De la mort de Conan, comte des Bretons.
AU temps où le duc Guillaume se disposait à passer en Angleterre
et à la conquérir par la force des armes, l’audacieux Conan, comte
de Bretagne, lui envoya [p. 223] une députation pour chercher à
l’effrayer: « J’apprends, lui fit-il dire, que tu veux maintenant
aller au delà de la mer et conquérir pour toi le royaume
d’Angleterre. Or Robert, duc des Normands, que tu feins de
regarder comme ton père, au moment de partir pour Jérusalem, remit
tout son héritage à Alain, mon père et son cousin; mais toi et tes
complices vous avez tué mon père par le poison à Vimeux en
Normandie; puis tu as envahi son territoire parce que j’étais
encore trop jeune pour pouvoir le défendre; et contre toute
justice, attendu que tu es bâtard, tu l’as retenu jusqu’à ce jour.
Maintenant donc, ou rends-moi cette Normandie que tu me dois, ou
je te ferai la guerre avec toutes mes forces. »
Ayant entendu ce message, Guillaume en fut d’abord quelque peu
effrayé. Mais Dieu daigna bientôt le sauver en rendant vaines les
menaces de son ennemi. L’un des grands seigneurs bretons, qui
avait juré fidélité aux deux comtes et portait les messages l’un à
l’autre, frotta intérieurement de poison le cor de Conan, les
rênes de son cheval et ses gants, car il était valet de chambre de
Conan. A ce moment ce même comte avait mis le siége devant
Château-Gonthier, dans le comté d’Anjou, et les chevaliers qui
défendaient le fort s’étant rendus à lui, Conan y faisait entrer
les siens. Cependant, ayant mis imprudemment ses gants et touché
aux rênes de son cheval, il porta la main à son visage, et cet
attouchement l’ayant infecté de poison, il mourut peu après, au
grand regret de tous les siens, car c’était un homme habile, brave
et partisan de la justice. On assure que [p. 224] s’il eût vécu
plus long-temps, il eût fait beaucoup de bien, et se fût rendu
fort utile dans l’administration de son pays. Celui qui l’avait
trahi, apprenant le succès de son crime, quitta bientôt l’armée de
Conan, et informa le duc Guillaume de sa mort.