De la cruauté d’Edelred, roi des Anglais, envers les Danois qui
demeuraient paisiblement chez lui, en Angleterre; et de la fuite
de quelques jeunes gens de la même nation qui s’échappèrent pour
aller annoncer à Suénon, roi de Danemarck, la mort de ses proches.
TANDIS que la Normandie prospérait dans l’état de félicité
ci-dessus rapporté, sous le gouvernement de son illustre chef,
Edelred, roi des Anglais, souilla le royaume qui avait long-temps
fleuri sous la puissance de rois très-glorieux, et commit une
trahison si épouvantable, que les Païens jugèrent horrible ce
crime exécrable. Transporté d’une fureur soudaine, le roi, sans
les accuser d’aucun grief, ordonna de [p. 118] massacrer les
Danois qui habitaient en paix dans toute l’étendue de son royaume,
ne se croyant nullement en danger de mort; il fit enfouir les
femmes en terre jusqu’au milieu du corps, et commanda de lâcher
contre elles des chiens féroces qui leur déchirassent la poitrine
et le sein; et les enfans encore à la mamelle, il donna ordre de
les jeter devant les portes des maisons, et de leur casser la
tête. Tandis qu’au jour fixé pour ce massacre les cadavres des
morts s’accumulaient ainsi dans la ville de Londres par la cruauté
des licteurs sanguinaires, quelques jeunes gens, s’échappant avec
agilité, se jetèrent dans un navire, et faisant force de rames sur
le fleuve de la Tamise, s’enfuirent rapidement, et gagnèrent enfin
la mer. Traversant alors l’immense étendue de l’Océan, ils
arrivèrent enfin au but de leurs desirs, et, débarquant dans un
port du Danemarck, allèrent annoncer au roi Suénon la sanglante
catastrophe des hommes de sa race. Alors ce roi pénétré dans le
fond de son ame d’une vive douleur, appelant auprès de lui tous
les grands de son royaume, leur exposa en détail ce qui venait de
lui être rapporté, et leur demanda avec empressement ce qu’ils
pensaient qu’il fallût faire. Ceux-ci, touchés du chagrin et des
regrets de leurs parens et de leurs amis, résolurent d’une commune
voix de déployer leurs forces pour venger le sang de leurs
compatriotes.
[p. 119]
CHAPITRE VII.
Comment le roi Suénon, ayant rassemblé une grande armée, débarqua
dans le comté d’Yorck, et laissant là son armée, partit pour aller
demander la paix à Richard, duc de Normandie, et arriva à Rouen
avec quelques vaisseaux. — Du traité conclu entre les Normands et
les Danois. — Comment les habitans d’Yorck, de Cantorbéry et de
Londres se rendirent au roi Suénon; et comment le roi Edelred
s’enfuit avec sa femme et ses enfans auprès de Richard, duc de
Normandie.
OR, ayant entendu cette réponse, le roi ordonna à tous ceux qui
vivaient sous son autorité de faire leurs préparatifs en toute
hâte. Il envoya de tous côtés des exprès, et désigna le jour où
les chevaliers avides de butin pourraient venir des royaumes
étrangers se réunir à cette expédition. A l’approche du terme
fixé, une armée immense se rassembla en hâte auprès des navires.
Alors les bannières royales furent élevées dans les airs, et, les
vents ayant enflé les voiles, l’expédition traversa les vastes
espaces de la mer, et vint s’arrêter sur le territoire de la ville
d’Yorck. Là le roi ayant quitté l’armée, partit avec quelques
vaisseaux, et se rendit à Rouen pour aller demander la paix au duc
Richard. Le duc l’accueillit royalement, le retint quelque peu
auprès de lui, et tandis que le roi et ses chevaliers se
reposaient des fatigues d’une telle navigation, les deux princes
conclurent entre eux un traité de paix, sous la condition que,
dans la suite des temps, entre les rois danois et les ducs
normands et leurs héritiers, cette paix demeurerait [p. 120] ferme
et perpétuelle, et que ce que les Danois enlèveraient aux ennemis,
ils le porteraient aux Normands pour être acheté par eux; qu’en
outre si quelque Danois, malade ou blessé, avait besoin d’un
secours d’ami, il serait soigné et guéri chez les Normands comme
dans sa propre maison, et en toute sécurité; et afin que cette
convention fût bien ratifiée, des deux côtés les princes la
sanctionnèrent par leurs sermens. Ayant ainsi obtenu
l’accomplissement de ses vœux, et reçu du duc des présens dignes
de lui, le roi, rempli de joie, retourna promptement auprès des
siens. Aussitôt qu’il eut rejoint son armée, il commença à livrer
aux flammes vengeresses le royaume d’Angleterre. Les gens d’Yorck,
voyant que nul ne venait à leur secours, donnèrent des otages au
roi et se soumirent à sa domination. Etant parti de là, le roi se
dirigea vers les rives de la Tamise. Il arriva devant Cantorbéry,
et les habitans de cette ville se soumirent de la même manière à
son pouvoir; ensuite le roi ayant fait lever les ancres, et
suivant avec ses vaisseaux le cours du fleuve, alla mettre le
siége devant Londres. Les habitans de cette ville ne pouvant
résister à la vivacité de son attaque, courbèrent à regret leurs
têtes sous le joug de la servitude. Alors le roi Edelred, qui
vivait à Winchester, se voyant entièrement abandonné par les
Anglais, enleva ses trésors enfouis en terre, et se rendit en
Normandie auprès du duc Richard, avec sa femme et ses fils Edouard
et Alfred. Le duc le reçut convenablement, déployant sous ses yeux
de grandes richesses, et passa à Rouen avec le roi tout le temps
que celui-ci y demeura.
[p. 121]
CHAPITRE VIII.
De la mort du roi Suénon à Londres; et comment Canut son fils, lui
ayant succédé, conduisit une nouvelle armée contre les Anglais. —
Du retour d’Edelred en Angleterre, et de la victoire des Danois à
Sandwich.
TANDIS que Suénon était à Londres, s’occupant du gouvernement du
royaume, il y fut frappé de maladie et mourut. Les Danois
embaumèrent son corps avec des aromates, le déposèrent dans un
navire et le transportèrent aussitôt en Danemarck pour y être
enseveli. Après cette cérémonie, son fils nommé Canut, prenant les
armes de son père, renforça vigoureusement son armée, et fit les
plus grands efforts pour que les Danois n’eussent pas à se
repentir de leur nouvelle expédition. En outre, ayant envoyé des
députés, il appela auprès de lui comme auxiliaires deux rois,
savoir, Lacman roi des Suédois, et Olaüs, roi des Norwégiens.
Ceux-ci venant donc à son secours avec leurs corps de chevaliers,
ajoutèrent leurs forces à toutes les forces du roi des Danois.
Tandis que ces choses se passaient, le roi Edelred ayant appris la
mort de Suénon, et fait toutes ses dispositions pour s’embarquer,
retourna joyeusement dans son royaume avec sa femme, laissant ses
deux fils Edouard et Alfred auprès de leur oncle. Or le roi Canut,
ayant rassemblé de tous côtés des légions de chevaliers, partit de
son royaume comme un violent ouragan, et se lança avec intrépidité
sur la mer [p. 122] orageuse. Ayant conduit ses vaisseaux dans la
haute mer, il la franchit d’une course rapide, et se dirigea vers
le pays des Anglais. De là gagnant le fleuve de la Tamise, il
débarqua bientôt après dans le comté de Londres. Comme il sortait
de ses navires avec tous les siens, les Anglais accourant de
toutes les parties du royaume se portèrent à sa rencontre, et
l’ayant rejoint à Sandwich, ils lui livrèrent à leur grand
détriment une bataille très-sanglante. Le roi combattit contre eux
avec ses légions, animées de la plus grande ardeur; il leur fit un
mal horrible; et le massacre fut si grand, que nul ne put compter
combien de milliers d’hommes de race anglaise avaient péri en
cette journée.