Au moment où j'écris ce devoir les cloches font retentir leur carillon
joyeux; c'est aujourd'hui la Toussaint, l'une des quatre grandes fêtes
reconnues par le Concordat.
Le Christianisme, en triomphant des faux dieux, ferma leurs temples et
brisa leurs idoles.
Vers l'an 608, le pape Boniface IV fit ouvrir et purifier le Panthéon
que Marcus Agrippa, favori d'Auguste, avait bâti à Jupiter Vengeur. Il
voulait par là, suivant Pline, faire sa cour à l'empereur qui venait de
remporter la victoire d'Actium, sur Antoine et Cléopâtre. On nomma ce
monument Panthéon parce que, suivant Dion, la figure arrondie de ce
temple représentait _les Cieux_, appelés par les païens: _Résidence de
tous les dieux_, et c'est là l'étymologie du mot grec _Panthéon_.
Le pape dédia donc ce nouveau temple chrétien à la sainte Vierge et à
tous les martyrs, après y avoir fait transporter vingt-huit chariots de
leurs ossements. Puis, il ordonna que tous les ans, au jour de cette
dédicace, on fît à Rome une grande solennité en l'honneur de la Mère de
Dieu et des glorieux confesseurs qui avaient rendu témoignage, au milieu
des supplices, de la divinité de son Fils.
Telle fut la première origine de la fête de tous les Saints.--Le pape
Grégoire IV, étant venu en France l'an 837, sous le règne de Louis le
Débonnaire, la fête de tous les Saints s'y introduisit et fut bientôt
presque universellement adoptée.--Le pape, Sixte IV, en 1580, lui donna
une octave, ce qui la rendit encore plus importante.
L'Église a été portée à l'institution de cette fête pour plusieurs
raisons: d'abord, pour glorifier tous les Saints, surtout ceux restés
inconnus; ensuite, pour les présenter comme un modèle et un
encouragement à tous les fidèles qu'elle invite à leur rendre hommage le
même jour. C'est le tribut de respects, de louanges, d'invocations et de
prières que l'Église militante de la terre rend à l'Église triomphante
du Ciel. Le Ciel, c'est donc le but où doivent tendre tous les désirs,
c'est le bonheur parfait et éternel; aucune langue ne peut exprimer la
douceur de ses béatitudes. Le Roi Prophète n'en parle qu'avec
étonnement: O Seigneur! O mon Dieu! que les délices que vous avez
réservées à ceux qui vous craignent sont abondantes et excessives! Saint
Paul, après Isaïe, assure que ces biens sont si éminents, que l'oeil n'a
jamais rien vu, que l'oreille n'a jamais rien entendu et que le coeur de
l'homme n'a jamais rien conçu qui leur soit comparable. Saint Augustin
dit, dans le même sens, que cette splendeur, cette beauté, cet éclat
sont au-dessus de tous les discours et de toutes les pensées des hommes.
Aucune parole humaine ne peut répondre à Son excellence. Sainte
Catherine sortant d'une extase où elle avait entrevu le Ciel, s'écriait:
«J'ai vu des merveilles! j'ai vu des merveilles!»
Sainte Thérèse après ses ravissements, n'écrit-elle pas dans le Livre de
sa Vie: «Les choses que je contemplais étaient si grandes, si
admirables, que la moindre suffirait pour transporter une âme et lui
inspirer un suprême mépris, pour tout ce qui se voit ici-bas. La vue de
ces choses délicieuses me causait un plaisir si exquis et embaumait mes
sens d'un contentement si suave, que je n'ai point de paroles pour les
exprimer.»
La Toussaint, cette solennité instituée pour rappeler la félicité et la
gloire des bienheureux, semble cependant toujours voilée de tristesse et
de regrets. L'Église, tout à l'heure, va songer à la commémoration des
défunts; elle va quitter ses vêtements blancs de fête et revêtir ses
habits de deuil; ses autels vont se draper de noir, ses cloches vont
tinter lentement le glas funèbre! elle va commencer l'office des Morts.
Ce matin, elle implorait pour elle-même le secours des saints; ce soir,
elle offre ses supplications et ses voeux pour les âmes du Purgatoire. Ce
matin, elle prenait part à l'allégresse des élus; ce soir, elle pleure
et s'afflige, en pensant à ceux qui souffrent. Il est bien naturel
qu'après avoir reconnu les délices ineffables dont les saints jouissent
dans le paradis, elle fasse tous ses efforts pour en augmenter le
nombre.
Le culte des Morts est le culte de l'âme.
N'est-ce pas Lamennais qui a dit: La prière rend l'affliction moins
douloureuse et la joie plus pure; elle mêle à l'une je ne sais quoi de
fortifiant et de doux, et à l'autre, un parfum céleste.
La mort n'est-ce pas la fin de toutes les choses terrestres et finies.
Sur ces tombes, image du néant, la Religion plane, la Foi se lève pour
nous parler de Résurrection, l'Espérance infinie nous montre l'Éternité.
Ah! la douleur qui ne croit pas, est sans consolation.
Car ici, tous doivent arriver un jour, héros du sacrifice et de la
Charité, héros de l'amour et du devoir, génies sublimes, grands
artistes, hommes d'État, grands capitaines, écrivains, poètes, tous un
jour viennent au cimetière, dormir leur dernier sommeil; c'est là le
rendez-vous général.
«Ils ont passé sur cette terre; ils ont descendu le fleuve du temps; on
entendit leur voix sur les bords et puis l'on n'entendit plus rien. Où
sont-ils? qui nous le dira? Heureux les morts qui meurent dans le
Seigneur.» Ainsi s'exprimait dans son admirable page intitulée: _Les
Morts_, le célèbre et malheureux auteur des _Pages d'un Croyant_. Oui,
le culte des Morts est sacré; les honorer, c'est faire acte de foi en la
vie éternelle. Aussi est-ce une grande douceur et un grand soulagement
pour ceux qui croient, qui aiment et qui espèrent, de prier pour les
morts.
Le protestantisme s'est retranché cette consolation, il ne reconnaît pas
cette communion des âmes qui nous rattache et nous unit encore après la
mort à ceux que nous avons aimés pendant la vie; rien n'est cependant
plus suave au coeur que ces preuves d'affection qui vont les rechercher
au-delà des mondes, rien n'est plus doux, plus consolant que ce culte
pieux, que tous les chrétiens en général et chaque famille en
particulier rend à la mémoire de ceux qui ne sont plus!
Nous voyons dans le livre IIe des Machabées que cela se faisait dans la
loi ancienne. Judas Machabée, après une sanglante bataille, envoya douze
mille drachmes d'argent à Jérusalem, afin que l'on y fît des sacrifices,
pour le soulagement de ceux qui avaient péri dans le combat. L'auteur de
ce livre, qui vivait environ deux cents ans avant Jésus-Christ, fait
cette réflexion:
«C'est donc une pensée sainte et salutaire de prier pour les Morts, afin
qu'ils soient absous de leurs péchés.»
Toutes les liturgies des Apôtres prescrivent cet office de piété. Saint
Clément, pape, saint Denis l'Aréopagite, saint Irénée, Tertullien, saint
Cyprien, et presque tous les autres pères qui les ont suivis en parlent
fort clairement. Saint Augustin, en maints endroits de ses écrits,
traite expressément de la prière pour les morts.
Cependant l'Église est restée plusieurs siècles sans avoir fixé un jour
destiné à secourir en général les âmes du Purgatoire. On priait bien
pour elles en commun à chaque messe, en songeant aux plus délaissées,
celles pour lesquelles on n'offrait point d'oblations particulières,
mais il n'y avait rien d'arrêté pour cela. On trouve dans Amolarius
Fortunatus, qui a si excellemment écrit sur les offices du temps de
Louis le Débonnaire, un Office entier des Défunts, d'où l'on a conclu
que leur mémoire annuelle était établie dès cette époque. Mais cela
n'est nullement prouvé et l'on incline à penser que cet office ne se
disait qu'en particulier aux obsèques de chacun. C'est à saint Odilon,
abbé de Cluny, que l'Église est redevable de cette institution; il ne
l'avait établie que pour les monastères de son Ordre, mais les
Souverains Pontifes approuvèrent tellement une si juste dévotion, qu'ils
jugèrent à propos de l'étendre à toute l'Église; c'est de là qu'est
venue la lugubre solennité du 2 novembre. Dans tout l'univers
catholique, elle se célèbre avec une piété touchante. La capitale de
l'Autriche, Vienne, la ville du plaisir par excellence, fait trêve ce
jour-là à sa gaieté habituelle. Dans tous les cimetières, les tombes
sont illuminées et ornées de fleurs nouvelles, couronnes et bouquets.
Dans le peuple, on est convaincu que toute personne assez hardie pour
traverser ce jour-là un cimetière, à minuit, y rencontrerait une longue
procession de fantômes, à la suite desquels marchent toutes les
personnes qui doivent mourir dans l'année. Un drame, intitulé _Le
Meunier et sa Fille_, représente tous les ans à Vienne, la veille de la
Toussaint, cette légende populaire: le long cortège funèbre parcourt
continuellement la scène et pendant toute la représentation ce ne sont
que larmes, soupirs et sanglots. L'Espagne et l'Italie ne sont pas moins
empressées à rendre hommage à leurs morts. En Italie, ce sont les
illuminations qui dominent dans l'ornementation des tombes. Les
cimetières italiens sont la dernière expression des pompes humaines. Ils
se composent de vastes galeries, encombrées de monuments remarquables,
la plupart en marbre blanc. Les pauvres sont déposés en lignes
régulières dans le champ attenant aux galeries. Chaque mort est marqué
d'une pierre ou stèle (toutes sont semblables) hexagonale, en marbre
gris, haute de deux pieds et précédée de lanternes au même niveau. Le
jour de la Toussaint, des milliers de bougies sont allumées par des
mains amies et placées dans ces lanternes; personne ne voudrait manquer
à cette pieuse tradition. Pauvres morts, cela veut dire que les vivants
veillent et ne vous oublient pas. Dans toutes les villes de France comme
dans les plus simples hameaux, même spectacle touchant. À Paris, dès le
matin, les cimetières se remplissent de monde, et le soir, lorsque les
grilles se sont fermées sur le vide et le silence, il reste derrière la
foule comme une vague traînée de parfums et une longue jonchée de
fleurs.
Les Parisiens, riches ou pauvres, viennent visiter leurs morts.
Oui, le Parisien léger, sceptique, frondeur, qui a tout chansonné ou
plaisanté, a gardé, intact et respecté, le culte des morts. C'est par
centaines de mille que se comptent, dans la capitale, les visiteurs du
1er et du 2 novembre. Toute tombe a ses souvenirs et, si quelqu'une
reste oubliée, la brise lui apporte ses soupirs, les herbes folles et
libres un manteau de verdure, l'oiseau, son ramage, prière au Créateur.
Ce néant, ces cendres, cette poussière parlent un langage très éloquent,
mais, hélas! qui n'est pas toujours écouté, car si l'égalité règne
dessous la terre, l'orgueil vit quand même dessus.
Les grands et les riches de ce monde, veulent encore rester grands et
riches dans la mort et l'attester par le faste et l'élégance de leurs
tombeaux.
Le jour de la Toussaint, la foule nombreuse qui circule toute la journée
dans ces champs de l'éternel repos, fait preuve de respect et de
recueillement. Sans doute, il y a bien des promeneurs, des curieux
cherchant là les émotions d'un spectacle nouveau, mais l'ensemble des
visiteurs accomplit un pieux pèlerinage. Les toilettes sombres, les
robes noires et les voiles de crêpe rappellent que le 2 novembre, est le
grand anniversaire du deuil et de l'affliction.
Bien des femmes aux visages pâles, aux yeux rougis par les larmes, les
mains jointes, agenouillées sur la terre humide, s'absorbent dans une
muette et douloureuse méditation.
Bien des âmes désolées viennent là, se souvenir et prier, pendant que le
ciel d'hiver gris et morne, comme s'il s'associait à l'angoisse
générale, répand une glaciale tristesse sur ce jour qui fait saigner les
coeurs, en mêlant tout à la fois aux peines présentes de la vie, les
regrets du passé!
Ah! c'est à la porte de tous les cimetières qu'on devrait inscrire cette
épitaphe lue sur une tombe. «Ici le repos, là-haut le bonheur».