveté qui ravit: «Le roi, en souvenir des présents des rois mages,
apportait à l'offrande trois boules, deux de cire, l'une recouverte
d'une feuille d'or, l'autre saupoudrée d'encens, et la troisième faite
de cette gomme odorante que l'on nomme myrrhe.
La _Reine_ de la fève allait à son tour à l'offrande immédiatement après
Sa Majesté à qui elle faisait la révérence en allant à l'autel et en
revenant.
La messe finie, cette reine éphémère, superbement vêtue, revenait au
Louvre accompagnée du roi et de la reine et au bruit des fanfares.
On raconte que le valet de chambre du cardinal Fleury, par une délicate
flatterie, réunit, le jour des rois à la table de son maître, onze
convives plus âgés que le cardinal qui était nonagénaire, de sorte que
ce fut au ministre qu'échut l'honneur de tirer le gâteau comme étant le
plus jeune.
Voilà comment le cardinal Fleury à 92 ans remplit les fonctions de
l'enfant du festin.
La Révolution qui ne se contentait pas de détruire les grandes choses et
s'occupait aussi des petites, la Révolution, qui avait aboli les rois et
les reines sur les jeux de cartes et décrété, en date du 22 vendémiaire
an II, de faire retourner les plaques de cheminées ayant des armes, des
couronnes ou des fleurs de lis, s'imagina également de faire interdire
le gâteau des Rois. En cette ère de démence 1793, on dénonça et on
poursuivit les pâtissiers qui firent et vendirent des gâteaux des rois
cette année-là.
Voici le curieux compte-rendu de la délibération de la Commune à ce
sujet.
«Le président ayant montré un gâteau confisqué, on applaudit et aussitôt
un arrêté est pris contre les _confectionneurs_ et les _mangeurs_; il
commence ainsi:
«Considérant que les pâtissiers qui font des gâteaux à la _fève_ ne
peuvent avoir de bonnes intentions, que même plusieurs particuliers en
ont commandé sans doute dans l'intention de conserver l'usage
superstitieux de la fête des ci-devant rois (mages), nous, réunis au
conseil, interdisons, sous peine de _haute trahison_, la confection et
la vente des dits gâteaux.»
Partout en Europe, du nord au midi, on célèbre les Rois.--En Allemagne
particulièrement cette fête donne lieu à une foule de scènes
semi-religieuses dont le peuple, protestant ou catholique, est très
friand, et rappelant un peu nos représentations des _mystères_, au
moyen-âge.
Ce sont généralement les enfants pauvres qui jouent le rôle des Rois
mages; c'est la misère qui met entre leurs mains un sceptre en bois et
qui attache à leurs fronts une couronne de papier d'argent. L'un d'eux
porte toujours au bout d'un bâton une grande étoile dorée qu'il fait
scintiller de son mieux en l'agitant continuellement. Ainsi équipés,
aussi pittoresquement que possible et prenant leur rôle au sérieux, ils
s'en vont à plusieurs lieues à la ronde pendant toute une semaine donner
leur représentation et recueillir des offrandes.
Partout ils sont bien reçus. À peine entrés dans la demeure, les
habitants se groupent autour d'eux. Ils chantent alors quelque ballade,
quelque légende naïve, et terminent par leurs voeux à l'assemblée.
«Aux maîtres et maîtresses de la maison, nous souhaitons une belle table
en or, avec un beau plat d'argent dessus et un bon poisson frit dedans.
Nous souhaitons à l'aïeul de longs jours; à l'enfant, des jouets, des
bonbons et qu'il soit sage; à la jeune fille, un fiancé fidèle et à la
jeune femme un berceau de soie où sera couché un beau petit enfant comme
Jésus dans sa crèche.»
Au bout de ces récits ils disent _Amen_. Chacun leur remet son obole,
puis, ils tirent une longue révérence pleine de dignité, comme il
convient à des rois qui prennent congé et s'en vont sous d'autres toits
chercher de nouveaux _Kreutzers_.
En France, dans quelques provinces, ces antiques traditions se sont
aussi conservées. Nous lisons:
«Encore en Normandie, en plein dix-neuvième siècle, le voyageur qui
traverse à minuit, la veille des _Rois_, ces riches campagnes, voit
danser et courir dans les ténèbres, aussi loin que sa vue peut
s'étendre, des milliers de feux; c'est le moment, en effet, où chaque
fermier, suivi de sa famille ou de sa _mesnie_, comme on disait au vieux
temps, chacun armé d'une _gouline_, ou torche de paille enflammée au
bout d'une perche, secoue en courant autour des pommiers une pluie
d'étincelles sur les branches, afin de les rendre fertiles. Des tronçons
des goulines entassés, on fait un feu de joie, autour duquel on danse;
puis la cérémonie s'achève à table, en face de l'âtre pétillant, autour
d'un énorme gâteau et de force brocs de cidre.
Dans certaines parties de la Beauce, la fête des _Rois_ a conservé le
caractère religieux et naïf des âges écoulés. Là, les habitants n'ont
presque rien changé à leur cérémonial d'autrefois, relativement au
gâteau, et le Parisien du boulevard Montmartre qui assisterait à une de
ces réunions se croirait transporté en plein moyen-âge.
Au commencement du souper, on nomme un président, c'est presque toujours
la personne la plus âgée et la plus respectée parmi les convives. Avant
d'entamer le gâteau traditionnel, un enfant, le plus jeune garçon de la
famille, monte sur la table. Puis le président coupe une première
tranche de gâteau et demande à l'enfant: «Pour qui ce morceau?» L'enfant
répond: «Pour le bon Dieu.» Cette part, en effet, est mise de côté et
sera donnée au premier pauvre qui se présentera. D'habitude, il ne se
fait pas attendre, presque toujours ils sont trois ou quatre au dehors,
hommes et femmes, épiant à travers les fentes de la porte et attendant
l'occasion d'exprimer leur demande. Quand le moment est venu, l'un d'eux
chante sur un ton dolent:
«Honneur à la compagnie
De cette maison;
Nous souhaitons année jolie
Et biens en saison,
Nous sommes d'un pays étrange,
Venus en ce lieu,
Pour demander à qui mange
La part du bon Dieu.»
Il s'interrompt alors pour crier: «La part à Dieu, s'il vous plaît!»
Puis tous chantent en choeur:
«Les Rois! les Rois! Dieu vous conserve.
À l'entrée de votre souper
S'il y a quelque part de galette,
Je vous prie de nous la donner.
Puis nous accorderons nos voix
Bergers, bergerettes.
Puis nous accorderons nos voix,
Sur nos hautbois.»
L'enfant apporte alors aux pauvres la tranche de gâteau réservée en
disant: «Voilà la part à Dieu.»
Mais cet usage ne se borne pas à la seule Normandie et à la seule
Beauce; dans l'Angoumois, par exemple, on fait dans les campagnes la
même cérémonie avec de légères variantes. Il est même probable que les
habitants du littoral jusqu'à Bayonne, se livraient aussi autrefois à
des danses nocturnes, remplacées depuis par le gâteau des rois. En fait
de joie, les Aquitains et les Gascons ne le cèdent à peuple qui vive.»
Eh bien! nous aussi, Bretons fidèles aux vieilles coutumes, prenons part
à la joie générale. Le gâteau est servi, la fève s'est révélée,
trinquons ensemble: Le Roi boit.
Vive le Roi!