LIMITE UTILE DES DIMENSIONS DES NAVIRES.

Depuis une dizaine d'années, la dimension des grands paquebots s'est

accrue dans des proportions inattendues, passant de 10.000 tonnes à

20.000, 30.000 et même 60.000 tonnes. A tort ou à raison, on prévoit

l'apparition prochaine de navires encore plus gigantesques, où le

confort moderne serait poussé à des raffinements insoupçonnés.

L'exploitation de ces monstres flottants ne donne point toujours des

résultats financiers brillants, et on se demande si, dans l'état actuel

de l'art naval, il n'y a pas une limite à l'accroissement utile de la

dimension des navires. M. Bertin, ancien directeur des Constructions

navales, a serré le problème de très près, et les chiffres qu'il vient

de communiquer à l'Académie des sciences sont fort curieux.

On augmente les dimensions des paquebots en vue de réaliser soit une

augmentation de chargement, soit une augmentation de vitesse, soit les

deux choses à la fois.

M. Bertin suppose d'abord que l'on vise uniquement l'augmentation de

chargement, et il résume ses calculs dans le tableau suivant où l'on

voit le maximum de chargement compatible avec un déplacement déterminé.

Proportion

Déplacement Chargement du chargement

du maximum. par tonne de

navire. déplacement.

20.000 tonnes. 992 tonnes. 0,0496

30.000 1.675 0,0558

50.000 2.235 0,0449

60.000 2.130 0,0355

90.000 465 0,0052

Ainsi, le maximum _absolu_ de chargement correspond au déplacement de

50.000 tonnes; et c'est le navire de 30.000 tonnes qui permet le maximum

de chargement _par tonne de déplacement_.

Avec un déplacement de 100.000 tonnes, le bâtiment devient irréalisable;

il ne pourrait même pas naviguer à vide.

L'auteur examine ensuite le cas où l'accroissement de dimension des

paquebots a uniquement pour but l'augmentation de la vitesse, le

chargement restant constant. Il prend pour base un chargement de 1.675

tonnes, maximum compatible, ainsi que nous l'indiquons plus haut, avec

un navire déplaçant 30.000 tonnes.

La vitesse dépendant seulement du poids du moteur, tandis que le

chargement comprend ce poids et celui du combustible, nous considérons

des navires approvisionnés en vue de franchir une même distance à la

vitesse maxima; des paquebots transatlantiques, par exemple.

Avant l'adoption des turbines, le poids du moteur de ces paquebots

atteignait les 6/5 de celui du combustible. Ainsi, la _Provence_, avec

son moteur de 4.200 tonnes, exigeait 3.500 tonnes de charbon pour la

traversée du Havre à New-York. Sur la _France_, actionnée par turbines,

les deux poids sont sensiblement égaux: 5.500 tonnes pour le moteur,

5.000 tonnes pour le charbon.

[Illustration: TENUE DE NAUFRAGE.--Les passagères d'un vapeur échoué sur

la côte marocaine attendent patiemment qu'on vienne les sauver.]

En tenant compte de ces divers éléments, le calcul montre que, pour tous

les navires dérivés du type la _France_, le maximum de vitesse

réalisable varie avec le déplacement du navire comme l'indique le

tableau suivant:

Vitesse maxima

(en noeuds)

Déplacement. avec un chargement

constant.

20.000 tonnes 23,188

30.000 24,000

40.000 24,386

50.000 24,346

60.000 24,307

70.000 24,066

80.000 23,801

90.000 23,482

100.000 23,118

Les vitesses varient donc très peu, tantôt en croissant avec le

déplacement, tantôt en diminuant. Elles ne conduisent jamais aux

conditions irréalisables concernant l'augmentation du chargement.

Le maximum de vitesse à chargement constant correspond à un déplacement

de 40.000 tonnes, relativement peu différent du déplacement de 30.000

tonnes auquel correspond le maximum de chargement à vitesse constante.

D'où il résulte que la limite de l'accroissement utile des dimensions

d'un paquebot, en vue d'augmenter soit la vitesse, soit le chargement,

est comprise entre 30.000 et 40.000 tonnes environ. Au delà, les

avantages escomptés sont plus qu'absorbés par le poids de la coque et du

moteur; on perd en vitesse et en chargement. On peut simplement gagner

de l'espace et des facilités d'aménagement.

Toutefois, comme le fait remarquer M. Bertin, ces calculs répondent aux

conditions actuelles de la construction des coques et des moteurs et de

la profondeur des ports. Le jour où ces conditions changeraient, où, par

exemple, le poids des moteurs serait fortement allégé par rapport à leur

puissance, le maximum du tonnage utile se trouverait également modifié.

L'Illustration, No. 3660, 19 Avril 1913 · 第 46 / 52 题