M. Félix Duquesnel écrit à ce sujet:

Tous les peuples, depuis l'antiquité la plus profonde, ont eu le culte

des morts.

Tous, il est vrai, ne l'ont pas pratiqué de même manière, car les rites

des funérailles sont divers, et empruntent leurs caractères particuliers

aux croyances religieuses du peuple qui les accomplit. Mais partout,

sous les formes différentes, se retrouvent toujours deux sentiments

dominateurs, le respect de la mort et la notion de l'immortalité de

l'âme.

Qu'il s'agisse du premier ou du dernier de la nation, du plus illustre

ou du plus humble, l'attitude de la foule reste semblable, parce que la

sensation est toujours la même, et se traduit par le recueillement

instinctif, le retour sur le passé, et l'appréhension de l'au-delà.

C'est, d'ailleurs, une recherche curieuse à faire que celle de la forme

des funérailles en général, et, en particulier, des funérailles

solennelles, aussi bien chez les peuples de l'antiquité, que dans le

monde moderne, avec les usages et les particularités symboliques qui les

accompagnent.

* * * * *

Chez les Égyptiens, les corps étaient embaumés. L'embaumement était,

dans la vieille Égypte, un art merveilleux; les prêtres le pratiquaient

avec une si étonnante habileté que leurs «momies» ont traversé des

milliers d'années, et sont parvenues intactes jusqu'à nous. Tout le

monde n'avait pas droit à ce privilège de conservation. Il fallait être

un mort irréprochable pour entrer dans le laboratoire des prêtres et,

d'abord, sortir victorieux du préalable jugement hiératique. Tous

avaient le droit de déposer contre le mort, et celui-ci jugé criminel,

son corps nu était abandonné en pâture aux fauves, tandis qu'absous, il

avait droit aux solennelles funérailles.

Les Hébreux pratiquaient aussi l'embaumement; mais chez eux,--moins

habiles que les Égyptiens, qui avaient été leurs maîtres,--l'embaumement

était l'exception réservée aux seuls riches et puissants. Les corps des

citoyens pauvres ou de classes moyennes étaient mis en terre après avoir

été enveloppés d'une toile, qu'on appelait le «lin vif»

vraisemblablement un tissage d'amiante.

La cérémonie funèbre, précédant l'enterrement, consistait surtout en

chants mortuaires, hymnes et psaumes, dont s'accompagnaient les

lamentations des parents. L'usage de pleureurs et pleureuses payés, qui

d'ailleurs, s'est continué jusqu'à nous, au moins chez certains peuples

et dans certaines provinces, date des Hébreux, qui le transmirent aux

Romains.

Chez les Hébreux,--bien que très grand fût le respect des morts--ceux

qui avaient assisté à l'enterrement étaient considérés comme «impurs»,

et tenus, comme tels, de se purifier par des ablutions. Il ne faut pas,

d'ailleurs, voir dans ce rite, qui paraît singulier, une irrévérence

vis-à-vis de la mort, mais simplement une de ces nombreuses précautions

hygiéniques, très en usage dans le monde israélite, dont le culte à la

fois paternel et préservateur avait souci, non seulement du salut de

l'âme, mais aussi de la préservation sanitaire du corps.

En Perse, où la notion de l'immortalité de l'âme est dogmatique, le

corps était considéré comme une dépouille impure et méprisable; comme

elle ne devait pas souiller de son contact, un des «éléments» qui

étaient la base de la religion de Zoroastre,--l'eau, la terre, le feu,

et l'air,--elle n'était donc ni noyée, ni enterrée, ni brûlée, mais

abandonnée à la voracité des animaux sauvages, qui se chargeaient de la

faire disparaître.

Aujourd'hui encore les prières des prêtres ayant ouvert, à l'âme, les

portes dorées du Paradis, le rite funèbre devient une réjouissance, et

les parents et amis célèbrent, par des repas, des chants et des danses,

la délivrance de l'esprit, vainqueur de la matière.

En Grèce, le culte des morts et la cérémonie des funérailles prenaient

une grâce singulière. Chez ce peuple élégant, la poésie dominait le rite

et s'en emparait. Avant même que la mort eut donné la froide rigidité au

cadavre, déjà les femmes lavaient le défunt, l'oignaient d'huile

parfumée, le couronnaient de fleurs, le revêtaient de la robe de lin

blanc, et l'exposaient sur le lit funèbre, paré de branches de

laurier-thym, de laurier-rose et de myrte. La famille en pleurs veillait

auprès du défunt, que les amis venaient visiter, jusqu'au moment où,

enlevé par des porteurs, il était conduit au bûcher, s'il était brûlé,

au champ de repos, s'il était enterré.

S'il y avait incinération, les cendres étaient recueillies dans une

urne, que conservait précieusement la famille;--si on confiait la

dépouille à la terre, on la déposait dans une sorte de tombe, formée de

briques ou carreaux de terre cuite. On y plaçait des gâteaux de miel,

pour attendrir Cerbère, le chien à trois, têtes, gardien de l'enfer, et

le rendre favorable; dans la bouche du mort, on mettait une pièce

d'argent destinée à payer le passage du Styx, au batelier Caron, avare

et farouche, qui ne travaillait pas gratis, et laissait errer les

ombres, sur les bords du fleuve sacré si elles n'acquittaient pas le

péage.

Plus solennelles, plus compliquées encore, étaient les funérailles

romaines, avec leur cortège de musiciens, d'histrions, de bouffons,

ayant pour mission de distraire l'assemblée, de lui faire paraître le

temps moins long, et d'empêcher qu'elle ne s'ennuyât à suivre le convoi.

Les cérémonies duraient plusieurs jours, elles donnaient lieu à des

sacrifices, et aussi à des repas, voire à des jeux et à des combats de

gladiateurs. Là aussi, la mort était considérée comme une douleur pour

ceux qui restaient, mais comme une délivrance pour celui qui abandonnait

la vie.

Pour avoir une idée de ce que pouvait être la magnificence des grandes

funérailles romaines, il faut lire le récit de celles de César, elles se

prolongèrent pendant plus de dix jours!

* * * * *

Dans l'ancienne Gaule, les funérailles des chefs, sans avoir une pompe

égale à celles des imperators romains, présentaient aussi une grande

magnificence; la coutume était d'ensevelir le défunt, avec ses armes et

ses bijoux, dans un cercueil de pierre, ainsi que parfois nous le

révèlent les fouilles.

Le repas de famille et d'amis qui suivait les funérailles était alors

d'obligation et on vidait des coupes au «souvenir» et au «salut» du

défunt. Cette coutume existe encore, en France, dans les campagnes et

surtout dans le nord et l'ouest. Elle a, d'ailleurs, sa raison d'être,

puisque c'est un réconfort pour les amis, parents et voisins, venus de

loin, pour accompagner le défunt à sa demeure dernière.

À partir de Clovis, premier roi chrétien, les funérailles royales

devinrent conformes à la liturgie chrétienne, mais furent toujours

entourées d'un grand luxe et se ressentirent encore des coutumes de

l'antiquité.

Il y avait même un usage des plus singuliers qui s'est continué jusque

vers le douzième siècle, celui d'exposer, pendant quarante jours, dans

le palais, couchée sur un lit de parade, l'effigie en cire du roi

défunt, revêtue des habits royaux les plus riches, sceptre en main et

couronne en tête.

Pendant la période carlovingienne, les funérailles royales atteignirent

le maximum de leurs richesses; on cite, entre autres, celles de Lothaire

II, mort en 986. S'il faut en croire les chroniqueurs, elles coûtèrent

plusieurs millions: «On éleva au fils de Louis d'Outremer,--dit l'un

d'eux,--un lit magnifique, en or massif; son corps fut enveloppé d'un

vêtement de soie, recouvert d'une robe de pourpre, ornée de pierres

précieuses et brodée en or fin. Le lit, porté par les grands du royaume,

était précédé des évêques et du clergé, tenant les évangiles et la

croix. Au milieu d'eux, marchaient, poussant des gémissements, ceux qui

portaient la couronne royale, le glaive, le globe et le sceptre. Les

chevaliers suivaient chacun à leurs rangs, et le défilé dura plusieurs

heures.»

Les chroniques ont conservé et nous ont transmis le détail des

funérailles royales. Il en est, comme on le voit, dont le luxe fut

inouï, d'autres sont plus curieuses encore, par les combinaisons

symboliques dont elles furent le prétexte, par la complication des

cérémonies qui les accompagnèrent. Certaines eurent les allures d'un

véritable spectacle, témoin celles du roi Charles IX, qui coûtèrent un

million, dont moitié fut payée par le trésor royal, moitié par celui de

la ville de Paris.

* * * * *

Les dernières funérailles officielles de grand apparat furent celles du

roi Louis XVIII, célébrées à Paris, ou mieux à Saint-Denis, le 23

septembre 1824.

Un cérémonial très compliqué, qui semble d'un autre âge, y fut réglé et

mis en oeuvre par le protocole de la maison royale; on vit les hérauts

d'armes, les grands officiers de la maison jeter dans le caveau, où

avait été descendu le cercueil, les insignes de leurs offices: épées,

gantelets, et aussi la main de justice, le sceptre, la couronne; le roi

d'armes prononça les traditionnelles paroles de succession: «Le roi est

mort. Vive le roi!»

Depuis, aucune occasion d'obsèques royales ne s'est présentée en France,

puisque les divers souverains qui se sont succédé aux Tuileries n'y

moururent pas, ni Charles X, ni Louis-Philippe, ni Napoléon III, morts

en exil.

Le journal d'une pensionnaire en vacances · 第 41 / 68 题