NOËL

Noël est la fête des fêtes. La fête qui rappelle les légendes les plus

exquises et des coutumes ravissantes, les plus poétiques de toutes.

Heureux les enfants, heureux ceux qui croient à toutes ces légendes

naïves!--N'est-ce pas Jean-Jacques Rousseau lui-même qui a dit, en

parlant des petits: «Ils ne savent qu'aimer, ils refusent de croire aux

vérités désolantes, leur erreur vaut mieux que le savoir des sages.»

L'année touche à sa fin, et le sombre hiver accompagne ses derniers

jours...

La nuit est descendue depuis plusieurs heures sur la terre enveloppée de

frimas. La neige immaculée recouvre les champs de son immense tapis, le

givre habille de brillantes dentelles les arbres dépouillés de leur

parure d'été. Le ruisseau, alourdi d'un épais manteau de glace, ne

murmure plus sa douce chanson. Les oiseaux eux-mêmes sont sans voix et

les fleurs sans parfums. La nature sommeille et semble engager, par son

exemple, toutes les créatures au repos. Il est bientôt minuit... Au

loin, l'âpre rafale du nord pousse vers l'horizon de grands nuages noirs

qui s'agitent comme des géants, et les étoiles se détachent des sombres

profondeurs du firmament, avec cette scintillation particulière aux pays

froids. Il est bientôt minuit et cependant on veille; dans les maisons

éclairées les oreilles attentives écoutent les bruits extérieurs; encore

quelques instants, et le gai carillon des églises va se faire entendre.

Dans les cités opulentes, comme dans les plus modestes bourgs, partout,

à la ville et à la campagne la voix solennelle des cloches va inviter

l'univers chrétien à la fête des fêtes qui se prépare... La grande nuit

de Noël est commencée... cette nuit à jamais sainte et bénie, où le Ciel

est venu faire alliance avec la terre, où Dieu, publiant ses splendeurs

et sa gloire, est descendu pour sauver le monde.

Cette nouvelle a mis la joie sur tous les fronts et dans tous les coeurs.

Palais et chaumières ont fraternisé du même bonheur et des mêmes

espoirs. Ce soir, au moment du souper, l'aïeul des humbles toits a mis

dans l'âtre la bûche traditionnelle qui doit pendant plusieurs jours

réjouir les regards de tous, et réchauffer ses membres fatigués. Les

jeunes filles, pour célébrer cette belle fête, ont retrouvé les chants

naïfs, les joyeux noëls du vieux temps, et le petit enfant de toutes les

demeures, avant de regagner sa couchette, a furtivement caché dans la

cheminée son joli soulier ou son modeste sabot, se doutant bien d'avance

que le petit Jésus, son frère, viendrait y loger quelques douceurs. Il

s'est endormi plein d'espérance, voyant en rêve le bel arbre de Noël

tout couvert de feuillages et de fleurs, de jouets et de bonbons, et qui

doit demain faire tant d'heureux.

Ah! ce petit enfant s'endormant dans la nuit, le coeur rayonnant d'une

douce attente, n'est-il pas l'image du monde enseveli dans les ténèbres

depuis des siècles, et qui tressaille d'impatience à la venue du Messie

promis? Tous ces beaux présents accompagnés de souhaits heureux et de

bonnes paroles qu'apporte l'arbre de Noël, ne sont-ils pas un touchant

symbole des présents que le Ciel veut faire à la terre et que le Christ

apporte aux hommes? Il ne veut pas leur offrir des biens passagers, ni

des joies éphémères, non, ses dons sont plus élevés que tout cela; il

vient leur offrir son amour et sa vie qui doivent régénérer les âmes. Il

vient apporter à tous, grands et petits, riches et pauvres, heureux et

malheureux, les grâces de la vie éternelle. Il y a dix-neuf siècles que

ce miracle d'amour s'accomplissait.

Revenons maintenant aux grandes traditions du Christianisme et écoutons

ce qu'elles nous apprennent sur cet ineffable mystère.

Nous sommes à Bethléem, ville très peuplée de la Judée, et, de plus,

encombrée, en ce moment d'étrangers amenés par l'édit de César-Auguste,

ayant commandé le dénombrement de ses sujets.

Joseph, charpentier à Nazareth, de la tribu de Juda, se voit donc forcé

de venir à Bethléem pour obéir aux ordres de l'empereur. Il est

accompagné de son épouse Marie, et tous deux, n'ayant pu trouver de

place dans les hôtelleries de la ville, à cause de leur peu de

ressources, sont obligés de chercher un refuge en dehors de l'enceinte

de ses murs.

Mille ans auparavant, David, roi, avait construit une forteresse à

Bethléem, qui avait été son berceau; c'est là qu'il avait mené paître

les troupeaux de son père et que Samuel l'avait sacré roi. Cette

forteresse, tombée en ruines, servait d'asile aux voyageurs et à leurs

bêtes de somme. Les bergers s'y mettaient aussi quelquefois à couvert

avec leurs animaux. C'est dans cette grotte souterraine que Joseph et

Marie (exténuée de lassitude, elle n'avait que quatorze ans) trouvèrent

un abri contre les rigueurs de la saison.

«Les renards ont leurs trous et les oiseaux du ciel, qui sont les

familles les plus vagabondes, ont leurs nids»; seul, le Fils de Dieu, le

Roi des rois, n'aura pas un lieu où reposer sa tête; «car il est dit que

tout ce qui peut confondre l'orgueil humain sera rassemblé dans le

spectacle de sa naissance.»

L'heure solennelle est arrivée, il naît.

La grotte sombre, qui sert d'étable, échappe à la rayonnante clarté du

ciel d'Orient. Une poutre mal équarrie supporte comme une colonne la

voûte naturelle. Dans cette obscurité l'enfant brille comme un astre,

cette lumière manifeste sa divinité: c'est lui qui éclairera le monde.

Un long voile effleure son visage, c'est celui de sa mère, masquée

jusqu'aux yeux à la façon des Juives. Hélas! sa pauvre mère n'a ni douce

laine, ni fin duvet pour recevoir son fils bien-aimé, il aura pour

berceau une crèche garnie d'un peu de paille et de foin. Ses membres

délicats vont être réchauffés par l'haleine des animaux, suivant ce

passage d'Isaïe: «Le boeuf a reconnu son Maître, et l'âne, la crèche de

son Seigneur.»

Il y avait aux environs de Bethléem des bergers qui veillaient la nuit

pour garder leurs troupeaux; ils demeuraient à mille pas de la ville,

dans la tour d'Ader, bâtie au milieu des champs où Jacob conduisait ses

bestiaux. Soudain, ils se virent entourés d'une éclatante lumière, ce

qui les remplit de crainte; mais un ange parut aussitôt et leur dit: «Ne

craignez point; je viens vous annoncer une nouvelle qui donnera de la

joie à tout le peuple; Notre Sauveur est né aujourd'hui, et voilà la

marque à laquelle vous le reconnaîtrez: un enfant revêtu de langes et

couché dans une crèche.» Les bergers dociles furent à la crèche et

adorèrent Dieu[6].

Dans le même temps, des Mages, c'est-à-dire des savants, des grands du

monde, des rois, partis de l'Extrême-Orient pour venir en Judée,

quittèrent leurs États sans que rien les arrêtât, ni les longueurs de la

route, ni les fatigues du voyage. Ils suivaient une étoile mystérieuse

qui, les guidant, les amena à la grotte de Bethléem où les bergers

venaient de s'agenouiller, là aussi, sans délibérer, sans raisonner,

devant ce faible enfant, ils croient et ils adorent à leur tour.

Ah! c'est que ce faible enfant, qui naît humble, pauvre, ignoré, vient

accomplir des choses merveilleuses parmi les hommes. Il sera la lumière

véritable qui doit éclairer le monde, et sera appelé le Soleil de

justice et de vérité.

C'est que ce pauvre enfant qui vient se revêtir de toutes les infirmités

de la nature humaine, c'est Dieu, c'est le Sauveur qui va commencer le

grand ouvrage de la Rédemption. C'est que cet humble enfant, qui sera

nommé le Prince de la paix, et qui choisit pour naître le règne de

César-Auguste, le plus tranquille de tous les règnes, vient pour écraser

l'orgueil qui a perdu les anges et égaré le monde, l'orgueil, une

perverse imitation de la nature divine, ainsi que le définit saint

Augustin. Il vient inaugurer le règne de l'humilité, de la charité, du

renoncement à soi-même et apprendre aux hommes à devenir doux et humbles

de coeur.

Cette morale est le renversement de toutes les croyances païennes et la

régénération du genre humain. Oui, c'est Dieu qui vient s'attendrir et

pleurer, non sur ses misères, mais sur les nôtres, et qui se fait petit

enfant, parce qu'il veut être aimé, dit saint Pierre Chrysologue, et par

sa faiblesse, solliciter nos coeurs; il nous engage, par cette touchante

invitation, à venir à lui, comme les bergers et les mages allèrent à

Bethléem, l'âme remplie de foi, d'adoration et d'amour.

Au commencement du sixième siècle, saint Hormisdas, pape, du haut de la

chaire de saint Pierre, disait aux fidèles: «Le voilà celui qui est Dieu

et homme, c'est-à-dire la force et la faiblesse, la bassesse et la

majesté; celui qui, étant couché dans une crèche, paraît au Ciel dans sa

gloire. Il est dans le maillot, et les mages l'adorent; il naît parmi

les animaux, et les anges publient sa naissance, la terre le rebute, et

le Ciel le déclare par une étoile; il a été vendu, et il nous rachète.

Attaché à la croix, il donne le royaume éternel; infirme qui cède à la

mort, puissant que la mort ne peut retenir, couvert de blessures et

médecin infaillible de nos maladies, rangé parmi les morts et qui donne

la vie aux morts, qui naît pour mourir et qui meurt pour ressusciter, et

qui par sa naissance et sa mort est venu délivrer les hommes de la

tyrannie du démon.»

Du reste, pour faire connaître cette naissance divine, prédite depuis

tant de siècles, et qui était l'accomplissement de toutes les promesses

faites par Dieu à nos pères, aux patriarches, aux prophètes, à Noé, à

Abraham, à Jacob, à Moïse, à David, à Isaïe, le Ciel ne fit pas

seulement des prodiges à Bethléem et en Judée, saint Pierre Damien

rapporte que le roi Romulus, ayant dit, en bâtissant la ville, qu'un

palais qu'il faisait construire ne tomberait point qu'une vierge

n'enfantât, cet édifice s'écroula la nuit même où Jésus-Christ parut au

monde. Vers le même temps le célèbre Apollon de Delphes, au rapport de

Snidas, devint muet et cessa de rendre des oracles.

Auguste l'ayant pressé de déclarer la raison de son silence, il répondit

qu'un enfant hébreu, maître des dieux, lui fermait la bouche et le

forçait de se confiner dans les enfers. Nicéphore ajoute que ce prince,

étant retourné à Rome, fit dresser, à cause de cela, un autel dans le

Capitole, avec cette inscription: «Autel du premier-né de Dieu.»

D'autres auteurs écrivent que le même empereur aperçut, dans les nues,

une vierge tenant un enfant entre ses bras.

Quant à la grotte sacrée de Bethléem, quoi qu'aient pu tenter les

infidèles et les païens, elle a traversé les siècles en faisant leur

étonnement et leur admiration.

Cette grotte nue, obscure, froide; cette caverne plutôt, au sol inégal,

aux parois raboteuses, mais sanctifiée par la plus éclatante des

merveilles, Châteaubriand nous la décrit ainsi dans son _Itinéraire de

Paris à Jérusalem_:

«La sainte grotte, dit-il, est irrégulière, parce qu'elle occupe

l'emplacement irrégulier de l'étable et de la crèche. Elle a trente-sept

pieds et demi de long (environ 12 mètres 37), onze pieds trois pouces de

large (environ 3 mètres 78) et neuf pieds de haut (environ 2 mètres 97).

«Les parois de ce roc sont revêtues de marbre et le pavé est également

d'un marbre précieux. Ces embellissements sont attribués à l'impératrice

sainte Hélène. Ce sanctuaire ne tire aucun jour du dehors et se trouve

éclairé par la lumière de trente-deux lampes envoyées par différents

chrétiens.

Au fond de la grotte, du côté de l'orient, est la place où naquit le

Rédempteur des hommes. Cette place est marquée par un marbre blanc,

incrusté de jaspe et entouré d'un cercle d'argent radié en forme de

soleil. On lit ces mots alentour: _Hic de Virgine Maria Jesu Christus

natus est_ (c'est ici que Jésus-Christ est né de la Vierge Marie).

Une table de marbre qui sert d'autel est fixée au flanc du rocher et

s'élève au-dessus de l'endroit où le Messie naquit. Cet autel est

éclairé par trois lampes dont la plus belle a été donnée par notre roi

Louis XIII.»

La crèche n'est pas de niveau avec le reste de la grotte et on y descend

par deux degrés. C'est un enfoncement creusé dans la paroi du rocher; sa

longueur est de quatre pieds, sa largeur, de deux; la voûte en est peu

élevée et le bas est soutenu par une colonne de marbre qui remplace

plusieurs pierres données à certaines églises. L'une d'elles, assez

considérable, fut transportée à Rome, et de nos jours encore, on la

vénère dans la basilique de Sainte-Marie-Majeure; elle est encastrée

dans l'autel de la crypte de la magnifique chapelle du Saint-Sacrement.

Mais revenons à la crèche creusée dans le rocher. Elle était revêtue de

petites planches en bois formant la mangeoire proprement dite.

Soigneusement recueillies, ces planches, berceau de l'Enfant-Dieu,

furent apportées à Rome au VIIe siècle. La châsse qui les contient, en

cristal monté sur un cadre d'argent incrusté d'or et de pierres

précieuses, est due à la générosité de Philippe IV, roi d'Espagne. Cette

châsse splendide reste renfermée dans un coffre de bronze, à trois

serrures différentes et n'est exposée qu'une fois par an à la vénération

publique, le jour de Noël.

Jadis, l'empereur Adrien, en haine du christianisme, fit élever

au-dessus de la grotte un temple à Adonis, espérant que cette

profanation en abolirait le souvenir; mais les païens eux-mêmes

montraient ce lieu avec respect, disant: «C'est ici que le Dieu des

chrétiens a voulu naître.» Plus tard, les persécutions ayant cessé, on

bâtit à la place du temple impie une magnifique église, autour de

laquelle se groupèrent plusieurs couvents, saint Jérôme peut être

regardé comme le fondateur de ces pieux établissements. Il invitait tout

le monde à faire ce pèlerinage et à y choisir sa demeure. Il y attira

sainte Paule et sainte Eustochie, qui assemblèrent des religieuses

autour d'elles, comme lui avait assemblé des religieux. C'est alors que

sainte Paule, remplie de dévotion, s'écriait devant cette caverne

précieuse: «C'est ici le lieu de mon repos, parce que c'est la patrie de

mon Dieu.»

Pendant deux siècles, depuis la première croisade, si chaleureusement

prêchée par Pierre l'Ermite, l'an 1096, jusqu'à la huitième et dernière,

en 1270, et où saint Louis, roi de France, mourut sous les murs de

Tunis, les saints lieux furent continuellement conquis par les Croisés

et repris par les infidèles, finalement restés maîtres de la Palestine,

tout en respectant l'objet de notre foi.

Il est à remarquer qu'on célèbre trois messes en la solennité de Noël

(dont le nom vient ou de l'abréviation d'_Emmanuel_, Dieu avec nous, ou

de la corruption de _natalis dies_, jour natal), ainsi que l'explique le

pape saint Grégoire: «L'une à minuit, par rapport à la naissance

temporelle de Jésus-Christ en l'étable de Bethléem, qui s'est faite

selon un prophète, lorsque toute la nature était dans un profond silence

et que la nuit était au milieu de sa course; l'autre au point du jour,

par rapport à sa résurrection, qui s'est faite vers le lever du soleil;

la troisième en plein jour, par rapport à sa naissance éternelle, qui a

été sans ténèbres et dans une splendeur inaccessible.»

L'usage des trois messes prit d'abord naissance à Rome à cause des 3

stations indiquées par les papes pour le service divin. La première à

Sainte-Marie Majeure pour la nuit, la deuxième à Saint-Athanase pour le

point du jour et la troisième à Saint-Pierre pour la messe du jour.

À notre tour anéantissons-nous devant le Verbe éternel, humilions nos

fronts; nous n'avons point pour chanter sa grandeur et ses perfections

infinies la harpe d'or des séraphins, les actes d'amour des anges ou les

adorations des saints; notre langage borné ne pourrait traduire les

extases du paradis.

Louange à Marie, dont la divine maternité est le principe de notre

salut! Gloire à Dieu, au plus haut des Cieux, et paix sur la terre aux

hommes de bonne volonté, l'éternité bienheureuse sera leur récompense!

* * * * *

Les réjouissances de la fête de Noël remontent aux temps les plus

reculés de l'Église. C'est une des fêtes les plus anciennes du

christianisme. Les historiens religieux ne sont pas absolument d'accord

sur la date exacte de son institution. Suivant les uns, c'est l'évêque

Télesphore qui l'établit en l'année 138; mais on célébrait alors

l'anniversaire de la naissance du Christ à des époques variables, tantôt

au mois de janvier, tantôt au mois de mai. C'est dans le cours du

quatrième siècle que Cyrille, évêque de Jérusalem, demanda au pape Jules

Ier d'ordonner une enquête parmi les docteurs d'Orient et d'Occident sur

le véritable jour de la nativité de Jésus-Christ. Les théologiens

consultés s'accordèrent pour désigner, le 25 décembre, ou plutôt le jour

correspondant, car le calendrier grégorien n'existait pas encore, et

c'est depuis lors que la fête de Noël est restée fixée à cette époque.

L'Église a conservé cette coutume; mais les cérémonies de Noël ont subi,

suivant les temps et les pays, de notables modifications, le seul trait

qui leur soit resté commun, c'est qu'elles ont toujours exprimé la

réjouissance; toutefois, cette gaieté s'est traduite d'une façon plus ou

moins originale.

Au moyen-âge, dans l'Église d'Occident, la fête était représentée par

des jeux scéniques; des personnages récitaient des compositions

religieuses autour de la crèche où reposait l'Enfant Jésus. Joseph et

Marie, assis à ses côtés, jouissaient en silence de la gloire de leur

divin fils. Ce spectacle, innocent d'abord, ne tarda pas à dégénérer en

des bouffonneries qui rappelaient d'assez près la fête des fous; c'est

alors que l'autorité ecclésiastique le supprima. Cependant quelques

églises en conservèrent les traces dans un office appelé l'office des

pasteurs. Le peuple chantait les _noëls_, cantiques versifiés en patois

ou en langue vulgaire, dont quelques-uns étaient remarquables à force de

simplicité et de naïveté. Il y a à peine un siècle, à Valladolid, dans

la dévote et catholique Espagne, on représentait encore, au milieu des

églises les mystères de la Nativité.

Les personnages qui étaient en scène portaient des masques grotesques et

des habits d'un goût douteux. Ils étaient accompagnés par les

castagnettes, les tambours de basque, les guitares et les violons. Puis

tout à coup, les femmes et les jeunes filles entraient en danse, portant

à la main des cierges allumés. En quelques endroits, on faisait

collation pour être mieux en état de supporter les fatigues de la nuit.

C'est de là que sont venus les réveillons dont l'habitude subsiste

encore, quoique bien amoindrie, aujourd'hui.

Ils commencèrent au moyen-âge. Dans ce repas, la gaieté, jusqu'alors

contenue, se donnait un libre cours; si _Noël_ tombait un vendredi, le

pape autorisait l'usage de la viande en signe d'allégresse et aussi,

prétendent quelques théologiens, parce qu'en ce jour «le Verbe s'est

fait chair». Dans les familles on bénissait la bûche de Noël, que l'on

arrosait de vin et autour de laquelle on se livrait à des libations.

C'est dans cette coutume sans doute qu'il faut voir l'origine de l'arbre

de Noël, si fêté en Alsace et dont on retrouve l'usage en la plupart des

pays chrétiens.

Au treizième siècle, d'après les plus vieilles chroniques françaises, on

donnait à ses amis, pour les fêtes de Noël, des gâteaux appelés

_niueles_ et un poulet rôti; on chantait, dit sainte Palaye, des

cantiques appelés _noëls_, où la naissance du Christ, l'adoration des

mages et des bergers, étaient célébrées dans un langage naïf.

Chaque province avait ses _noëls_. Ceux de La Monnoye, en patois

bourguignon, ont beaucoup de réputation. Leur auteur, un poète et un

érudit, mort au commencement du siècle dernier, avait recueilli ces

poésies populaires pour se délasser de travaux plus sérieux. Elles

forment aujourd'hui la meilleure part, sans contredit, de son bagage

littéraire. Lorsque les noëls de La Monnoye parurent en 1701, ils

acquirent promptement une célébrité telle qu'on chantait les refrains

partout, même à la cour où les beaux seigneurs s'amusaient à parler le

patois bourguignon. Comme les couplets étaient spirituels et assez

malins, en dépit de leur apparente naïveté, l'autorité ecclésiastique

s'émut; elle crut voir dans le succès de ces noëls une raillerie des

choses saintes et une tendance à l'impiété.

Le recueil de La Monnoye fut déféré à la censure de la Sorbonne, qui eut

le bon esprit de l'absoudre.

La _bûche de Noël_ ou _tréfoir_ donnait lieu à une fête de famille; on

appelait la bénédiction du ciel sur la maison. La distribution du _pain

de Calandre_ avait le même but.

Cette fête marquait si bien l'allégresse universelle que le mot de Noël

devint synonyme de réjouissance. Aux entrées des rois et dans toutes les

solennités, le cri de _Noël! Noël!_ retentissait sur les places

publiques.

Dans le midi de la France, la fête de _Noël_ est l'objet de

manifestations spéciales rappelant le souvenir de certains usages

païens. La veille de Noël, au lieu de jeûne et de mortifications, on

ouvre la fête par un grand souper. La table est dressée devant le foyer

où pétille, couronné de lauriers, le _cariguié_, vieux tronc d'olivier

desséché que l'on a conservé toute l'année avec soin pour cette

solennité. Avant de s'asseoir à table, on procède à la bénédiction du

feu, pratique qui sent terriblement l'idolâtrie. Le plus jeune enfant de

la famille s'agenouille devant le feu et le supplie, en répétant les

paroles consacrées que lui souffle son père ou un des anciens du

village, «de bien réchauffer pendant l'hiver les pieds frileux des

petits orphelins et des vieillards infirmes, de répandre sa clarté et sa

chaleur dans toutes les mansardes prolétaires, de ne jamais dévorer

l'éteule du pauvre laboureur, ni le navire qui porte les marins dans les

mers lointaines.» Puis il bénit le feu, c'est-à-dire qu'il l'arrose

d'une libation de vin cuit, à laquelle le cariguié incandescent répond

par des crépitations joyeuses. Puis on se met à table. Après le souper,

on se réunit en cercle autour du cariguié et l'on chante des noëls

jusqu'à minuit, l'heure à laquelle on se rend en masse à la première

messe.

Les protestants ne fêtent pas moins la _Noël_ que les catholiques.

Calvin cependant, par réaction contre la multiplicité des fêtes, avait

voulu qu'à Genève celle de Noël fût remise au dimanche suivant. Mais

l'antique usage a prévalu, et c'est peut-être en Angleterre dans un pays

protestant, que la fête de Noël a le plus de solennité, sous le nom de

fête de «Christmas».

Le journal d'une pensionnaire en vacances · 第 43 / 68 题