LES THÉÂTRES

L'Odéon, abandonnant, après s'y être longtemps voué, les drames à

costumes historiques ou exotiques et à décors pittoresques ou fastueux,

vient de représenter une «comédie bourgeoise» de MM. Pierre Decourcelle

et André Maurel: _la Rue du Sentier_. Deux mondes y sont mis en

présence; le monde des artistes et des comédiens, le monde des

commerçants; la jonction et le heurt se produisent entre eux par le

mariage du fils d'une «grande patronne» de la rue du Sentier, négociante

à l'esprit rigide, impérieux, avec une jeune élève du Conservatoire,

riche seulement de sa grâce et de son talent. Cela nous vaut une étude

et un exposé tantôt émouvants, tantôt amusants, des moeurs et des usages

de ces personnages et de ces milieux si différents. On a vivement

applaudi cette comédie, d'une si jolie tenue, interprétée avec talent

par MM. Vargas, Grétillat, Denis d'Inès, Desfontaines et Mmes Alice Nory

et Grumbach.

Le spectacle que le théâtre Antoine nous offre depuis quelques jours,

_le Chevalier au masque_, appartient, par le milieu où se développe son

action et par quelques-uns de ses personnages,'au drame historique;

mais, par la libre fantaisie de son affabulation enchevêtrée et

romanesque, il relève de la pièce d'aventures policières; seulement la

scène se passe en 1802 et Sherlock Holmes s'appelle Fouché. Les auteurs,

MM. Paul Armont et Jean Manoussi ont très ingénieusement mélangé et dosé

les deux genres. M. Qémier a donné un relief étonnant au personnage

épisodique de Pouché; Mmes Dermoz, Jeanne Fusier, MM. Candé, Saillard,

Lluis, Escoffier, sont les autres excellents interprètes de cette pièce

divertissante.

Sur un curieux livret de M. Charles Le Goffic intitulé _le Pays_, et qui

est une sorte de poème de la nostalgie, M. Guy Ropartz a écrit une

partition émouvante; l'Opéra-Comique vient de représenter avec le plus

vif succès le «drame en musique» de ces deux artistes. C'est l'histoire

d'un marin breton hanté du mal du pays sur la terre d'Islande où il a

fondé son foyer. Le spectacle se complète par un «conte mélodique»,

gracieux et joli, que M. Lattes a tiré de _Il était une bergère_, de M.

André Rivoire. La musique s'est heureusement inspirée du poème si

souvent applaudi à la Comédie-Française. On a fêté les interprètes de

ces deux ouvrages Mlles Lubin, Mathieu-Lutz, Nicot-Vauchelet, MM.

Salignac, Foix, Vieuille.

Le théâtre de l'Oeuvre a représenté une pièce de M. Francis Jammes, _la

Brebis égarée_. Le poète des Géorgiques chrétiennes abordait la scène

pour la première fois. A la vérité, sa pièce n'a pas été écrite pour le

théâtre; elle s'adresse davantage aux lecteurs qu'aux spectateurs.

L'action y est à peu près nulle. La brebis égarée, et qui se retrouve,

c'est la femme coupable. Le public habituel de l'Oeuvre a écouté

religieusement les longues récitations de prose rythmée et de vers

blancs par quoi les personnages expriment les émois de leurs âmes dans

des décors simplifiés et non sans charme. Ce poème dialogué a eu pour

interprètes MM. Lugné Poe, Dhurtal, Jarvy et Mlles Gladys Maxhence et

Sephora Mossé.

Le théâtre des Arts représente une originale pièce de M. W. V. Moody.

C'est un drame d'Amérique, et nous ne pouvons le goûter que dans sa

traduction. Néanmoins il a paru plaire. Un cow-boy de l'Ouest rencontre

une jeune fille de l'Est et ces deux êtres de races presque différentes

s'aiment. Mais leur conception de la vie, leurs instincts, leurs

caractères se heurtent; ils ne pourront être heureux ensemble que plus

tard, après s'être fait réciproquement souffrir. Les décors et les

costumes sont dus à M. Maxime Dethomas.

L'Illustration, No. 3660, 19 Avril 1913 · 第 41 / 52 题