GUILLAUME DE POITIERS.

GUILLAUME de Poitiers n’était point originaire de Poitou, comme

son nom semble l’indiquer; il naquit vers l’an 1020, à Préaux,

près de Pont-Audemer en Normandie, mais il étudia à Poitiers,

école alors célèbre, et en reçut le nom qui lui est resté. Sa

famille était probablement riche et distinguée, car l’une de ses

sœurs fut abbesse du monastère de filles qui existait déjà à

Préaux. De retour de Poitiers, Guillaume suivit d’abord la

carrière des armes, et se trouva à plusieurs des batailles qu’il a

racontées; mais il s’en dégoûta bientôt, et entra dans l’Eglise,

seule situation qui convint aux esprits que préoccupait le besoin

de l’étude et du savoir. Devenu chapelain du duc Guillaume, depuis

roi d’Angleterre, il forma le projet d’écrire son histoire, et

probablement commença dès lors à s’en occuper. Il passait, et à

bon droit, pour l’un des hommes les plus savans et les plus

spirituels de son temps. Ainsi Hugues, évêque [p. 322] de Lisieux,

et Gilbert Maminot, son successeur, tous deux grands amateurs et

protecteurs de la science, prirent-ils beaucoup de soin pour

l’attirer et le fixer auprès d’eux; ils y réussirent, et Guillaume

quitta son royal patron pour vivre paisiblement, en qualité

d’archidiacre, dans le diocèse de Lisieux. On ignore à quelle

époque il mourut; seulement il est certain qu’il survécut au roi

conquérant dont il a écrit l’histoire; dom Rivet a même affirmé

qu’il n’avait commencé son ouvrage qu’après la mort de ce prince

a; mais son assertion est réfutée par une phrase de l’historien

lui-même, qui dit, en parlant d’Eudes ou Odon, évêque de Bayeux,

frère du roi Guillaume: « Il fut toujours et très-constamment

fidèle au roi, dont il était le frère utérin. » Les querelles

d’Eudes avec Guillaume, qui le fit jeter en prison, n’avaient donc

pas encore éclaté au moment où il écrivait b.

Guillaume de Poitiers est, à coup sûr, un des plus distingués de

nos anciens historiens; il ne manque ni de sagacité pour démêler

les causes morales des événemens et le caractère des acteurs, ni

de talent pour les peindre. Il connaissait les [p. 323] historiens

Latins, et s’est évidemment appliqué à les imiter; aussi Orderic

Vital et plusieurs de ses contemporains l’ont-ils comparé à

Salluste; il en reproduit quelquefois en effet, avec assez de

bonheur, la précision et l’énergie; mais il tombe bien plus

souvent dans l’affectation et l’obscurité.

Ce n’en est pas moins une grande perte que celle du commencement

et de la fin de son ouvrage; les premières et les dernières années

de la vie du roi Guillaume manquent absolument dans tous les

manuscrits. Celui de la bibliothéque Cottonienne, qui est le plus

complet et sur lequel Duchesne a publié son édition, commence en

1035 et s’arrête en 1070.

Histoire des ducs de Normandie, suivie de: Vie de Guillaume le Conquérant · 第 132 / 168 题