L'ÉRECTION D'UN CALVAIRE

Je viens d'assister à une belle et touchante cérémonie qui me laissera

les impressions les plus fortes et les plus durables: l'érection d'un

calvaire.

À l'époque tourmentée où nous vivons, où la guerre à Dieu est hautement

déclarée, où une secte impie voudrait faire de la France, qui

s'intitulait jadis la Fille aînée de l'Église, un foyer d'athéisme,

cette consécration de la Croix nous est apparue comme une grande

manifestation de Foi.

Honneur donc à tous ceux qui ont concouru à cette fête religieuse;

honneur aux cent soixante porteurs, à ces médaillés du Christ, se

faisant gloire de la livrée sacrée et du précieux fardeau qui leur était

confié; honneur aux chefs qui ont dirigé les chants et les beaux

morceaux de musique, dont l'exécution a concouru à l'éclat de cette

belle fête; honneur à tous ceux qui composaient le cortège, depuis les

fabriciens, les dignitaires entourant le brancard de pourpre frangé d'or

où reposait le christ, jusqu'aux plus humbles et aux plus petits qui

l'accompagnaient processionnellement à travers les rues pavoisées et

fleuries.

Honneur à l'artiste bas-breton, Yves Hernot, de Lannion, dont le ciseau

a su tracer sur le granit les traits douloureux de Jésus mourant. Il

faut croire pour être inspiré! c'est le secret des innombrables

chefs-d'oeuvre du moyen-âge; les plus incrédules sont bien forcés de le

reconnaître, la Religion, dans tous les temps, a été la grande

inspiratrice des Arts.

Honneur enfin à ce magnifique élan religieux de notre ville, elle

s'abrite avec fierté sous l'étendard de la croix. Hélas! trop de cités,

aveuglées par l'esprit de parti, par une haine impie, insensée, oubliant

que seul le Christ est venu apporter au monde la Liberté, l'Égalité et

la Fraternité, arrachent la Croix protectrice, partout où elle se

trouve: dans les écoles, dans les tribunaux, dans les hôpitaux, aux

carrefours des chemins.--Non, la Bretagne n'est ni matérialisée, ni

déchristianisée; la preuve en est dans cette foule immense de plus de

4.000 personnes venues de toutes parts, de la ville et des environs, et

qui ont écouté dans le silence et le recueillement la parole

chaleureuse, pénétrante du missionnaire.--Devant ce nouveau monument de

nos immortelles croyances, il a parlé avec cette éloquence de la Foi qui

remue tous les coeurs. Dans un langage noble, élevé, s'inspirant des

sublimes pensées de saint Chrysostome et de sainte Thérèse, il nous a

dépeint les ineffables mystères de la Croix et l'inépuisable amour du

Fils de Dieu pour les hommes. Tous les saints rendent un suprême hommage

à ce Signe sacré du salut.

«La croix, dit saint Damascène, est notre bouclier, notre défense et

notre trophée contre le Prince des ténèbres; elle est le signe dont nous

sommes marqués, afin que l'ange exterminateur ne nous frappe point. Elle

relève ceux qui sont tombés, elle soutient ceux qui sont debout, elle

fortifie les faibles, elle gouverne les pasteurs, elle est le guide de

ceux qui commencent, et la perfection de ceux qui achèvent; la santé de

l'âme et le salut du corps, la destruction de tous les maux, la cause et

l'origine de tous les biens, la mort du péché, l'arbre de la vie, et la

racine de notre félicité.»

«Gravons, dit saint Ephrem, au-dessus de nos portes, comme sur nos

fronts, sur notre bouche, sur notre poitrine, le signe vivifiant de la

Croix; revêtons-nous de cette impénétrable armure des chrétiens, car la

Croix est la victoire de la mort, l'espérance des fidèles, la lumière du

monde, la clef du Ciel.»

Saint Jean Chrysostome en termes admirables dit encore: «La Croix est

l'espérance des chrétiens, la résurrection des morts, le bâton des

aveugles, l'appui des boiteux, la consolation des pauvres, le frein des

riches, la confusion des orgueilleux, le tourment des méchants, le

bouclier contre l'enfer, l'instruction des jeunes, le gouvernail des

pilotes, le port de ceux qui font naufrage et le mur des assiégés. Elle

est la mère des orphelins, la défense des veuves, le conseil des justes,

le repos des affligés, la garde des petits, la lumière de ceux qui

habitent dans les ténèbres, la magnificence des rois, le secours de ceux

qui sont dans l'indigence, la liberté des esclaves, la sagesse des

simples et la philosophie des sages. La Croix est la prédiction des

prophètes, la prédication des apôtres, la gloire des martyrs,

l'abstinence des religieux, la chasteté des vierges, et la joie des

prêtres.

«Elle est le fondement de l'Église, la destruction des idoles, le

scandale des Juifs, la ruine des impies, la force des faibles, la

médecine des malades, le pain de ceux qui ont faim, la fontaine de ceux

qui sont altérés et le refuge de ceux qui sont dépouillés.»

Voici ce qu'est la Croix: la plus haute expression d'une volonté

surnaturelle avide de sacrifice. Ah! cette égalité que tant de gens

réclament à grands cris, le christianisme la leur montre chaque jour.

Qu'ils viennent à ses fêtes religieuses et ils la trouveront au pied des

autels, au pied de la croix, c'est là seulement que se rencontre la

véritable égalité, celle des âmes qui, oubliant les rangs qu'elles

occupent dans le monde viennent s'agenouiller devant le même Dieu,

attendant avec la même Foi, la même soumission, les mêmes espérances, la

récompense de leurs actions ici-bas: cette part de l'Éternité

bienheureuse promise à ceux qui combattent le bon combat.

La Croix, c'est l'autel de l'immolation par excellence, c'est la rançon

du genre humain, c'est la source de toutes les grâces. Élevons donc nos

regards vers le divin Crucifié au lieu de les laisser errer sur les

choses passagères de la vie; ne prenons pas l'exil pour la patrie,

l'envers du ciel pour le beau côté, la terre pour le paradis. Le calice

de l'existence est un mélange de déceptions et de regrets, d'amertumes

et de souffrances; la joie parfume ses bords à peine quelques instants.

Eh bien! lorsque, épuisés de cette bataille de la vie qui recommence à

chaque aurore, nous nous sentons sans force et sans armes, ne nous

décourageons pas, laissons-nous doucement aller à la dérive de la

Providence, nos soucis, nos agitations, nos inquiétudes se calmeront et

nous retrouverons la paix.

Désormais tous les chrétiens qui passeront auprès de cette croix superbe

inclineront leur front. Elle mesure, avec le piédestal, environ 8 mètres

de hauteur; le christ un peu plus grand que nature, est taillé dans un

seul bloc de ce beau granit, de Kersanton, qui défie le temps. Qu'elle

reste là, toujours, comme un enseignement. Elle dira dans son éloquence

muette aux générations futures qui viendront la saluer à leur tour:

«Gardez la Foi de vos Pères.» Et je termine ma narration en répétant le

cri poussé par la multitude enthousiasmée lorsque l'image du Sauveur

s'est élevée dans l'espace:

«Vive! Vive le Christ! Vive la Croix!»

Le journal d'une pensionnaire en vacances · 第 32 / 68 题