APRÈS avoir rapporté succinctement et choisi entre beaucoup
d’autres quelques-uns des faits de la vie du très-illustre Henri,
roi des Anglais, nous croyons devoir ajouter le récit d’un certain
miracle, non moins digne d’être raconté pour le plus grand
avantage des lecteurs qu’admirable en lui-même. Le fait dont il
s’agit nous fera remonter presque au commencement de notre
histoire.
Combien était grande l’humilité de Rollon, après qu’il eut
embrassé la foi du Christ, c’est ce qui apparut évidemment aux
yeux de tous, par une chose que fit ce prince.
Quelque temps après qu’il eut fait la paix avec le roi de France,
des hommes de Rouen, venant à lui, se mirent à lui demander de
faire revenir de France le corps de saint Ouen, lequel avait été
transféré auparavant en France, par suite de la frayeur
qu’inspirait Rollon, et avant qu’il eût conquis la Normandie. «
Nous sommes tristes, lui dirent-ils, et très-dolens d’avoir ainsi
perdu notre archevêque. » Ayant appris cela, Rollon manda au roi
de France « qu’il eût à lui rendre son prêtre, se tenant pour
assuré, s’il ne faisait ainsi, que lui, Rollon, ne pourrait [p.
310] nullement conserver la paix. » Or le roi de France ne voulant
pas le tracasser à ce sujet, lui rendit en effet son prêtre, ainsi
qu’il le demandait. Alors Rollon ordonna de ramener le corps de
saint Ouen, et de le rendre à l’église d’où on l’avait enlevé. Les
moines qui avaient été gardiens du corps tant qu’il était demeuré
en France, le rapportèrent jusque une certaine métairie située à
une lieue de la ville de Rouen. Lorsqu’ils y furent arrivés, déjà
très-fatigués de leur voyage, ils s’y arrêtèrent et y passèrent la
nuit, afin de se lever le lendemain matin, et de transporter saint
Ouen au lieu de sa destination s’il leur était possible. Le matin
donc, lorsqu’ils se furent levés, et voulurent porter le corps à
la ville, ils ne le purent en aucune façon. Alors ces moines,
tristes et infiniment affligés de ce qui leur arrivait, mandèrent
aux citoyens qu’ils ne pouvaient en aucune façon déplacer le corps
de saint Ouen du lieu où il avait reposé cette nuit. Cette
nouvelle ayant été annoncée au comte, qui se trouvait alors à
Rouen, il répondit que cette tribulation leur arrivait bien
justement au sujet du corps de saint Ouen, parce que s’ils eussent
pensé sagement, et s’ils eussent eu du bon sens, ils auraient dû
aller à sa rencontre en procession et en grande dévotion. Après
cela le comte ordonna que l’archevêque et tout le peuple de Rouen
se rendissent avec lui, [p. 311] en vêtemens de laine et nu-pieds,
auprès de saint Ouen, pour implorer sa bonté le plus dévotement
possible, et le supplier de ne point regarder à leurs folies ou à
leurs omissions, de leur être propice, et de permettre qu’on le
transférât, du lieu où il était, au lieu où il avait été
archevêque. Alors le duc lui-même, marchant le premier, en
vêtemens de laine et nu-pieds, comme il l’avait commandé à tous
les autres, se rendit ainsi jusqu’à la métairie où était saint
Ouen. Lorsqu’il y fut arrivé, se prosternant aussitôt, ainsi que
tout le peuple qui le suivait, devant le cercueil, il dit d’une
voix suppliante: « Saint Ouen, bon archevêque et notre patron,
permettez que votre corps soit transporté à la ville où vous avez
rempli l’office d’évêque, et où vous avez si souvent donné vos
saintes bénédictions. Quant à moi, je donne à votre église et à
vous toute la terre qui s’étend depuis ce lieu jusques aux
murailles de la ville. » Tout à coup le comte et le peuple,
baissant les épaules, enlevèrent très-facilement le cercueil dans
lequel était déposé le corps du saint, et le transportèrent ainsi
dans son église, tout remplis d’une vive joie. C’est depuis ce
temps, au dire de quelques personnes, que cette petite ferme a été
appelée Long-Péan, parce que le comte avait fait un long chemin à
pieds nus pour s’y rendre. Si quelqu’un voulait soutenir que ce
fait n’est pas la preuve d’une grande humilité, on pourrait dire
avec vérité d’un tel homme qu’il ne saurait pas ce que c’est
qu’une grande humilité.
Voici un autre fait qui arriva à ce qu’on dit, à ce même comte, au
temps où il fit sa première paix avec le roi de France.
Un certain jour, tandis que ce seigneur était à Rouen, vers le
soir, plusieurs hommes se tenaient devant leurs maisons, situées
sur les rives de la Seine. Tandis qu’ils étaient là, regardant
couler l’eau, ils virent un cavalier marcher sur l’eau, comme il
aurait marché sur la terre, et arriver jusqu’à eux. Vivement [p.
312] saisis de stupeur à ce spectacle, lorsque le cavalier fut
auprès d’eux, ils allèrent lui demander qui il était, et d’où il
venait, et celui-ci leur répondit: « Vous voyez que je suis un
homme. Aujourd’hui de grand matin, je suis parti de Rennes, en
Bretagne. A la sixième heure, j’ai mangé, à Avranches, et ce soir,
comme vous voyez, je suis venu jusqu’ici. Si vous ne me croyez
pas, allez, et vous trouverez dans la maison où j’ai dîné mon
couteau, que j’y ai laissé par oubli. » Alors les habitans firent
savoir au duc, qui, comme je l’ai dit, se trouvait dans la ville,
l’arrivée de cet homme, qui avait passé sur l’eau sans se faire
aucun mal. Le duc, en apprenant ce fait extraordinaire, manda à
l’homme de venir lui parler avant de repartir. Alors celui-ci fit
répondre au comte qu’il eût à l’attendre le lendemain jusqu’à la
première heure. Mais le lendemain matin, il se leva, poursuivit
son chemin, et n’alla point parler au comte. Le comte ayant appris
son départ, dit que cet homme était un menteur, et que pour lui il
pensait que c’était quelque fantôme qui avait voulu se jouer des
habitans. Alors quelques-uns de ceux qui avaient été témoins
dirent que, selon ce qu’il leur semblait, cet homme n’était point
un menteur, puisqu’il n’avait pas donné rendez-vous pour la
première heure du comte, mais pour sa première heure à lui; que sa
première heure avait été beaucoup plus tôt que celle du comte, en
sorte que ce qu’il avait dit était vrai.
Cette même nuit, tandis que ce même homme était assis devant le
foyer de son hôte, et que celui-ci lui faisait beaucoup de
questions, et principalement sur le comte lui-même, lui demandant
si sa race durerait [p. 313] long-temps, il lui répondit qu’elle
vivrait très-longtemps, et que son duché se maintiendrait avec
vigueur jusqu’à la septième génération. Et comme l’hôte lui
demandait ce qui arriverait après la septième génération, il ne
voulut rien répondre, et se mit seulement à tracer des espèces de
sillons sur les cendres du foyer avec un petit morceau de bois
qu’il tenait à la main. L’hôte alors ayant voulu très-obstinément
lui faire dire ce qui arriverait après la septième génération,
l’autre, avec le petit morceau de bois qu’il tenait toujours à la
main, se mit à effacer les sillons qu’il avait faits sur la
cendre. Par où l’on pensa qu’après la septième génération le duché
serait détruit, ou bien qu’il aurait à souffrir de grandes
querelles et tribulations: choses que nous voyons déjà accomplies
en grande partie, nous qui avons survécu à ce roi Henri, lequel a
été, comme nous pouvons le montrer, le septième au rang dans cette
lignée. Rollon en effet est au premier degré dans cette
généalogie; Guillaume Longue-Épée, son fils au second; Richard,
fils de Guillaume, au troisième; Richard, fils de Richard, au
quatrième; Robert, fils de Richard, au cinquième; Guillaume, fils
de Robert, qui posséda non seulement la Normandie, mais aussi
l’Angleterre, au sixième; et après lui se trouvent au septième
degré ses fils, parmi lesquels Henri est le seul qui ait possédé
jusqu’à sa mort la Normandie et l’Angleterre.
Dans le traité de paix qui fut conclu entre les Français et les
Normands, du temps de Richard Ier, lorsque Louis, roi de France,
qui avait été fait prisonnier, fut rendu par les Normands, les
Danois agrandirent la Normandie depuis la rivière dite d’Andelle
jusqu’à [p. 314] celle que l’on appelle l’Epte, et même, selon
quelques-uns, depuis l’Epte jusqu’à l’Oise. Il fut en outre
convenu dans ce traité que le comte de Normandie ne serait tenu à
aucun service envers le roi de France pour sa terre de Normandie,
et ne lui devrait aucune espèce de service, si le roi de France ne
lui donnait un fief en France, pour lequel fief ce comte lui
devrait alors service. C’est pourquoi, le comte de Normandie se
borne pour la Normandie à prêter foi et hommage au roi de France,
sur sa vie et son domaine. De même le roi de France lui fait acte
de foi, et sur sa vie, et sur son domaine: et il n’y a aucune
différence entre eux, si ce n’est que le roi de France ne fait pas
hommage au comte de Normandie, comme le comte de Normandie le fait
au roi de France. Telles sont les libertés que les Danois
conquirent à cette époque pour leurs parens, les comtes de
Normandie.
On rapporte que Richard, fils de Richard Ier, était le père de la
patrie, et particulièrement des moines. Durant toute sa vie, en
effet, la Normandie jouit de l’abondance de tous les biens, et la
paix était si profonde dans tout le pays que les laboureurs
n’avaient pas même besoin d’enlever leurs charrues des champs, et
de les transporter dans leurs maisons. Si quelque chose avait été
volé à quelqu’un, le comte ordonnait qu’il se présentât devant
lui, et lui faisait rendre intégralement ce qu’il avait perdu. Il
arriva donc de son temps quelque chose de semblable à ce qui était
arrivé sous son aïeul Rollon. La femme d’un certain laboureur
ayant appris les défenses du duc, vola un certain jour le fer et
le soc de la charrue, pour voir [p. 315] comment le comte ferait
en cette occasion. Le paysan étant retourné le lendemain à sa
charrue, et ne trouvant pas ses outils, se rendit devant le comte,
et lui rapporta ce qui lui était arrivé. Le duc ordonna de lui
compter de l’argent pour qu’il pût réparer le dommage. Il retourna
donc à sa maison, et raconta à sa femme ce que le comte avait
fait. Elle lui dit alors que c’était bien maintenant, puisqu’il
avait l’argent, et elle ce qu’il avait perdu. Apprenant cela, et
ne voulant pas se conduire malhonnêtement, le paysan rapporta au
duc l’argent qu’il en avait reçu, et lui dit ce que sa femme avait
fait. Le comte retint quelque temps le paysan, envoya un messager,
et ordonna de crever les yeux à la femme, pour le vol qu’elle
avait commis. Le paysan étant ensuite retourné à sa maison, et
ayant trouvé sa femme punie d’une peine bien méritée, il lui dit
avec indignation: « Désormais ne vole plus, et apprends à observer
les commandemens du comte. »
Ce comte donna beaucoup de terre et d’ornemens à l’église de
Fécamp, que son père, Richard Ier, avait fondée. En outre, il
avait coutume presque de tout temps d’y tenir sa cour durant la
solennité de Pâques. Quelquefois, dans cette même solennité, lui
et sa femme portaient devant l’autel de la Sainte-Trinité un grand
vase rempli de tissus, de parfums, de candélabres, de quelques
autres ornemens, et recouvert d’un très-beau manteau, et
l’offraient ainsi à Dieu en expiation de leurs péchés. Le même
jour, après la messe, et avant qu’il se rendit à sa cour, et qu’il
se mît à manger avec ses barons, il allait avec ses deux fils,
Richard et Robert, au réfectoire des moines, et les deux enfans,
[p. 316] prenant les plats sur la fenêtre de la cuisine, les
présentaient à leur père, comme les moines avaient coutume de
faire; puis il allait lui-même déposer les premiers mets d’abord
devant l’abbé, et ensuite devant les moines. Quand il avait fait
ainsi, avec grande humilité, il venait se présenter devant l’abbé,
et ayant reçu de celui-ci le congé, il s’en allait alors à sa
cour, gai et le cœur content. Quelquefois il envoyait de sa propre
table à l’abbé une écuelle d’argent remplie de poissons, et lui
mandait de la conserver et d’en faire selon sa volonté.
Richard fit ainsi beaucoup de dons non seulement à l’église de
Fécamp, mais encore à plusieurs autres. Un certain jour il vint à
Jumiège, et y demeura pour y passer la nuit. Le lendemain matin
s’étant levé, il alla selon sa coutume au monastère pour prier, et
après sa prière, il posa sur l’autel un petit morceau de bois.
Lorsqu’il se fut retiré, les secrétaires s’approchèrent de
l’autel, croyant trouver ou un marc d’or, ou une once, ou quelque
chose de semblable. N’ayant trouvé que ce petit morceau de bois,
ils ne furent pas médiocrement étonnés, ne sachant ce que cela
voulait dire. Enfin ils allèrent lui demander ce que c’était que
cet objet qu’il avait déposé sur l’autel. Alors il leur répondit
que c’était Vimoutier, un certain manoir qu’il voulait leur donner
pour le salut de son ame.
[p. 317]
FRAGMENT D’UNE ÉPITAPHE