DE LA CONVERSATION DES SALONS D'AUJOURD'HUI ET DE CEUX D'AUTREFOIS

Avec les gens d'esprit, l'esprit vient de lui-même.

Causer avec les sots, donne une peine extrême.

Qu'est ce que la conversation?

La conversation, c'est le rapprochement de deux âmes, le frottement de

deux intelligences ou simplement l'échange de pensées légères et

frivoles, de menus propos alimentés par les nouvelles du jour et,

faut-il l'avouer, par _les pailles_ du prochain.--La conversation est

l'une des principales récréations de l'esprit; son charme se compose de

tout et de rien, de nuances délicates et de couleurs vives, de mots

emporte-pièce et de douces joyeusetés, d'expressions hardies et de

phrases mélodieuses.

Dans ce duo où l'esprit et le coeur sont appelés à faire leur partie, si

l'esprit doit régner, le coeur seul doit gouverner; et ici, je ne parle

pas du tête à tête qui à lui seul renferme toutes les attractions, non

seulement, quand c'est l'amour qui préside, mais même aussi l'amitié. Je

parle de la conversation en général. Oui, il faut que le coeur gouverne

l'esprit pour l'empêcher d'être méchant, s'il il en est autrement, cela

ne s'appelle plus causer, mais médire, calomnier.

«L'Allemand disserte avec profondeur, l'Anglais discute avec flegme,

l'Espagnol s'exprime avec emphase, l'Italien pérore avec volubilité, le

Français seul sait causer». Causer, c'est aborder tous les sujets sans

avoir l'air de les prendre corps à corps, c'est mêler l'enjouement à la

sagesse, c'est habiller le simple bon sens de cette courtoisie et de

cette politesse qui le rendent séduisant; c'est glisser l'avis judicieux

au milieu d'une phrase légère ou plaisante; causer, c'est savoir allier

la raison sans rien de vulgaire à la finesse, à l'élégance sans

négligence ou prétention; causer, c'est avoir sa manière de dire, son

esprit à soi, tout en gardant le désir de faire valoir celui des autres.

Avoir de l'esprit et faire de l'esprit sont deux choses bien

différentes. Il arrive trop souvent que l'esprit qu'on veut avoir gâte

celui qu'on a.

Causer avec facilité et grâce ce n'est pas dire beaucoup, mais bien

dire; cet amour excessif du toujours parler, de trop parler, entraîne à

beaucoup de sottises. Il y a des personnes qui ne connaissent ni point,

ni virgule dans leur causerie et dont la langue marche comme les

baguettes d'un tambour. Elles voient tout, savent tout, connaissent

tout, elles éclaireraient le soleil, et en attendant elles sont le

catéchisme ambulant de la conversation, avec demandes et réponses

toujours prêtes. Il n'y a rien de fatigant comme ces relations-là. Ah!

si l'on osait comme on leur réciterait la fable de l'abbé Reyrac:

«Naguère un grand parleur tant jasait, tant jasait

Qu'enfin las de l'entendre et ne pouvant le suivre

Un aveugle attentif, estimant qu'il lisait

Lui dit: «Monsieur, pour Dieu, brûlez ce mauvais livre!»

Et puis dans ces intempérances de langage; ces excès de paroles qui

sortent des lèvres comme un flot mal contenu, il est difficile de rester

bon, indulgent, généreux, de ne pas exercer sa langue contre le

prochain. Combien d'ennemis on se fait ainsi sans y prendre garde? Une

saillie amère est le poison de l'amitié. Heureuses les natures d'élite

qui ont tant et tant d'esprit à leur service qu'elles restent toujours

spirituelles sans jamais être méchantes...

La conversation a deux écueils qu'il faut éviter avec un égal soin, le

pédantisme et la négligence. Pour éviter le pédantisme, il faut parler

en bons termes, mais toujours avec naturel et simplicité. Fuyons cette

faiseuse de couronnes et de pompons, la Prétention comme l'appelle un

vieil auteur qui nous la dépeint: dorée, parée, coquette et ennuyeuse à

faire mourir. Évitons la faiblesse de vouloir répéter un bon mot passé

inaperçu, c'est gâter un trait heureux que de forcer les autres à

l'admirer; mêlons les fruits aux fleurs, l'utile à l'agréable et au lieu

de nous appesantir sur les choses, effleurons-les avec grâce, suivant le

précepte du naïf La Fontaine:

«Qu'il faut de tout aux entretiens

C'est un parterre où Flore épand ses biens,

Sur différentes fleurs l'abeille se repose

Et fait du miel de toute chose»

Ces deux derniers vers sont charmants, ils se prêtent à une comparaison

toute chrétienne, dont l'honneur appartient au bon saint François de

Salle qui l'a employée fréquemment.

Sans doute, il ne faut pas être aussi puriste, qu'un prince de Beauvau

qui eût préféré se casser le bras, que de donner une entorse à ses

phrases; cependant, il faut éviter avec attention la négligence.

Celle-ci, laisse la phrase incorrecte, inachevée, obscure, se contente

de comparaisons douteuses, remplace les expressions choisies par des

expressions vulgaires, les mots propres par des mots vicieux et de

terroir si l'on peut s'exprimer ainsi. Elle ôte enfin la clarté, la

beauté et l'élégance à notre langue.

Boufflers disait que les hommes sont aussi jaloux sur le chapitre de

l'esprit, que les femmes sur celui de la beauté. Il est certain que,

pour tout le monde, hommes ou femmes, la conversation est le trône de

l'esprit; la beauté éclipsée s'incline devant cette supériorité et n'est

plus que sa vassale. La matière cède à l'intelligence car la beauté sans

esprit, c'est une fleur sans parfum, c'est la statue superbe à laquelle

manque l'étincelle de vie. La beauté séduit, mais c'est l'esprit qui

retient--voilà pourquoi les femmes spirituelles, sans être jolies,

inspirent des affections beaucoup plus durables que les femmes très

belles seulement. La beauté reste une, elle est toujours la même,

«l'ennui naquit dit-on de l'uniformité», tandis que l'esprit sait se

multiplier à l'infini, se plier à toutes les exigences, prendre toutes

les formes et, comme le phénix, renaître de ses cendres pour paraître

toujours jeune et nouveau. Quelle cruelle déception, lorsque, sous ses

dehors enchanteurs qui semblent tant promettre, on ne trouve qu'une tête

creuse, un coeur vide, une âme languissante, rien enfin.

Les personnes distinguées par l'esprit et le coeur, toutes déshéritées

qu'elles puissent être des biens physiques, trouvent un grand

dédommagement dans la conversation; les qualités morales se traduisent

toujours par quelque côté, l'âme se révèle alors dans ses plus nobles

aspects. Que de fois nous avons entendu dire: C'est incroyable! cette

personne est laide et cependant, dès qu'elle parle, elle devient presque

jolie. On pourrait répéter ce que Mme de Sévigné avec sa grâce

habituelle disait du visage de la Princesse Henriette d'Orléans: «Sa

figure ne lui sied point, mais son esprit lui sied à ravir.» La

physionomie reflète l'âme, les yeux parlent avec les lèvres, les

imperfections des traits disparaissent sous le feu du regard. La chaleur

de la parole, l'animation du visage et cette transfiguration qui vous

étonne et vous charme tout à la fois: c'est l'oeuvre de l'esprit.

Savoir tenir un salon n'est pas chose aussi commode qu'on pourrait le

croire. Il n'y a pas de culture plus difficile ni plus délicate que

celle des personnes. Pour les fréquenter, souvent les réunir et les

grouper, autour de soi, il faut, non seulement de l'esprit, mais surtout

beaucoup de tact et une connaissance approfondie du coeur humain. Ce rôle

qui incombe à la maîtresse de maison, consiste à maintenir la

conversation dans de justes bornes, la rendre agréable et intéressante

en détournant les discussions amères. C'est encore à elle de ménager les

susceptibilités de tous, en retenant les antagonistes sur un terrain

impartial, en conciliant par un mot heureux les natures les plus

contraires et les idées les plus opposées; en adoucissant, en calmant

l'ardeur des polémiques religieuses et des controverses politiques; et,

tout cela sans trop retenir le dé pour elle-même. On le sait les

causeurs aiment à causer. Ils aiment à parler de ce qui les intéresse, à

faire valoir leurs connaissances, à semer leurs bons mots, à raconter

leurs anecdotes. Ce va-et-vient de la pensée, ces joutes pacifiques de

l'esprit font naître des entretiens aussi faciles qu'agréables, aussi

éloignés de la banalité que du commérage. Quelle moisson charmante peut

alors cueillir une maîtresse de maison. Parmi tous les bouquets apportés

par chacun, parmi toutes ces couronnes effeuillées dans son salon ne

peut-elle pas, abeille industrieuse, choisir et conserver les fleurs et

les parfums qui lui conviennent le mieux.

Sans doute il y a encore quelques salons où l'on sait causer, où l'on

sait apprécier toutes les jouissances de l'esprit, où la conversation

demeure attachante et variée, vive et spirituelle. Dans ces milieux

intelligents et sympathiques, où des personnes faites pour s'entendre et

se comprendre se doivent mutuellement la moitié de leur esprit, les

heures s'échappent comme en un songe d'or. Cependant nous sommes loin

des brillants salons du XVIIIe siècle. Toutes les illustrations du

moment s'y donnaient rendez-vous, accourant avec empressement auprès des

femmes vraiment supérieures, qui régnaient alors par la grâce et le

charme de leur esprit. Elles avaient fait de la conversation un art

véritable. Que nous sommes loin de cette exquise politesse, (la

politesse est soeur de la charité), de cette gracieuse urbanité, de ce

tact parfait des convenances, qualités typiques des salons d'autrefois.

Les salons des XVIIIe et XVIIe siècles, inaugurés à l'Hôtel Rambouillet

sont restés célèbres. Sous le Directoire Mme de Staël et plus tard Mme

Récamier à l'Abbaye-au-Bois, comme deux astres radieux, attirèrent

autour d'elles une pléiade de beaux esprits et d'hommes distingués.

C'est à cette époque que La Harpe, toujours prétentieux, prononça ce mot

resté inoublié. Il se trouvait à table entre Mme de Staël et Mme

Récamier. «Ah! s'écria-t-il, sentencieusement, ma place est la

meilleure, je suis assis entre l'esprit et la beauté.» Phrase assez

malheureuse, au demeurant, puisqu'elle enlevait à l'une ce qu'elle

donnait à l'autre.--À quoi Mme de Staël répondit avec sa vivacité

ordinaire. «Je suis très flattée, voilà la première fois qu'on fait ce

compliment à mon visage»--ce qui laissait ainsi, autant d'esprit que de

beauté à Mme Récamier.

Le salon de Mme Tallien fut aussi très suivi, et quoique Napoléon n'ait

jamais voulu l'admettre, à la cour elle n'en donnait pas moins le ton et

avait une grande influence sur la société parisienne.

Sous la Restauration, on savait encore causer et se réunir pour goûter

les plaisirs délicats de l'esprit, mais à l'heure présente qui s'occupe

de ces plaisirs-là?... La politique qui se glisse partout, escortée de

passions mesquines, a tout désuni. Les esprits les plus élevés ne

sauraient rien semer sur cette terre aride, dans ce domaine dont ils ne

peuvent même pas sortir, puisque la conversation revient par une pente

presqu'involontaire, vers ce qui préoccupe le plus.

Lorsqu'il y a divergence d'idées, la contrainte toujours, l'antagonisme

souvent, refroidissent les mieux disposés et ôtent toute espèce de

charme aux entretiens; ici, on peut dire: qui n'est pas avec moi est

contre moi.

Bien plus, ces questions brûlantes passionnent les adversaires, on ne

dit plus ce que l'on pense sans éclat, sans tapage, avec mitaines et

patins, suivant l'expression de Saint-Simon; on s'échauffe, on s'emporte

même pour faire valoir ses arguments; on s'entête de plus en plus dans

sa manière de voir et finalement, on se quitte, sans s'être converti le

moins du monde et fort mécontent les uns des autres, chacun plus

convaincu que jamais, que lui seul a raison. Tout s'apaise en ce monde,

sauf les querelles politiques, car, à peine éteintes, le moindre souffle

les fait renaître de leurs cendres et flamber de plus belle.

Les relations ébranlées par toutes sortes de tiraillements politiques,

en face d'un présent qui n'est pas gai et d'un avenir plus sombre

encore, les relations dis-je deviennent de jour en jour plus rares et

plus difficiles; d'ailleurs qui a le temps de causer, le télégraphe, le

téléphone et surtout les cartes postales ont remplacé la jolie lettre

des épistolières du temps jadis, dont Mme de Sévigné reste la reine. La

vie enfiévrée qu'on mène maintenant nous dévore, c'est à peine si on a

le temps de penser, et former un salon qui rappelât ceux dont nous

venons de parler, reste aujourd'hui un rêve à peu près irréalisable.

Notre époque troublée ne les reverra pas.

Le journal d'une pensionnaire en vacances · 第 12 / 68 题