CHAPITRE VII.

En quelle occasion le duc Guillaume releva l’abbaye de Jumiège,

que les Païens avaient détruite.

VERS le même temps, il arriva que deux moines, savoir Baudouin et

Gondouin, revinrent à Jumiège du pays de Cambrai, et du domaine

qui est appelé Hespère. Etant entrés dans ce vaste désert, ils se

donnèrent beaucoup de mal pour en arracher les arbres,

travaillèrent non sans peine à aplanir le terrain aussi bien qu’il

leur fut possible, et couvrirent de sueur leurs fronts et leurs

mains. Or le duc Guillaume étant [p. 69] venu vers ce lieu pour

chasser, et les y ayant rencontrés, se mit à leur demander de quel

rivage ils arrivaient, et quels étaient les travaux importans

qu’ils entreprenaient. Alors les serviteurs de Dieu lui

racontèrent tous les détails de cette affaire, et lui offrirent le

pain d’orge et l’eau de charité. Ayant dédaigné d’accepter ce pain

trop grossier et cette eau, le duc entra dans la forêt, y

rencontra un énorme sanglier, et se jeta aussitôt à sa poursuite.

Les chiens dogues s’étant aussi lancés après lui, le sanglier

revint tout à coup sur ses pas, brisa la lance de l’épieu dirigé

contre lui, se jeta rudement sur le duc, le renversa et le secoua

violemment. Bientôt cependant le duc, reprenant peu à peu ses sens

et sa raison, retourna auprès des moines, reçut d’eux la charité

qu’il avait imprudemment dédaignée, et leur promit de restaurer

ces lieux. Il y envoya donc des ouvriers, fit d’abord, enlever les

arbres et les ronces, et réparant le monastère de Saint-Pierre,

qui était depuis quelque temps tombé en ruine, il le fit recouvrir

convenablement. Ensuite il restaura le couvent et toutes les

cellules, et les faisant un peu rapetisser, il les rendit

habitables.

[p. 70]

CHAPITRE VIII.

De douze moines et de leur abbé Martin, qui furent pris dans le

couvent de Saint-Cyprien, et que la comtesse de Poitou, sœur du

duc, lui envoya sur sa demande pour être établis dans le lieu

susdit. — Comment le duc voulant se faire moine en ce même lieu,

en reçut défense de l’abbé lui-même; et comment il fit jurer

fidélité à son fils Richard par les Normands et les Bretons.

CEPENDANT le duc envoya des députés, en Poitou, à sa sœur avec

laquelle le comte Guillaume s’était uni en mariage, lui demandant

de lui donner des moines qu’il pût établir dans le lieu susdit. Or

sa sœur accueillant cette demande avec contentement de cœur,

pourvut aux frais du voyage, et envoya à son frère douze moines

avec leur abbé, nommé Martin, tous pris dans le monastère de

Saint-Cyprien. Le duc, comblé de joie par leur arrivée, les reçut

à Rouen avec de grands témoignages d’allégresse, leur rendant

toutes sortes d’honneurs, entouré de plusieurs compagnies de

chevaliers, il les conduisit à Jumiège, livra à l’abbé ce lieu et

toute la terre, qu’il racheta à prix d’or de ceux qui la

possédaient en alleu, et s’engagea par un vœu à se faire moine en

ce même lieu: il eût même accompli son vœu, si l’abbé n’eût

résisté à son empressement, attendu que son fils Richard était

encore tout jeune enfant, et qu’il y avait à craindre qu’à raison

de son extrême faiblesse il ne fût expulsé de sa patrie par les

entreprises de certains [p. 71] méchans. Cependant le duc trouva

moyen d’enlever à l’abbé un capuchon et une étamine, les emporta

avec lui, les déposa dans un petit coffre, et suspendit à sa

ceinture une clef d’argent. Etant parti enfin de Jumiège, il se

rendit à Rouen, ne supportant qu’avec impatience la défense que

l’abbé lui avait faite. Il appela alors auprès de lui tous les

chefs Normands et Bretons, et leur exposa nettement les

résolutions de son cœur. Vivement étonnés de ses paroles, ils

hésitaient, ne sachant que répondre, et ayant perdu l’usage de la

langue dans l’excès de leur stupeur. Enfin, ayant repris peu à peu

leurs esprits, ils s’abandonnèrent à leurs lamentations, disant: «

Pourquoi, sérénissime seigneur, pourquoi nous abandonnes-tu si

promptement? A qui confieras-tu la seigneurie de ton duché? » Le

duc leur dit: « J’ai à moi un fils nommé Richard. Or vous

maintenant, je vous en supplie, si jamais vous avez eu quelque

tendre affection pour moi, montrez-vous justes envers moi, et

faites-le votre seigneur en ma place; car ce que j’ai promis à

Dieu sera inévitablement réalisé par moi. » Ne pouvant résister

davantage à sa volonté, ils lui donnèrent leur consentement, quoi

qu’avec chagrin, et demeurèrent d’accord de ce qu’il leur avait

dit. Ayant ensuite envoyé des députés, le duc fit venir de Fécamp

son jeune fils Richard, et le leur présenta. Tous lui ayant prêté

serment de fidélité avec empressement, il fut reconnu duc de tout

le duché de Normandie et de Bretagne. Aussitôt après son père

l’envoya à Bayeux, et le confia à Bothon, chef de sa garde, pour

être élevé par lui, afin qu’il apprît aussi la langue danoise, et

qu’il fût en état de [p. 72] répondre en public à ses hommes,

ainsi qu’aux étrangers.

Telles sont les choses que nous avons cru devoir rapporter au

sujet du monastère de Jumiège, afin de montrer quelle dévotion, et

quelles pieuses intentions de cœur le duc Guillaume avait

manifestées à l’égard de ce monastère.

Histoire des ducs de Normandie, suivie de: Vie de Guillaume le Conquérant · 第 29 / 168 题