«LA MAISON»
M. Henry Bordeaux publie le livre de la Maison (1). Est-ce le roman ou
le poème de la Maison? Sans doute, l'un et l'autre à la fois. Mais
surtout c'est une étude d'âme, cette âme profonde, incorporée à toutes
choses du premier décor de notre vie, que nous trouvons installée dans
l'âtre de notre enfance et qui demeure toujours immédiate et sensible
parmi les générations qui passent et les pierres qui s'usent. C'est
l'âme domestique, divinisée par les anciens pour qui chaque foyer était
un autel. Bicoque, villa, hôtel, château, palais, comme tous ces termes
prestigieux sont incolores. La maison, cela suffit. La maison, cela dit
tout. Il nous fallait, en ce moment opportun où la sensibilité triomphe
à nouveau du scepticisme, un romancier, un poète, un psychologue de la
maison, et ce psychologue, ce poète, ce romancier, ne pouvait être que
l'auteur des _Roquevillard_, du _Pays natal_, de _la Croisée des
chemins_, de _la Neige sur les pas_.
Note 1: _La Maison_, par Henry Bordeaux, librairie Plon, 3 fr. 50.
Dans la demeure ancestrale que, du jardin au grenier, et avec tant
d'émotion descriptive, nous présente M. Henry Bordeaux, trois
générations coexistent et s'opposent. Elles forment non point une ligne
droite continue, mais une ligne brisée. Qui, de l'aïeul, du père, ou de
l'enfant dont la conscience est encore à former, a brisé cette ligne?
Qui est l'auteur de la cassure? Qui a rompu la tradition? Le père,
évidemment, serait-on tenté de répondre, car cela paraîtrait le plus
normal et le plus commode pour l'agencement romanesque. On penserait
encore à l'enfant, entraîné par un sang neuf dans les chemins de
traverse. Mais qui songerait à l'aïeul? Eh bien, dans le livre de M.
Henry Bordeaux, c'est l'aïeul qui défait l'oeuvre du passé, qui raille
le souvenir, qui abandonne la tâche conservatrice léguée par ceux qui,
avant lui, édifient la maison pour leur race. Non point que le vieillard
ait ces exaltations ou ces défaillances morales, qui aliènent l'énergie.
Il n'a point des égarements de jeune homme. Il n'est pas instinctif. Il
demeure dogmatique, et il reste vieux, très vieux, puisqu'il croit en
Jean-Jacques. Ce démolisseur n'est pas un homme d'aujourd'hui, et c'est
pourquoi sans doute, et malgré tout, en dépit des ruines qu'il provoque,
ingénument, inconsciemment, avec une angoissante indifférence, ce
vieillard aux traits fins, presque féminins, aux yeux toujours un peu
noyés de brume, ne nous est point antipathique. Avec lui, son
fils--l'homme aux multiples énergies, le médecin, que sa profession, à
chaque minute, penche sur l'humanité--forme une rude antithèse. Le
docteur Rambert, qui une première fois déjà a réparé les erreurs du
vieillard et relevé la maison chancelante, est le vrai chef des trois
générations. Il répand autour de lui la paix et l'ordre. Il est le
chaînon solide qui renoue avec le passé.
Reste le petit-fils, le chef de famille du lendemain, l'avenir qui se
prépare et se précise pour la maison. Et c'est là tout le sujet du
drame. Oh! c'est un drame, sans geste et sans éclat, un drame muet, mais
combien poignant. L'enfant, placé entre deux directions, se trouve, par
les circonstances--une maladie qui arrête ses études et l'oblige à la
vie des bois et des champs--soumis presque exclusivement à l'influence
du grand-père, l'homme qui continue de voir la vie à travers les
_Confessions_. Et voici Jean-Jacques, réincarné, qui éduque l'_Émile_.
Au moment du grand combat «qui se livre dans toute existence humaine
entre la liberté et l'acceptation, entre l'horreur de la servitude et
les sacrifices exigés pour durer», un précepteur dangereux révèle à
l'enfant le charme miraculeux de la nature, de l'amour et de l'orgueil
même qui croit nous soumettre la terre. Il dit: la forêt est à toi, le
lac est à toi, le ciel est à toi. Crois à la vie libre et heureuse dans
la nature, et laisse là l'enseignement des biographies héroïques, des
récits d'épopée, de toute l'histoire menteuse de l'énergie humaine. Il
n'y a rien de plus facile que la vie.
Les pages où nous suivons ce vagabondage d'âmes sont d'une bien grande
séduction. Elles évoquent tous les éveils ardents de notre adolescence,
ces éclats soudains de lumière et de bonheur si vifs que toute notre
vie, par la suite, en demeure irradiée. Et rien n'est plus joli que
l'idylle si timidement ingénue de l'enfant et de la petite bohémienne
Nazzarena qui s'en va, un matin, sans se retourner, sur la, route, dans
un soleil qui ne s'oubliera plus. On croirait lire un chapitre inédit
des _Confessions_, retrouvé, reconstitué dans toute sa limpide
fraîcheur.
Mais revenons au drame. L'oeuvre est réalisée. L'enfant est maintenant
converti à l'évangile du grand-père. Après l'ivresse de la vie libre, il
connaît les lendemains d'angoisse et de révolte. «J'étais né, dit-il, au
sentiment de la liberté et partant à la notion d'esclavage. Je m'exerçai
donc à me trouver malheureux.» Malheureux et persécuté. Et il en arrive
à discuter et à haïr l'autorité nécessaire du père, du maître de la
maison et de la famille. Pour reprendre cette âme de son enfant, cette
conscience qui erre dans les mirages, pour réintégrer cette imagination
en folie dans les réalités graves du foyer, pour redonner comme but
précis à cette énergie errante la défense de la maison, il faudra,
désormais, un long et désolant travail, toute une lutte ingrate, et plus
encore: une crise terrible du foyer, la mort du chef, du maître,
succombant à la peine, en beauté, en grandeur, admirable vaincu, qui
lègue à celui qui le suit la mission de continuer la tâche héréditaire.
--Ton tour est venu.
Et, dans la chambre d'agonie, soudainement, l'enfant égaré rentre dans
l'ordre, «comme un soldat prêt à déserter reprend sa place dans le rang,
sous l'oeil de son chef». Désormais, sa vie est fixée à un anneau de
fer. Il ne tendra plus vers les mirages du bonheur que des mains
enchaînées. «Mais ces chaînes-là tout homme les reçoit un jour, qu'il
monte sur un trône ou que son empire ne soit que d'un arpent ou que d'un
nom.»
Tel est le livre, en ses conclusions. Nous avons dit le charme de son
détail. Nous avons laissé de côté ses directions, politique ou
religieuse,--dont chacun pourra discuter. Il nous a suffi de dégager
l'essence pure, et accessible à tous, de son enseignement.