CHAPITRE X.

Comment Rollon et les siens étant arrivés le long de la Seine, à

Arques, que l’on appelle aussi Hasdans, y construisirent des

retranchemens, combattirent contre les Francs, et en ayant tué

beaucoup, mirent en fuite Renaud, leur duc; après quoi ils

détruisirent le château de Meulan.

ROLLON donc s’étant emparé de Rouen méditait en son cœur

artificieux la ruine de la ville de Paris, et s’en occupait avec

les siens, semblable à un loup dévorant, et ayant soif, dans sa

fureur païenne, du sang des Chrétiens. Détachant alors leurs

navire sillonnant les flots de la Seine, ils vinrent s’arrêter

auprès de Hasdans, que l’on appelle aussi Arques. Renaud, duc de

toute la France, ayant appris l’arrivée inopinée des Païens, se

porta au devant d’eux sur le fleuve de l’Eure avec une vaillante

armée, et envoya [p. 43] en avant, avec d’autres députés,

Hastings, qui demeurait encore dans la ville de Chartres, et qui

avait la connaissance de leur langage. Hastings donc se rendit

auprès d’eux, en suivant le cours de l’eau, et leur adressa la

parole en ces termes: « Holà, très-vaillans chevaliers,

apprenez-nous de quelles rives vous êtes arrivés ici, ce que vous

cherchez en ces lieux, et quel est le nom de votre seigneur; nous

sommes députés vers vous par le roi des Francs. » A ces questions

Rollon répondit: « Nous sommes Danois, et tous égaux. Nous venons

chasser les habitans de cette terre, desirant nous faire une

patrie et la soumettre à notre domination. Mais toi, qui es-tu

pour nous parler d’un ton si enjoué? » Hastings répondit alors: «

Auriez-vous par hasard entendu parler d’un certain Hastings, qui,

exilé de votre pays, arriva en ces lieux avec une multitude de

vaisseaux, détruisit en grande partie ce royaume des Francs, et en

fit un désert? — Nous en avons entendu parler, reprit Rollon;

Hastings en effet commença sous d’heureux auspices, mais il fit

une mauvaise fin. — Voulez-vous, leur dit alors Hastings, vous

soumettre au roi Charles? — Nullement, répliqua Rollon, nous ne

nous soumettrons à personne: tout ce que nous pourrons conquérir

par nos armes, nous le ferons passer sous notre juridiction.

Rapporte, si tu veux, ce que tu viens d’entendre au roi dont tu te

glorifies d’être député. »

Aussitôt Hastings alla redire toutes ces choses à son duc. Pendant

ce temps, Rollon et ceux qui étaient avec lui se firent des

retranchemens et une redoute [p. 44] en forme de château, se

fortifiant derrière une levée de terre et laissant au lieu de

porte un vaste espace ouvert, dont aujourd’hui encore on voit

apparaître quelques traces. A la pointe du jour les Francs se

rendirent à l’église de Saint-Germain, entendirent la messe et

participèrent au corps et au sang du Christ. Partant de là à

cheval, et voyant sur la rive du fleuve les vaisseaux et tout près

d’eux les Daces derrière les retranchemens de la terre qu’ils

avaient retournée, ils allèrent attaquer le point qui demeurait

ouvert en guise de porte. De l’autre côté les Daces se couchèrent

çà et là dans la plaine et se recouvrirent de leurs boucliers,

afin qu’on les crût en fort petit nombre. Roland, porte-enseigne

de Renaud, et ceux qui marchaient avec lui en avant de l’armée,

s’élancèrent vivement sur les Daces par la large ouverture qu’ils

avaient laissée libre, et commencèrent à les battre. Mais les

Daces se relevant aussitôt, tuèrent en un moment Roland et ceux

qui le suivaient. Renaud, Hastings et les autres comtes ayant vu

tous ces morts, tournèrent le dos et prirent la fuite

très-lestement. Les choses s’étant ainsi passées, Rollon repartit

avec ses navires, alla en toute hâte, s’emparer du château de

Meulan, et l’ayant renversé, il fit périr par le glaive tous les

habitans.

[p. 45]

CHAPITRE XI.

Par quelle perfidie le comte Thibaut acheta à Hastings la ville de

Chartres, et comment Hastings lui-même ayant tout vendu, partit en

pélerin et disparut.

LE comte Thibaut jugeant qu’il avait rencontré une occasion

favorable pour tromper Hastings, le séduisit alors par ces paroles

pleines de fausseté: « Pourquoi, homme très-illustre, demeures-tu

engourdi par la paresse? Ignores-tu que le roi Charles veut te

frapper de mort, à cause du sang des Chrétiens que tu as jadis

injustement répandu? Car il se souvient des maux que tu lui as

fait souffrir méchamment, et c’est pourquoi il a résolu de

t’expulser de son territoire. Ta main, dit-il lui-même, s’entend

avec Rollon le païen pour anéantir les Francs. Aussi seras-tu

bientôt misérablement anéanti par eux. Prends donc garde à toi,

afin que tu ne sois pas puni sans l’avoir prévu. » Effrayé par ces

paroles, Hastings vendit tout aussitôt la ville de Chartres à

Thibaut, et ayant tout perdu, il partit en pélerin et disparut.

[p. 46]

CHAPITRE XII.

Nouvelle guerre de Renaud, prince de France, avec Rollon, et mort

de Renaud. — Du siége de la ville de Paris pendant un an, et de la

destruction de la ville de Bayeux, dans laquelle Rollon prit une

certaine jeune fille nommée Popa, dont il eut Guillaume et Gerloc,

sœur de celui-ci. — Comment l’armée de Rollon massacra les

citoyens de la ville d’Evreux, tandis que lui-même assiégeait

Paris avec quelques-uns des siens.

RENAUD ne pouvant supporter la honte de sa fuite, rassembla de

nouveau une plus grande armée, et alla tout à coup attaquer

Rollon. Mais celui-ci marchant à sa rencontre, fit périr

quelques-uns de ses hommes par le glaive, et les autres ayant pris

honteusement la fuite, il les poursuivit; Renaud lui-même tomba

mort, percé d’un trait par un certain pêcheur de la Seine qui

s’était donné à Rollon. Alors Rollon levant les ancres, fit force

de rames vers Paris, mit le siége autour de cette ville, et y fit

conduire du butin enlevé de tous côtés. Tandis qu’il demeurait en

ce lieu, des éclaireurs arrivèrent, lui annonçant que la ville de

Bayeux était dénuée de défenseurs, et pouvait être prise

très-facilement, sans que le vainqueur, quel qu’il fût, eût aucun

risque à courir. Aussitôt retirant ses navires du siége, Rollon

fit voile vers Bayeux en toute hâte. S’étant emparé de cette

ville, il la détruisit en partie et massacra ses habitans. Il prit

aussi dans cette ville une très-noble jeune fille, nommée Popa,

fille de Bérenger, homme illustre; peu de temps après il s’unit

avec elle, à la manière des Danois, et [p. 47] il eut d’elle son

fils Guillaume et une fille très-belle nommée Gerloc. Cette ville

étant ainsi à peu près détruite, Rollon retourna en toute hâte

vers Paris. Tandis qu’il s’occupait avec des beliers et des

machines à lancer des pierres, il envoya une armée de chevaliers

contre la ville d’Evreux, afin qu’ils eussent à la renverser, et à

faire périr son évêque nommé Sibor et toute sa population. Les

chevaliers y étant arrivés, et n’ayant pas trouvé l’évêque, qui

s’était enfui, massacrèrent tous les citoyens, et retournèrent

auprès de leur duc avec un très-grand butin. Aussi les peuples de

la France étaient-ils effrayés de tous ces faits: les uns payaient

tribut à Rollon, et les autres lui résistaient.

Histoire des ducs de Normandie, suivie de: Vie de Guillaume le Conquérant · 第 14 / 168 题