Comment Rollon et les siens étant arrivés le long de la Seine, à
Arques, que l’on appelle aussi Hasdans, y construisirent des
retranchemens, combattirent contre les Francs, et en ayant tué
beaucoup, mirent en fuite Renaud, leur duc; après quoi ils
détruisirent le château de Meulan.
ROLLON donc s’étant emparé de Rouen méditait en son cœur
artificieux la ruine de la ville de Paris, et s’en occupait avec
les siens, semblable à un loup dévorant, et ayant soif, dans sa
fureur païenne, du sang des Chrétiens. Détachant alors leurs
navire sillonnant les flots de la Seine, ils vinrent s’arrêter
auprès de Hasdans, que l’on appelle aussi Arques. Renaud, duc de
toute la France, ayant appris l’arrivée inopinée des Païens, se
porta au devant d’eux sur le fleuve de l’Eure avec une vaillante
armée, et envoya [p. 43] en avant, avec d’autres députés,
Hastings, qui demeurait encore dans la ville de Chartres, et qui
avait la connaissance de leur langage. Hastings donc se rendit
auprès d’eux, en suivant le cours de l’eau, et leur adressa la
parole en ces termes: « Holà, très-vaillans chevaliers,
apprenez-nous de quelles rives vous êtes arrivés ici, ce que vous
cherchez en ces lieux, et quel est le nom de votre seigneur; nous
sommes députés vers vous par le roi des Francs. » A ces questions
Rollon répondit: « Nous sommes Danois, et tous égaux. Nous venons
chasser les habitans de cette terre, desirant nous faire une
patrie et la soumettre à notre domination. Mais toi, qui es-tu
pour nous parler d’un ton si enjoué? » Hastings répondit alors: «
Auriez-vous par hasard entendu parler d’un certain Hastings, qui,
exilé de votre pays, arriva en ces lieux avec une multitude de
vaisseaux, détruisit en grande partie ce royaume des Francs, et en
fit un désert? — Nous en avons entendu parler, reprit Rollon;
Hastings en effet commença sous d’heureux auspices, mais il fit
une mauvaise fin. — Voulez-vous, leur dit alors Hastings, vous
soumettre au roi Charles? — Nullement, répliqua Rollon, nous ne
nous soumettrons à personne: tout ce que nous pourrons conquérir
par nos armes, nous le ferons passer sous notre juridiction.
Rapporte, si tu veux, ce que tu viens d’entendre au roi dont tu te
glorifies d’être député. »
Aussitôt Hastings alla redire toutes ces choses à son duc. Pendant
ce temps, Rollon et ceux qui étaient avec lui se firent des
retranchemens et une redoute [p. 44] en forme de château, se
fortifiant derrière une levée de terre et laissant au lieu de
porte un vaste espace ouvert, dont aujourd’hui encore on voit
apparaître quelques traces. A la pointe du jour les Francs se
rendirent à l’église de Saint-Germain, entendirent la messe et
participèrent au corps et au sang du Christ. Partant de là à
cheval, et voyant sur la rive du fleuve les vaisseaux et tout près
d’eux les Daces derrière les retranchemens de la terre qu’ils
avaient retournée, ils allèrent attaquer le point qui demeurait
ouvert en guise de porte. De l’autre côté les Daces se couchèrent
çà et là dans la plaine et se recouvrirent de leurs boucliers,
afin qu’on les crût en fort petit nombre. Roland, porte-enseigne
de Renaud, et ceux qui marchaient avec lui en avant de l’armée,
s’élancèrent vivement sur les Daces par la large ouverture qu’ils
avaient laissée libre, et commencèrent à les battre. Mais les
Daces se relevant aussitôt, tuèrent en un moment Roland et ceux
qui le suivaient. Renaud, Hastings et les autres comtes ayant vu
tous ces morts, tournèrent le dos et prirent la fuite
très-lestement. Les choses s’étant ainsi passées, Rollon repartit
avec ses navires, alla en toute hâte, s’emparer du château de
Meulan, et l’ayant renversé, il fit périr par le glaive tous les
habitans.
[p. 45]
CHAPITRE XI.
Par quelle perfidie le comte Thibaut acheta à Hastings la ville de
Chartres, et comment Hastings lui-même ayant tout vendu, partit en
pélerin et disparut.
LE comte Thibaut jugeant qu’il avait rencontré une occasion
favorable pour tromper Hastings, le séduisit alors par ces paroles
pleines de fausseté: « Pourquoi, homme très-illustre, demeures-tu
engourdi par la paresse? Ignores-tu que le roi Charles veut te
frapper de mort, à cause du sang des Chrétiens que tu as jadis
injustement répandu? Car il se souvient des maux que tu lui as
fait souffrir méchamment, et c’est pourquoi il a résolu de
t’expulser de son territoire. Ta main, dit-il lui-même, s’entend
avec Rollon le païen pour anéantir les Francs. Aussi seras-tu
bientôt misérablement anéanti par eux. Prends donc garde à toi,
afin que tu ne sois pas puni sans l’avoir prévu. » Effrayé par ces
paroles, Hastings vendit tout aussitôt la ville de Chartres à
Thibaut, et ayant tout perdu, il partit en pélerin et disparut.
[p. 46]
CHAPITRE XII.
Nouvelle guerre de Renaud, prince de France, avec Rollon, et mort
de Renaud. — Du siége de la ville de Paris pendant un an, et de la
destruction de la ville de Bayeux, dans laquelle Rollon prit une
certaine jeune fille nommée Popa, dont il eut Guillaume et Gerloc,
sœur de celui-ci. — Comment l’armée de Rollon massacra les
citoyens de la ville d’Evreux, tandis que lui-même assiégeait
Paris avec quelques-uns des siens.
RENAUD ne pouvant supporter la honte de sa fuite, rassembla de
nouveau une plus grande armée, et alla tout à coup attaquer
Rollon. Mais celui-ci marchant à sa rencontre, fit périr
quelques-uns de ses hommes par le glaive, et les autres ayant pris
honteusement la fuite, il les poursuivit; Renaud lui-même tomba
mort, percé d’un trait par un certain pêcheur de la Seine qui
s’était donné à Rollon. Alors Rollon levant les ancres, fit force
de rames vers Paris, mit le siége autour de cette ville, et y fit
conduire du butin enlevé de tous côtés. Tandis qu’il demeurait en
ce lieu, des éclaireurs arrivèrent, lui annonçant que la ville de
Bayeux était dénuée de défenseurs, et pouvait être prise
très-facilement, sans que le vainqueur, quel qu’il fût, eût aucun
risque à courir. Aussitôt retirant ses navires du siége, Rollon
fit voile vers Bayeux en toute hâte. S’étant emparé de cette
ville, il la détruisit en partie et massacra ses habitans. Il prit
aussi dans cette ville une très-noble jeune fille, nommée Popa,
fille de Bérenger, homme illustre; peu de temps après il s’unit
avec elle, à la manière des Danois, et [p. 47] il eut d’elle son
fils Guillaume et une fille très-belle nommée Gerloc. Cette ville
étant ainsi à peu près détruite, Rollon retourna en toute hâte
vers Paris. Tandis qu’il s’occupait avec des beliers et des
machines à lancer des pierres, il envoya une armée de chevaliers
contre la ville d’Evreux, afin qu’ils eussent à la renverser, et à
faire périr son évêque nommé Sibor et toute sa population. Les
chevaliers y étant arrivés, et n’ayant pas trouvé l’évêque, qui
s’était enfui, massacrèrent tous les citoyens, et retournèrent
auprès de leur duc avec un très-grand butin. Aussi les peuples de
la France étaient-ils effrayés de tous ces faits: les uns payaient
tribut à Rollon, et les autres lui résistaient.