CHAPITRE XV.

De Guillaume, comte de Hertford, et de ses successeurs.

OR ce Guillaume, comte de Hertford, dont je viens de parier, fut

un homme honorable et vaillant, et parent des ducs de Normandie,

non seulement du côté de son père, mais aussi par sa mère. En

effet, Osbern, son père, était fils de Herfast, frère de la

comtesse Gunnor, épouse de Richard I, duc de Normandie, et sa mère

était fille de Raoul, comte d’Ivry, lequel était frère utérin du

duc Richard, ci-dessus nommé. Ce même Guillaume épousa Adélise,

fille de Roger du Ternois, et en eut deux fils, Guillaume de

Breteuil, qui, après la mort de son père, eut toutes les terres

que celui-ci possédait en Normandie, et Roger, à qui le comté de

Hertford échut en partage, lors de la distribution des terres.

Guillaume eut en outre deux filles, dont l’une nommée Emma fut

mariée à Raoul de Gael 28, né Breton, qui devint comte de Norwich.

Mais comme ce Raoul tenta quelque temps de se maintenir dans la

forteresse de Norwich, au [p. 265] mépris de sa fidélité envers le

roi Guillaume l’Ancien, il fut chassé et banni du royaume

d’Angleterre, et se rendit à Jérusalem avec son épouse, laissant

une fille nommée Itte, qui, dans la suite des temps, fut mariée à

Robert, comte de Leicester, fils de Robert, comte de Meulan. D’où

il résulta que, après la mort de Guillaume de Breteuil, oncle de

sa femme, ce comte Robert de Leicester finit par avoir Lire, Glot,

Breteuil et la plus grande portion des terres que Guillaume fils

d’Osbern, aïeul de sa femme, avait possédées en Normandie. Robert,

comte de Leicester, eut de sa femme un fils et plusieurs filles.

Guillaume, fils d’Osbern, ayant été tué comme nous l’avons

rapporté, Guillaume de Breteuil son fils, qui lui avait succédé,

commença à réclamer le château d’Ivry, qui avait appartenu au

comte Raoul, père de son aïeule. Or à cette époque Robert, duc de

Normandie, avait ce château dans ses domaines, de même que son

père, le roi Guillaume, l’avait possédé durant toute sa vie. La

comtesse Alberède, épouse du comte Robert, avait entrepris de

faire construire, au sommet de la montagne qui dominait le

château, une tour extrêmement forte, et qui subsiste encore

aujourd’hui; et Robert, comte de Meulan, avait la garde de cette

tour, et remplissait dans le château les fonctions de vicomte. Ce

dernier obtint, avec son adresse accoutumée, que ledit château fût

rendu à Guillaume de Breteuil, sous la condition cependant que

lui-même, en remplacement des droits qu’il avait sur le susdit

château, recevrait à perpétuité de la munificence du duc Robert le

château de Brionne, voisin de ses terres. Ce château était depuis

fort long-temps [p. 266] l’une des résidences particulières des

ducs de Normandie; aussi l’avaient-ils toujours eu jusqu’alors

sous leur seigneurie, si ce n’est cependant lorsque Richard II

l’avait donné au comte Godefroi, son frère naturel, et lorsque le

comte Gilbert, fils de celui-ci, l’avait possédé après la mort de

son père; mais le comte Gilbert étant mort, le château de Brionne

était rentré sous la seigneurie des ducs de Normandie. Et comme

Roger, fils de Richard, redemandait ce même château, attendu que

son aïeul, le comte Gilbert, l’avait auparavant possédé, comme je

viens de le dire, le comte Robert de Meulan, desirant se délivrer

de toute inquiétude, obtint du duc Robert que l’on donnât à Roger,

fils de Richard, un certain château nommé Humet, situé dans le

comté de Coutances, non seulement pour mettre un terme à ses

réclamations, mais en outre au prix d’une somme d’argent assez

considérable, que Roger avait donnée au duc pour cet objet. Il y a

beaucoup d’hommes âgés qui disent que Richard, père de Roger,

avait déjà depuis long-temps reçu en Angleterre le château de

Tunbridge, pour prix de ses réclamations sur le château de

Brionne. Ils assurent qu’on mesura au cordon une lieue de terrain

tout autour du château de Brionne, que ce cordon fut porté en

Angleterre, et que Richard reçut à la mesure, autour du château de

Tunbridge, autant de terrain qu’on sait qu’il y en a eu jusqu’à

nos jours attenant au château de Brionne.

Il arriva, quelque temps après, que Goel de Breherval s’empara par

artifice de la personne de Guillaume de Breteuil, son seigneur, et

le retint en captivité, jusqu’à ce que celui-ci eût enfin consenti

à [p. 267] lui donner forcément une sienne fille bâtarde, et en

outre le château même d’Ivry. Goel, enfant de Bélial, eut de sa

femme des fils, Guillaume Louvel, Roger le Bègue et d’autres

encore, en qui la méchanceté et la perfidie de leur père se sont

perpétuées comme en des grains provenus d’une mauvaise semence, au

grand préjudice des hommes innocens. Or Guillaume de Breteuil

étant délivré de ses chaînes, mais n’oubliant point les insultes

du perfide Goel, osa entreprendre une chose qui mérite bien d’être

racontée. Appelant à son secours, à force de présens, le roi des

Français Philippe, suivi d’une nombreuse armée, et Robert duc de

Normandie; fournissant en suffisance et à ses propres frais toutes

les choses dont avaient besoin, et ces princes et tous ceux de

leurs vassaux qui voulurent prendre son parti, il détruisit

presque entièrement le château de Breherval, ravagea toutes les

terres de Goel, et l’assiégeant enfin dans le château d’lvry, il

réduisit ce perfide à désespérer de son salut, et à lui livrer ce

fort. Dès ce moment enfin, et tant qu’il vécut, Guillaume posséda

ce château comme sa propriété et en toute sécurité. Au moment de

sa mort Guillaume institua héritier de sa terre un certain jeune

homme, Raoul de Gael, son neveu, et fils de sa sœur Emma; mais

Eustache, fils naturel de Guillaume, tandis qu’on célébrait les

obsèques de son père, s’empara de toutes ses forteresses, s’y

retrancha; et à la suite de cette invasion, il jouit très

long-temps et en pleine sécurité de toutes les terres de son père,

jusqu’au moment où sa femme Julienne, fille naturelle du roi

Henri, méconnaissant, dans l’excès de son arrogance et de sa

folie, les volontés du roi, [p. 268] et oubliant la fidélité

qu’elle lui devait, chassa du château de Breteuil ceux qui en

étaient les gardiens pour le roi. C’est pourquoi le roi fort

irrité enleva à bon droit à Eustache tout cet héritage qu’il avait

possédé jusqu’alors, non point en vertu de ses droits, mais

seulement par suite d’une usurpation, ou plutôt par un effet de la

clémence du roi. Ainsi donc le château d’Ivry fut rendu à Goel et

à ses fils. Les autres terres passèrent ensuite, comme je l’ai

déjà dit, à Robert, comte de Leicester, et à son épouse, et

Eustache ne conserva que le fort de Pacy. Après avoir donné tous

ces détails à l’occasion de Guillaume, fils d’Osbern, dont nous

avons parlé ci-dessus, revenons maintenant à raconter ce que nous

avions le projet de dire sur les comtes de Flandre.

Histoire des ducs de Normandie, suivie de: Vie de Guillaume le Conquérant · 第 106 / 168 题