CHAPITRE XIV.

Comment Robert, roi des Francs, aidé du duc Richard, rendit à

Bouchard le château de Melun 12.

EN ce temps, tandis que Bouchard, comte du château de Melun,

résidait à la cour du roi des Francs, un certain sien chevalier,

nommé Gautier, aveuglé par des présens, lui ravit en fraude son

château, et le livra par une trahison secrète au comte Eudes. Or

le roi, lorsqu’il apprit cette nouvelle, manda en toute hâte au

comte Eudes qu’il eût à se dessaisir de plein gré du château dont

il s’emparait injustement. Mais lui, se fiant en la forte position

de ce lieu, que la Seine entourait de ses eaux, répondit aux

députés du roi que tant qu’il serait vivant il ne le rendrait à

personne. Le roi, extrêmement irrité de ces paroles, appela à une

conférence Richard duc de Normandie, lui raconta ce qui le faisait

rougir de honte, le suppliant par sa très-gracieuse fidélité de

venir à son secours, afin qu’il ne fût pas ainsi livré en proie

aux insolences des siens. Or le duc, ne pouvant souffrir le

déshonneur de ce bon roi, rassembla une armée [p. 130]

merveilleusement grande, se rendit aussitôt devant Melun, et

l’assiégea de l’un des côtés du fleuve, tandis que le roi prenait

positon sur l’autre rive. Ainsi attaqué de deux côtés, le château

fut le jour et la nuit incessamment ébranlé, comme par une

tempête, par les machines et les engins de guerre. Enfin les

habitans, voyant bien qu’ils ne pourraient résister aux efforts

violens de tels ennemis, livrèrent au duc l’orgueilleux rebelle,

ouvrirent ensuite leurs portes, et reçurent le duc avec les siens.

Le duc épargna la multitude, et envoya tout aussitôt le traître au

roi Robert, lui mandant de faire venir des chevaliers, pour

retenir le château dans sa fidélité. Le roi, fort réjoui de cette

nouvelle, restitua sur-le-champ le château à Bouchard, et ordonna

de pendre à une potence le traître et sa femme, leur rendant ainsi

le juste prix de leur rébellion. Après cela, le duc Richard, ayant

convenablement terminé cette affaire, s’en retourna chez lui,

emportant la bénédiction royale. A cette époque les Normands

étaient accoutumés à mettre toujours en fuite leurs ennemis, et à

ne tourner le dos devant personne.

Histoire des ducs de Normandie, suivie de: Vie de Guillaume le Conquérant · 第 55 / 168 题