De Guillaume, comte de Hertford, et de ses successeurs.
OR ce Guillaume, comte de Hertford, dont je viens de parier, fut
un homme honorable et vaillant, et parent des ducs de Normandie,
non seulement du côté de son père, mais aussi par sa mère. En
effet, Osbern, son père, était fils de Herfast, frère de la
comtesse Gunnor, épouse de Richard I, duc de Normandie, et sa mère
était fille de Raoul, comte d’Ivry, lequel était frère utérin du
duc Richard, ci-dessus nommé. Ce même Guillaume épousa Adélise,
fille de Roger du Ternois, et en eut deux fils, Guillaume de
Breteuil, qui, après la mort de son père, eut toutes les terres
que celui-ci possédait en Normandie, et Roger, à qui le comté de
Hertford échut en partage, lors de la distribution des terres.
Guillaume eut en outre deux filles, dont l’une nommée Emma fut
mariée à Raoul de Gael 28, né Breton, qui devint comte de Norwich.
Mais comme ce Raoul tenta quelque temps de se maintenir dans la
forteresse de Norwich, au [p. 265] mépris de sa fidélité envers le
roi Guillaume l’Ancien, il fut chassé et banni du royaume
d’Angleterre, et se rendit à Jérusalem avec son épouse, laissant
une fille nommée Itte, qui, dans la suite des temps, fut mariée à
Robert, comte de Leicester, fils de Robert, comte de Meulan. D’où
il résulta que, après la mort de Guillaume de Breteuil, oncle de
sa femme, ce comte Robert de Leicester finit par avoir Lire, Glot,
Breteuil et la plus grande portion des terres que Guillaume fils
d’Osbern, aïeul de sa femme, avait possédées en Normandie. Robert,
comte de Leicester, eut de sa femme un fils et plusieurs filles.
Guillaume, fils d’Osbern, ayant été tué comme nous l’avons
rapporté, Guillaume de Breteuil son fils, qui lui avait succédé,
commença à réclamer le château d’Ivry, qui avait appartenu au
comte Raoul, père de son aïeule. Or à cette époque Robert, duc de
Normandie, avait ce château dans ses domaines, de même que son
père, le roi Guillaume, l’avait possédé durant toute sa vie. La
comtesse Alberède, épouse du comte Robert, avait entrepris de
faire construire, au sommet de la montagne qui dominait le
château, une tour extrêmement forte, et qui subsiste encore
aujourd’hui; et Robert, comte de Meulan, avait la garde de cette
tour, et remplissait dans le château les fonctions de vicomte. Ce
dernier obtint, avec son adresse accoutumée, que ledit château fût
rendu à Guillaume de Breteuil, sous la condition cependant que
lui-même, en remplacement des droits qu’il avait sur le susdit
château, recevrait à perpétuité de la munificence du duc Robert le
château de Brionne, voisin de ses terres. Ce château était depuis
fort long-temps [p. 266] l’une des résidences particulières des
ducs de Normandie; aussi l’avaient-ils toujours eu jusqu’alors
sous leur seigneurie, si ce n’est cependant lorsque Richard II
l’avait donné au comte Godefroi, son frère naturel, et lorsque le
comte Gilbert, fils de celui-ci, l’avait possédé après la mort de
son père; mais le comte Gilbert étant mort, le château de Brionne
était rentré sous la seigneurie des ducs de Normandie. Et comme
Roger, fils de Richard, redemandait ce même château, attendu que
son aïeul, le comte Gilbert, l’avait auparavant possédé, comme je
viens de le dire, le comte Robert de Meulan, desirant se délivrer
de toute inquiétude, obtint du duc Robert que l’on donnât à Roger,
fils de Richard, un certain château nommé Humet, situé dans le
comté de Coutances, non seulement pour mettre un terme à ses
réclamations, mais en outre au prix d’une somme d’argent assez
considérable, que Roger avait donnée au duc pour cet objet. Il y a
beaucoup d’hommes âgés qui disent que Richard, père de Roger,
avait déjà depuis long-temps reçu en Angleterre le château de
Tunbridge, pour prix de ses réclamations sur le château de
Brionne. Ils assurent qu’on mesura au cordon une lieue de terrain
tout autour du château de Brionne, que ce cordon fut porté en
Angleterre, et que Richard reçut à la mesure, autour du château de
Tunbridge, autant de terrain qu’on sait qu’il y en a eu jusqu’à
nos jours attenant au château de Brionne.
Il arriva, quelque temps après, que Goel de Breherval s’empara par
artifice de la personne de Guillaume de Breteuil, son seigneur, et
le retint en captivité, jusqu’à ce que celui-ci eût enfin consenti
à [p. 267] lui donner forcément une sienne fille bâtarde, et en
outre le château même d’Ivry. Goel, enfant de Bélial, eut de sa
femme des fils, Guillaume Louvel, Roger le Bègue et d’autres
encore, en qui la méchanceté et la perfidie de leur père se sont
perpétuées comme en des grains provenus d’une mauvaise semence, au
grand préjudice des hommes innocens. Or Guillaume de Breteuil
étant délivré de ses chaînes, mais n’oubliant point les insultes
du perfide Goel, osa entreprendre une chose qui mérite bien d’être
racontée. Appelant à son secours, à force de présens, le roi des
Français Philippe, suivi d’une nombreuse armée, et Robert duc de
Normandie; fournissant en suffisance et à ses propres frais toutes
les choses dont avaient besoin, et ces princes et tous ceux de
leurs vassaux qui voulurent prendre son parti, il détruisit
presque entièrement le château de Breherval, ravagea toutes les
terres de Goel, et l’assiégeant enfin dans le château d’lvry, il
réduisit ce perfide à désespérer de son salut, et à lui livrer ce
fort. Dès ce moment enfin, et tant qu’il vécut, Guillaume posséda
ce château comme sa propriété et en toute sécurité. Au moment de
sa mort Guillaume institua héritier de sa terre un certain jeune
homme, Raoul de Gael, son neveu, et fils de sa sœur Emma; mais
Eustache, fils naturel de Guillaume, tandis qu’on célébrait les
obsèques de son père, s’empara de toutes ses forteresses, s’y
retrancha; et à la suite de cette invasion, il jouit très
long-temps et en pleine sécurité de toutes les terres de son père,
jusqu’au moment où sa femme Julienne, fille naturelle du roi
Henri, méconnaissant, dans l’excès de son arrogance et de sa
folie, les volontés du roi, [p. 268] et oubliant la fidélité
qu’elle lui devait, chassa du château de Breteuil ceux qui en
étaient les gardiens pour le roi. C’est pourquoi le roi fort
irrité enleva à bon droit à Eustache tout cet héritage qu’il avait
possédé jusqu’alors, non point en vertu de ses droits, mais
seulement par suite d’une usurpation, ou plutôt par un effet de la
clémence du roi. Ainsi donc le château d’Ivry fut rendu à Goel et
à ses fils. Les autres terres passèrent ensuite, comme je l’ai
déjà dit, à Robert, comte de Leicester, et à son épouse, et
Eustache ne conserva que le fort de Pacy. Après avoir donné tous
ces détails à l’occasion de Guillaume, fils d’Osbern, dont nous
avons parlé ci-dessus, revenons maintenant à raconter ce que nous
avions le projet de dire sur les comtes de Flandre.