Comment Robert, roi des Francs, aidé du duc Richard, rendit à
Bouchard le château de Melun 12.
EN ce temps, tandis que Bouchard, comte du château de Melun,
résidait à la cour du roi des Francs, un certain sien chevalier,
nommé Gautier, aveuglé par des présens, lui ravit en fraude son
château, et le livra par une trahison secrète au comte Eudes. Or
le roi, lorsqu’il apprit cette nouvelle, manda en toute hâte au
comte Eudes qu’il eût à se dessaisir de plein gré du château dont
il s’emparait injustement. Mais lui, se fiant en la forte position
de ce lieu, que la Seine entourait de ses eaux, répondit aux
députés du roi que tant qu’il serait vivant il ne le rendrait à
personne. Le roi, extrêmement irrité de ces paroles, appela à une
conférence Richard duc de Normandie, lui raconta ce qui le faisait
rougir de honte, le suppliant par sa très-gracieuse fidélité de
venir à son secours, afin qu’il ne fût pas ainsi livré en proie
aux insolences des siens. Or le duc, ne pouvant souffrir le
déshonneur de ce bon roi, rassembla une armée [p. 130]
merveilleusement grande, se rendit aussitôt devant Melun, et
l’assiégea de l’un des côtés du fleuve, tandis que le roi prenait
positon sur l’autre rive. Ainsi attaqué de deux côtés, le château
fut le jour et la nuit incessamment ébranlé, comme par une
tempête, par les machines et les engins de guerre. Enfin les
habitans, voyant bien qu’ils ne pourraient résister aux efforts
violens de tels ennemis, livrèrent au duc l’orgueilleux rebelle,
ouvrirent ensuite leurs portes, et reçurent le duc avec les siens.
Le duc épargna la multitude, et envoya tout aussitôt le traître au
roi Robert, lui mandant de faire venir des chevaliers, pour
retenir le château dans sa fidélité. Le roi, fort réjoui de cette
nouvelle, restitua sur-le-champ le château à Bouchard, et ordonna
de pendre à une potence le traître et sa femme, leur rendant ainsi
le juste prix de leur rébellion. Après cela, le duc Richard, ayant
convenablement terminé cette affaire, s’en retourna chez lui,
emportant la bénédiction royale. A cette époque les Normands
étaient accoutumés à mettre toujours en fuite leurs ennemis, et à
ne tourner le dos devant personne.