«Mesdemoiselles, nous a dit ce matin notre maîtresse, il est tout
naturel qu'après avoir parlé du facteur des postes, vous parliez aussi
des timbres-poste. Voilà le sujet de votre prochain devoir trouvé;
cherchez, furetez, à vous de le rendre à la fois instructif et
intéressant.»
Après ce préambule, nous nous sommes toutes mises à piocher. Voici notre
devoir collectif. Chacune de nous ayant apporté son petit bagage de
renseignements, notre maîtresse nous a engagées à les réunir pour faire
un travail plus complet.
On nomme philatélistes les collectionneurs de timbres-poste et
philatélie leur douce manie. Ce mot rébarbatif vient du grec:
_Philos_, ami, amateur, et _atelès_ (en parlant d'un objet), franc,
libre de charge ou d'impôt, affranchi. Substantif _ateleia_. Philatélie
signifie donc: amour de l'étude de tout ce qui se rapporte à
l'affranchissement.
C'est un peu tiré par les cheveux, mais il en est souvent ainsi avec les
mots qui sont formés de racines grecques.
La première origine des timbres-poste en France est très curieuse.
L'histoire de ces petits carrés de papier, dont plus d'un a fait le tour
du monde, remonte au XVIIe siècle ainsi que le prouve l'extrait
ci-dessous de la _Gazette de Loret_.
En France, sous Louis XIV, quand le roi était éloigné du lieu où la cour
résidait, les personnes de sa suite se procuraient des marques qu'elles
apposaient sur les lettres destinées à Paris, pour les faire recevoir et
porter par les courriers de Sa Majesté.
Un collectionneur, M. Feullet de Conches, possède une lettre envoyée à
Paris, écrite à Mlle de Scudéry par Pélisson Fontanier et sur laquelle
se trouve ce genre de timbre-poste.
Voici d'ailleurs le règlement du 18 août de 1654:
«On fait assavoir à tous ceux qui voudront escrire d'un quartier de
Paris à un autre que leurs lettres, billets ou mémoires seront portés et
diligemment rendus à leur adresse, et qu'ils en auront promptement
réponse, pourvu que lorsqu'ils escriront, ils mettent à leurs lettres un
billet qui portera port payé, parce que l'on ne prendra d'argent; lequel
billet sera attaché à la dite lettre, ou en toute autre manière qu'ils
trouveront à propos, de telle sorte néanmoins que le commis puisse voir
et l'oster aysément.»
Ainsi que le dit Loret, le prix de ce billet d'affranchissement était
d'un _sou tapé_. Le règlement se termine ainsi: «Les commis commenceront
à porter les lettres le dix-huit août 1654. On donne ce temps afin que
chacun ay le loisir d'acheter des billets.»
La _Gazette de Voss_ nous apprend qu'en 1650 déjà, mais seulement
pendant très peu de temps, la poste anglaise mit à la disposition du
public des enveloppes timbrées, idée qui fut ensuite, en 1818, remise en
pratique dans l'île de Sardaigne, mais aussi seulement pendant peu de
temps. Ces enveloppes sardes devenues rarissimes, sont payées par les
collectionneurs au poids du diamant.
C'est à partir de 1840, que l'usage des timbres-poste s'est introduit
d'une façon générale d'abord en Angleterre (1840), au Brésil (1843), à
Genève (1844), aux États-Unis (1846), en Russie (1848), en France
(1849), en Prusse (1850), etc.
Avant 1866, il existait à l'usage des différents États de l'Allemagne
jusqu'à 177 timbres-poste; aujourd'hui en dehors des timbres de l'empire
il n'y a plus que la Bavière et le Wurtemberg où l'on se serve de
timbres particuliers; la Bavière spécialement tient à conserver ce
privilège en mémoire de ce fait que cet État a le premier en Allemagne
adopté, en 1849, l'usage des timbres-poste.
C'est donc en 1849 qu'eut lieu la première émission de deux timbres chez
nous. Ces deux timbres étaient à l'effigie de la République, l'un de 20
centimes pour l'intérieur, il était noir. L'autre de 1 fr. pour
l'étranger, il était rouge.
En 1852, nouveaux timbres-poste de 10 centimes (bistre) et de 25
centimes (bleu) avec la tête de Louis Napoléon Bonaparte. En 1853, on
vit apparaître le timbre de 40 centimes. En 1855, on nous donna celui de
5 centimes, et en 1860, celui de 1 centime.
Un changement s'opéra dans les timbres français en 1863: Napoléon III y
fut représenté la tête couronnée de lauriers. Vint, hélas! le 4
septembre de 1870, on remit en usage le timbre de 1849 à l'effigie de la
République et jusqu'en 1876 il ne subit que de petites variations,
depuis il a été créé plusieurs types nouveaux. On assure que pour la
Semeuse, dernier modèle, 700 concurrents se sont présentés et 3 modèles
seulement ont obtenu des prix.
C'est en Amérique que l'on trouve la plus grande variété de timbres. Ils
représentent habituellement le portrait d'un des grands hommes des
_United States_. Selon la valeur, le portrait varie: avec le timbre d'un
centime, on a l'effigie de Franklin; avec un autre, celui de Washington;
avec un autre encore, celui de Jefferson, et ainsi de suite. Il n'en
faudrait pas conclure cependant que les Américains estiment leurs
gloires nationales à la valeur de leurs timbres.
D'autres timbres des États-Unis représentent l'image de Christophe
Colomb sur sa Caravelle la _Santa Maria_; tous les timbres commerciaux,
en nombre incalculable, sont aux effigies variées.
Les États-Unis, lors de l'exposition de Buffalo, ont émis une série de
timbres donnant les divers modes de locomotion à l'aurore du XXe siècle.
Le 1 centime vert, représente un bateau à vapeur des grands lacs de
l'Amérique du Nord. Dans le timbre de 2 centimes rose, nous voyons un
train express aux longues et confortables voitures filer à toute vapeur
à travers une plaine à perte de vue. Voici le 4 centimes brun-rouge,
avec un coupé automobile, arrêté devant le capitole de Washington. Le 5
centimes bleu ciel, nous présente un magnifique pont d'une seule arche,
jeté sur les chutes du Niagara; tandis que le 8 centimes violet nous
fait assister au passage d'un grand vapeur à travers une écluse.
Enfin, dans le 10 centimes brun clair nous voyons un transatlantique,
dont les deux grosses cheminées lancent des torrents de fumée, fendre
les vagues furieuses de l'Océan.
Cette puissante République révèle qu'elle émet chaque année 4 milliards
et demi de timbres-poste, et un mathématicien (les mathématiques se
fourrent partout) constate que ce nombre colossal de timbres collés bout
à bout sur la ligne de l'équateur, formeraient un ruban faisant sept
fois le tour du monde, et, capable peut-être d'affranchir le poids total
de la terre, si on pouvait la faire entrer en une boîte aux lettres.
Aucune souveraine n'a été autant collée en effigie sur les enveloppes
que _Her gracious Majesty Victoria_. En effet, il n'est point de colonie
anglaise qui n'ait donné à l'indigène le portrait de la Reine Victoria,
comme signe d'affranchissement... de ses lettres.
Ces États qui pendant 60 ans, depuis 1840 ne connurent que des timbres
de la reine Victoria, les gravent aujourd'hui à l'effigie de son fils et
successeur, le roi Edouard VII.
L'Angleterre, ayant à célébrer le cinquantenaire de Rowland Hill,
l'inventeur du timbre-poste, lui en consacra un.
Avant que sir Rowland Hill inventât la poste à 2 sous, on se servait peu
d'enveloppes, car un papier enfermé dans un autre, si mince qu'il fût
entraînait doubles frais.
L'emploi des enveloppes ne se répandit qu'à partir de la taxe uniforme.
La première machine à les fabriquer a été imaginée par Edwin Hill, frère
de Rowland Hill, et c'est à elle que succéda, plus tard, la machine de
la Rue pour les plier.
L'Amérique du Sud tient le premier rang pour la beauté de ses timbres.
Ceux du Pérou représentent soit un lama, soit un soleil aux rayons
resplendissants, soit encore les armes du pays. Le Guatemala a deux bien
jolies figures de timbres gravées avec une finesse qu'on ne s'attendrait
guère à rencontrer chez des peuples aussi commerçants: une tête
d'Indienne empreinte de tristesse, mais non sans charme, et un
magnifique ara perché sur une colonne à demi-brisée.
La Nouvelle-Galles du Sud a frappé aussi un timbre pour faire connaître
au monde le centenaire de sa fondation; Hong-Kong et Shang-Haï, le
cinquantenaire de la leur; le Monténégro, pour rappeler l'anniversaire
de l'introduction de l'imprimerie dans la principauté, a fait un timbre.
Le Portugal a frappé un timbre à la gloire de Christophe Colomb;
l'Espagne, à propos du troisième centenaire de Velasquez, reproduisit
sur les siens les chefs-d'oeuvre du maître. La Belgique, à l'occasion de
la grande exposition d'Anvers, fit également un timbre.
Le portrait du Shah, que nous donnent les timbres de Perse, prouve
qu'avec le Coran, comme avec le Ciel, il est des accommodements; on sait
que la loi musulmane défend aux Croyants de faire représenter leur
image.
Dans les États de l'Hindoustan et au Japon, les timbres ne portent que
des inscriptions sur papier de couleur.
Cependant Mut-Suhito, l'empereur du Japon, lors de la célébration de ses
noces d'argent avec l'impératrice Haruko, émit un timbre-poste spécial,
valable seulement ce jour-là. Ces timbres peu nombreux puisqu'il n'y en
eut qu'une seule émission ont une largeur de 3 centimètres 1/2. Leur
valeur est de 2 et de 3 _sen_. Les uns sont rouges, les autres bleus. Au
milieu, il y a le soleil, emblème de Louis XIV, entouré de l'exergue
anglais: _Impérial Wedding 25 anniversary_ (25e anniversaire des noces
impériales.) À droite et à gauche du soleil se tiennent deux flamants,
et en haut et en bas, on lit en anglais et en japonais les mots: _Empire
de Japon_. Ces premiers timbres, lors de leur apparition en Europe, ont
été, tout de suite, cotés très haut par les amateurs.
L'Égypte, elle-même avec son timbre au Sphinx et à la Pyramide, nous
offre un pittoresque que la France n'a plus.
Nos colonies ont depuis quelques années sur leurs timbres une allégorie
plus gracieuse que celle des timbres de la métropole: une femme, tenant
un drapeau déployé, s'appuie sur l'écusson portant pour inscription la
Valeur, tandis qu'on aperçoit un vaisseau filant à l'horizon.
Nous avons encore un autre timbre artistique, mais toujours pour nos
colonies; c'est celui de la toute petite colonie d'Obock. Il représente
au premier plan, un chameau monté par un indigène près duquel se trouve
un autre indigène, armé d'un bouclier. Un troupeau de chameaux
s'aperçoit à l'horizon.
Ce timbre pittoresque, destiné à affranchir les lettres pour les
endroits périlleux, coûte 10, 25 et 50 francs.
En aucun pays, croyons-nous, le sens artistique ne produirait mieux que
la France, dont les graveurs sont renommés.
Comme on vient de le voir, dans beaucoup de pays les timbres rappellent
des faits importants de leur histoire. Il n'en est pas de même chez
nous. L'État païen, que nous subissons, a préféré nous donner un Mercure
ou une Minerve rococos qui n'ont rien de national.
Quand aurons-nous donc une série de timbres, nous donnant soit l'effigie
de Jeanne d'Arc, soit les principaux faits de l'histoire de France?
Mais, hélas! cela viendra-t-il? Saint Michel ferait aussi très bien sur
un timbre.
En excluant l'idée religieuse, on exclut forcément ce qui est le plus
élevé, et l'on est réduit à de plates allégories, à de grosses femmes au
type banal représentant la Loi, la Justice, la Vertu même, ou à des
emblèmes formant bric à brac: des bonnets de Mercure avec des ailes et
des serpents, des épis, des coqs ou des canons.
Les faits historiques qui montreraient une victoire ne conviendraient
pas aux relations internationales; il serait intolérable que la Prusse
nous envoyât Sedan gravé sur ses timbres-poste.
Ici encore, la solution est du côté des choses de Dieu; mais, peut-être
préférera-t-on toujours, à cette radieuse vérité, les vieilles ornières
de la routine.
D'abord, par respect pour les planches actuelles et la forme des
roulettes, on a rendu le format des timbres obligatoire, et il ne se
prête guère aux conceptions des artistes.
En définitive, les timbres beaux ou laids, aux jolies figurines, comme
aux modèles les plus insignifiants ne coûtent rien, comparativement à ce
qu'ils rapportent.
Voici quelques détails sur la fabrication des timbres-poste.
L'impression se fait au moyen de plaques d'acier gravées, dont chacune
porte 200 empreintes. On emploie un papier d'un grain particulier.
Deux hommes garnissent les plaques d'encre de couleur et les passent à
un troisième qui, aidé par une ouvrière, imprime les feuilles au moyen
d'une grande presse à main. Trois de ces petites équipes travaillent
constamment et l'on peut faire fonctionner 10 presses si c'est
nécessaire.
Quand les feuilles imprimées sont sèches, on les porte dans un autre
atelier pour être gommées. La gomme dont on fait usage, s'obtient en
délayant dans de l'eau de la poudre de pommes de terre, ou autres
végétaux, que l'on a fait sécher. Il faut rejeter la gomme arabique, à
cause de son action sur le papier.
On enduit les feuilles une à une en les plaçant sur une tablette et en
appliquant la gomme avec une grande brosse. Un châssis métallique sert à
préserver les bords de la feuille. Cela fait, on opère un second séchage
au moyen d'un courant d'air, et après avoir mis les feuilles de timbres
entre des feuilles de carton, on les soumet à l'action de la presse
hydraulique. Une ouvrière partage alors les feuilles avec des ciseaux en
deux moitiés, contenant chacune cent timbres. L'usage des ciseaux est
préférable à celui d'une machine qui pourrait endommager les timbres.
Les feuilles passent enfin à la perforatrice, qui entoure chaque timbre
d'une ceinture de petits trous très rapprochés, Pour cela, l'ouvrière
prend une machine se composant de deux cylindres dont le supérieur est
garni de pointes, qui jouent le rôle de poinçon et correspondent à des
trous pratiqués dans le cylindre inférieur.
On commence par faire les rangées de trous séparant les timbres dans le
sens de la longueur, puis, avec une seconde perforatrice, on fait les
rangées transversales.
En dernier lieu, les feuilles achevées sont mises en paquets, étiquetées
et emmagasinées. Si un paquet est défectueux, on le brûle immédiatement.
Le comptage est répété onze fois pendant la durée des opérations, et
avec tant de soin, qu'on a rarement à constater la perte d'une seule
feuille.
Les souverains ne sont point indemnes des petites manies du commun des
mortels, entre autres, de celle des collections.
Ainsi, l'empereur d'Allemagne collectionne des autographes de grands
capitaines. Les rois de Suède et de Roumanie collectionnent également
des autographes. Le czar Alexandre III avait l'une des plus belles
collections connues de timbres-poste. Le roi de Serbie rassemble aussi
des timbres, tandis que le prince de Galles s'était formé un vrai musée
de pipes, et sa mère, la reine Victoria, une étonnante collection de dés
à coudre. La reine Marguerite d'Italie a des collections de gants et de
souliers portés par des souveraines.
Après tout, puisqu'on collectionne des tableaux, des émaux, des ivoires,
des cannes, des pipes, de vieux chapeaux, de vieux souliers, des boutons
et même de vieux tessons que leur antiquité rend vénérables, pourquoi ne
collectionnerait-on pas aussi de vieux timbres-poste?
Modeste et timide d'abord, la philatélie prit naissance vers 1856; mais
deux ans après, son extension s'affermissait; collectionner des timbres
devenait à la mode, et, dès 1858, les Parisiens, à leur suite nombre de
Français, se mirent à réserver les timbres qu'ils recevaient de
l'étranger, à les coller sur des livres géographiquement divisés, et
ensuite, à en faire l'échange, puis la vente et la revente.
Alors, on ne trouvait point à acheter comme aujourd'hui de _mirifiques_
albums classés, étiquetés, comme on en rencontre partout, on collait de
son mieux les timbres recueillis sur des pages blanches qu'on
calligraphiait ensuite.
Vint, hélas! la guerre terrible de 70 qui arrêta net, chez nous, l'essor
de la philatélie, comme elle arrêta tant de choses. En 1876-77, la
collectionnomanie des timbres-poste reparut. Elle a beaucoup prospéré
depuis. On fait des échanges, et les jeunes gens, et jeunes filles
assaillent de demandes tous les amis des amis de leurs amis, pour que
ceux-ci mettent de côté, à leur intention, les timbres qui ornent leur
correspondance.
Certains timbres, sont naturellement plus rares les uns que les autres.
Ceux-ci sont épuisés, ceux-là n'ont pas été recueillis à temps et ont
disparu, il n'en reste que quelques rares exemplaires dans le monde
entier. Il advient alors ce qu'il advint jadis des tulipes en Hollande:
on les payait à prix d'or. De sorte que s'il y a des timbres qui se
vendent entre 5 et 10 centimes à la poignée, il s'en rencontre aussi,
dont la valeur atteint, du fait de leur rareté, 500, 1 000, 2.000,
3.000, 10.000 francs!
Les timbres ont leur bourse comme l'or et les billets de banque.
La bourse des timbres se tient au carré Marigny.
On évalue à 12 millions le chiffre des transactions, auxquelles donne
lieu annuellement la philatélie. Paris compte pour 2 millions à lui
seul.
Deux sociétés de philatélistes existaient d'abord à Paris.
L'une se composait surtout d'amateurs, c'était la _Société Française de
Timbrologie_; l'autre était formée de marchands, c'était la _Société
Philatélique_. Elles ont fusionné depuis, font très bon ménage et
comptent, au moins, cinq cents membres.
En France, les marchands de timbres furent longtemps imposés pour des
sommes minimes, comme débitants de _vieux papiers_. Depuis, le fisc a
ouvert l'oeil sur leurs florissantes affaires et les a imposés comme
marchands de curiosités en boutique. Ceux-ci se sont récriés. Mais le
fisc a riposté par un argument irrésistible: chez un marchand de vieux
papiers ordinaires, plus le papier est vieux, moins il est cher; chez
vous, c'est tout le contraire, son prix augmente à mesure qu'il est plus
vieux... Donc vous vendez bien réellement de la curiosité.
Et les marchands de timbres paient à présent un impôt... imposant.
Le timbre-poste est un personnage important, en raison de la place que
lui font les collectionneurs, en nombre considérable, même, en ne
comprenant que les gens sérieux.
La France compte actuellement 60.000 collectionneurs. C'est le pays du
monde civilisé où il y en a le moins. En Allemagne, on évalue à 100.000
le nombre des philatélistes; en Angleterre, ils sont 150.000; en
Amérique, plus de 500.000.
Le nombre des timbres rares diffère à l'infini, variant suivant la
valeur que leur donnent les collectionneurs, et du désir qu'ils ont de
les posséder.
Les timbres les plus rares, les plus chers, sont nécessairement les
timbres anciens, qu'on ne retrouve plus: ceux de l'Ile Maurice, d'Hawaï,
de Moldo Valachie. Deux timbres de Maurice, le bleu et le rouge au
millésime de 1847, ont été payés, marché conclu d'avance, 45.000 francs.
À côté de ces timbres précieux, on trouve acheteurs, au prix de 1000 à
1500 francs, pour ceux de la Réunion, 1852 et 1853. Viennent ensuite
parmi les plus rares et les plus précieux de nos timbres français, celui
de un franc, orangé, non oblitéré de 1849, qui vaut 250 francs; oblitéré
il ne vaut plus que 60 francs. Pourquoi? Un autre timbre, celui de 15
centimes, teinté bistre sur rose par erreur, au lieu d'être teinté
bistre sur blanc vaut 75 francs couramment. Les timbres fabriqués en
province pendant la guerre et qui furent simplement lithographiés,
valent de 75 à 100 francs; ceux de la Guyane anglaise, 1848, sont cotés
de 100 et 800 francs, suivant la couleur. Ne sont déjà plus rares, ceux
dont le cours varie entre 20 et 100 francs.
Peut-être que le plus rarissime de tous les timbres et le plus cher est
celui de la Guyane anglaise de 1856, carmin. On n'en connaît qu'un
exemplaire. Il est chez M. Tapling, en Angleterre, et vaut net 40,000
francs[5]. Ce n'est pas moi qui l'achèterai.
L'Ile Maurice a la gloire d'exercer la patience et d'exciter la cupidité
des timbrophiles qui recherchent son timbre, émission de 1850, avec
_Post-office_ comme légende. Sa valeur courante dépasse 1,500 francs à
l'heure actuelle.
Le _Hawaï_ première émission, avec chiffres au lieu de dessins, vaut
mille francs s'il est bien conservé.
La magnifique collection de M. Philippe de Ferrary, duc de Galliéra,
président respecté à la Société Française des Timbrologues est estimée 2
millions 500.000 fr.
Le duc de Galliéra est donc le premier philatéliste du monde et la
Providence des marchands de timbres-poste. Il augmente, et renouvelle
incessamment de merveilleuses collections, à la mise en ordre desquelles
sont employés deux secrétaires compétents, dont le traitement, le
logement, l'entretien lui reviennent à 20,000 francs par an.
Il a environ 15,000 types de timbres dont la valeur varie de 0 fr. 01 à
15.000 francs:
--Et, ajouterait Galino, ils ont tous servi! Que serait-ce s'ils étaient
neufs?
Détail typique: s'ils étaient neufs, ils vaudraient beaucoup moins!
La collection Tapling, léguée au Musée Britannique aurait, dit-on, une
valeur de plus d'un million.
La collection du roi d'Angleterre, Edouard VII vaut environ 1 million.
Le tsar Nicolas II cherche, à grand prix, la conquête des rares timbres
qui manquent à son musée; jusqu'à présent il n'a pu se procurer celui de
l'Ile Maurice, tiré en rouge et bleu, dont il n'existe que 200
exemplaires. La collection du tsar de Russie vaudrait environ 750.000
fr.
Les prix payés pour une collection sont parfois surprenants. Certaines
sont évaluées de 3 à 400.000 francs.
Un M. Donatis qui collectionnait, avec la même passion, les tableaux de
maîtres et les timbres-poste, a vendu cette dernière collection 65000
fr.
MM. Caillebotte ont retiré en Angleterre de leur collection, la somme de
200.000 fr.
Le directeur de la Compagnie d'assurances la «Providence» a vendu la
sienne cinquante et quelques mille francs. Celle de M. Arthur de
Rothschild est aujourd'hui vendue: elle valait environ 150.000 francs.
Quant à M. Sharpe, un Anglais, il a tout simplement bâti un palais pour
loger ses timbres; aussi, l'appelle-t-on le Palais des Timbres. Ces
timbres ne sont pas renfermés dans des albums, comme il est d'usage, M.
Sharpe, lui, a eu l'idée assez originale, d'en tapisser les murs, les
plafonds et les portes de sa maison.
Bien plus, il en a collé sur les différents meubles de son salon: la
table du milieu, la bibliothèque, le canapé et toutes les chaises sont
recouverts de timbres provenant à peu près de tous les pays du globe.
Dans cette pièce, le plafond est orné des portraits de la reine Victoria
et du prince de Galles, deux fois grands comme nature, en timbres de
diverses couleurs. Là aussi se trouve une reproduction de la tour
Eiffel.
Le propriétaire a mis un quart de siècle à recueillir cette collection,
aujourd'hui évaluée à 40.000 livres sterling ne comprenant pas moins de
7 millions de timbres, sinon très rares, du moins fort curieux dans leur
ensemble.
C'est le cas de parler ici de la robe de bal d'une élégante Américaine
(on sait que les Américains ont l'esprit inventif et qu'ils sont passés
maîtres en excentricité.) Donc, cette dame s'était fait faire une robe
en mousseline toute simple, tout unie, qu'elle a fait ensuite
entièrement recouvrir de timbres-poste collés avec art. En graduant les
nuances et variant les couleurs, on est arrivé à dessiner des festons,
des guirlandes, des arabesques d'un effet tout nouveau et d'une
saisissante originalité. Cette robe inédite était un véritable
chef-d'oeuvre, qu'on a d'autant plus admiré, qu'elle ne devait plus
reparaître et pour cause; valses et polkas, pendant la durée du bal, lui
ayant enlevé quelques douzaines de timbres-poste.
Les timbres-poste n'ont qu'à bien se tenir, depuis quelques années, ils
ont rencontré sur leur route une rivale redoutable: la carte postale
illustrée. J'avoue que cette dernière me paraît mille fois plus
séduisante, le timbre-poste ne m'a jamais dit grand chose, mais la carte
postale, quelle différence! N'est-ce pas charmant, l'été, à l'ombre des
grands arbres, l'hiver, au coin du feu, de pouvoir parcourir, sans
fatigue aucune, le monde entier, connaître les admirables beautés de la
nature, ses glaciers et ses torrents, ses montagnes altières, ses océans
et ses grands lacs, ses bois profonds et ses forêts inextricables
peuplés d'oiseaux merveilleux et de fauves rugissants, en un mot tous
ses sites enchanteurs. Voir les plus beaux palais, les cathédrales, les
mosquées, se rendre compte des plus grandes et des plus belles villes du
monde; n'est-ce pas le rêve le plus séduisant auquel l'imagination
puisse s'abandonner?
Ce dessin, qu'on reçoit sur la carte fragile,
Rappelant un pays, rappelant une ville
Pour moi me semble encor augmenter de valeur,
Par son mot d'amitié, le souvenir du coeur.
C'est par millions, chaque année, que les cartes illustrées voyagent.
Comme on a fait des expositions de timbres, on est arrivé à faire des
expositions de cartes postales illustrées provenant du monde entier.
En France, comme ailleurs, les collectionneurs deviennent légions.
En attendant que la jolie carte postale détrône le timbre-poste, ce qui
n'arrivera probablement jamais, voici une excellente méthode pour
posséder une collection de timbres sans bourse délier. Ce moyen
ingénieux nous vient d'un Anglais; toujours pratiques nos voisins.
Ce bon bourgeois de Londres avait promis à son neveu, dans un jour de
générosité, de lui donner ce qu'il voudrait pour le récompenser de ses
succès scolaires, espérant qu'il lui eut demandé un objet sans grande
valeur: une montre d'argent, une épingle de cravate ou une boîte de
peinture. Le neveu, plus ambitieux, demanda une collection de timbres et
une belle, tant qu'à faire.
L'oncle qui comptait faire un cadeau de quelques schellings, une guinée
au plus, fut un moment fort perplexe. Soudain, il répondit, tu l'auras.
Le lendemain il se rendait au bureau du _Times_ et faisait insérer
l'annonce suivante: _Mariage_. Une jeune personne âgée de 25 ans, brune,
jolie, ayant 800,000 francs de dot et 2 millions à revenir, épouserait
un honnête homme, même sans fortune. Les lettres seront reçues, jusqu'à
la fin du mois, à l'adresse H-C Million au bureau du journal. Dès le
lendemain les lettres commencent à pleuvoir à l'adresse indiquée, on
était au 2 du mois, elles continuèrent ainsi pendant 30 jours; il en
arriva plus de 25 000 et de toutes les parties du monde.
Voilà comment, pour le prix d'une simple annonce, notre Anglais put
réunir une des plus jolies et des plus complètes collections de timbres.
Avis aux amateurs.