UNE LETTRE DE NOUVEL AN

Le 30 décembre au matin, une charmante personne venait d'entrer dans un

compartiment de seconde classe; c'était Mademoiselle La Lettre.

Qui eut vu ce beau matin de décembre Mademoiselle La Lettre l'eut

trouvée charmante, elle était vraiment gentille avec sa robe rose; une

fine pensée d'un joli dessin fermait son enveloppe satinée et perlée.

Dans un compartiment de seconde classe, du chemin de fer de l'Ouest,

elle avait été confiée, aux soins d'un vieux Monsieur en habit vert, qui

portait brodé en lettres d'argent sur sa casquette le mot «Postes»; il

lui plaisait sans doute médiocrement car Mademoiselle La Lettre se

renfonça dans son coin et se mit à rêver.

Que pensait-elle? Elle se disait: Où je vais, comme je serai bien reçue!

Quels transports, quelle folle joie à mon arrivée; lorsqu'on reconnaîtra

l'écriture qui me recouvre, quel empressement à me décacheter! et que

d'heureux je vais faire avec ce petit chiffon bleu, qu'on appelle billet

de banque, caché dans les plis de ma robe. Il doit acheter l'établi de

menuisier du petit Henri, la belle poupée que convoite Marie et les

jouets mignons de la petite Margot; j'irai de main en main, jusque dans

la menotte rose de Bébé, qui voudra aussi toucher ma précieuse personne.

Mademoiselle La Lettre fut tirée de ses douces pensées par le brusque

arrêt du train, on la fit descendre, puis on la plaça dans une grande

voiture qui la conduisit au meilleur hôtel, sans doute, elle vit écrit

sur la façade «Hôtel des Postes».

Un grand nombre de personnes remplissaient les couloirs et les salles;

on la dirigea vers un compartiment où beaucoup de sa race étaient déjà

réunies; une foule de freluquets, cartons de visite, quelques-uns

parfumés, tous plus brillants les uns que les autres sous leurs

cache-poussière, rivalisaient de banalité et de sotte fierté. Des notes

et factures, des traites à l'air rébarbatif, des journaux hardis et

bavards, des annonces, des catalogues s'entassaient dans un compartiment

voisin.

Mademoiselle La Lettre ennuyée de leur babil se tourna d'un autre côté,

un bruit sec et cadencé s'y faisait entendre. Il était produit par

l'arrivée d'un long Monsieur maigre, couvert d'un pardessus bleu,

traversé de longues bandes grises; il vint se placer devant Mademoiselle

La Lettre qu'il devait trouver à son goût; puis tournant la tête à

droite et à gauche, sans doute pour se faire présenter, et ne trouvant

personne il prit le parti de le faire lui-même. «Sir Télégraph morse,

esquire, dit-il, après avoir incliné et relevé la tête, ainsi qu'un

loquet de porte, sioujet de la graciouse Queen Victoria». À ce nom il

souleva son chapeau, et s'assit auprès de notre gentille connaissance.

Mademoiselle La Lettre, une petite babillarde, (un défaut bien commun à

presque toutes les jeunes personnes) lui demanda s'il venait de loin, et

quelles nouvelles il apportait. «Je venais du ville de London, lui

répondit l'Anglais, je étais bieaucoup en retard, une stioupide employé

avait retardé moi, six minoutes à Calais, je annonçais à oune Company,

que lé caissier il avait emporté lé caisse.» Puis plus gourmé que jamais

il tira son chronomètre et compta les secondes. Mademoiselle La Lettre

ne savait plus comment reprendre la conversation, quand un employé vint

chercher Sir Télégraph morse, esquire, et le fit partir brusquement pour

des quartiers lointains.

Mademoiselle La Lettre réfléchissait; quelle différence entre les

nouvelles qu'elle apportait et celles de cet Anglais! Le malheur, se

disait-elle, frappe brusquement, tandis que la joie est expansive, il

lui faut de longues lignes pour s'exprimer.

Elle fut de nouveau arrachée à ses pensées par un bourdonnement

nasillard, précédé de coups de sonnette; c'était un mélange confus de

paroles, parmi lesquelles elle entendit s'engager un marché: «500

buffles, disait une voix.--10000 dollars, répondait une autre.--Vendez,

payez 50 actions Central américain vermont Company. Vite, plus vite.»

Mademoiselle La Lettre apprit que c'était un Américain, sir Téléphone

qui était en conversation. Or, comme elle était curieuse, nous l'avons

déjà dit, elle lui adressa la parole. «Sir Téléphone, quelles nouvelles

d'Amérique?» Le Yankee se détourna brusquement, la regarda de haut en

bas: «Rien, dit-il, time is money», puis il disparut dans un

bourdonnement.

Ah! se dit encore Mademoiselle La Lettre, tous ces gens-là sont absorbés

par les affaires; ils ne pensent qu'à l'argent et ne servent que la

cause de l'intérêt, il n'y a rien qui vienne du coeur sous l'enveloppe de

cet Anglais, pas plus que dans la voix de cet Américain; moi au

contraire, je suis l'interprète de l'âme, je porte tantôt la joie,

tantôt la consolation où je me rends. À moi seule sont confiés les

chères pensées et le souvenir.»

Toute joyeuse, Mademoiselle La Lettre conduite par un nouvel employé,

partit pour sa destination, pour le Sweet-home où elle se savait

impatiemment attendue. Comme elle l'avait espéré, elle apportait, dans

les plis de sa robe soyeuse, la joie qui bientôt se refléta dans tous

les yeux.

Le journal d'une pensionnaire en vacances · 第 30 / 68 题