GUIDE DE L'ÉTRANGER À PARIS.

Un vieux diplomate, qui adore Paris et qui le connaît assez bien, me

disait un jour:

--Ce qui m'enchante dans cette ville-ci, ce n'est pas seulement la

qualité des spectacles qu'on y rencontre; c'est la façon dont ces

spectacles s'offrent à nous; c'est le charme du décor où la plupart de

vos nouveautés s'encadrent.

Il a raison, cet étranger, et vous sentirez la justesse de sa remarque

en allant visiter cette délicieuse exposition bouddhique que viennent

d'installer au musée Cernuschi quelques dévots des arts de l'antique

Asie. Le paysage, c'est une courte avenue silencieuse, où s'alignent les

façades élégantes de quelques hôtels particuliers; et c'est le parc

Monceau, avec ses ruines souriantes, ses verdures d'avril, ses jolies

allées tranquilles où s'ébattent des petites filles et des petits

garçons très bien mis... La maison même n'a pas la majesté un peu

intimidante des musées ordinaires; elle est restée ce qu'elle fut

autrefois: le logis charmant d'un «amateur» très distingué. Il y fait

bon. On s'y promène avec plaisir au milieu de vieilleries vénérables; on

y vit, dans l'intimité d'un passé très lointain, de reposantes minutes.

*

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C'est un passé plus voisin de nous qu'évoque l'exposition, inaugurée il

y a quelques jours, au Petit Palais, de «David et ses élèves». Le palais

de Girault! le plus joli souvenir d'architecture que nous ait, je crois,

laissé 1900; et dans quel paysage encore! un des mieux _composés_ dont

une ville puisse offrir la vision aux étrangers qui s'y promènent. Il

faut aller voir l'exposition de «David et ses élèves». Entre l'instant

de l'année où ferme le Salon des Indépendants et celui où s'ouvre le

Salon d'automne, il est bon que l'étranger mette à profit les occasions

qui lui sont offertes de se renseigner sur le passé de nos arts; de

connaître et de voir d'un peu près nos _vieux_, ceux qu'on «blaguait»

hier, et vers lesquels on reviendra demain. Quelques esthètes

d'avant-garde ne se sont-ils pas avisés de découvrir et de nous

présenter en plein Salon d'automne, il y a deux ou trois ans, monsieur

Ingres?

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Mais voici du très moderne; voici du contemporain, même, à foison.

Traversons l'avenue Nicolas-II, contournons le Grand Palais qu'animait

encore, il y a huit jours, l'élégant remue-ménage du Concours hippique,

et gagnons l'avenue d'Antin. La _Nationale_, ouverte il y a cinq jours,

nous convie à son spectacle annuel, à son grand marché. (Si nous étions

à Leipzig ou à Nijni Novgorod, j'oserais dire: à sa foire, et cela

n'aurait rien de désobligeant pour personne.) Il faut aller à ce marché.

Un étranger n'a pas le droit d'avoir, durant cette quinzaine d'avril,

traversé Paris sans en rapporter le _livret_ de la _Nationale_ et

quelques impressions personnelles sur les oeuvres signalées par les

louanges éperdues ou par les éreintements de la Critique, et autour

desquelles s'entasse la foule des dimanches, pendant deux mois. Il devra

avoir vu _l'Apothéose_ de Roll, les trois tableaux de Lucien Simon, les

portraits de Gervex, les Raffaëlli; les envois de Friant et de La

Gandara, de Dinet, Guiguet, Marie Cazin, Louise Breslau et Raymond Woog;

d'Aman-Jean, de Rusinol, de Lepère et de Lebourg; de Madeleine Lemaire,

de Séon, de Prinet, de Willette, de Cottet, de Lévy-Dhurmer; de Le

Sidaner, Lhermitte et Dagnan; et il faut avoir vu aussi les Boldini, le

Besnard et le Béraud, les envois de Meunier, Dauphin, Carolus Duran, La

Touche et Karbowski; les dessins de Paul Renouard et de Kaufmann, et que

de choses encore! A la sculpture, la statue de José Clara, les envois de

Saint-Marceaux, d'Andreotti, Dejean, de Monard, Escoula, J.

Froment-Meurice, Injalbert... Un étranger s'arrête aussi volontiers que

nous devant les portraits des «célébrités». Cette curiosité très

légitime est satisfaite, à la _Nationale_, par d'intéressants envois: je

signale, entre autres, le _Léon Bourgeois_ de Roll; le _Jules Lemaître_

et le _Forain_ de Saint-Marceaux; le portrait de Mme _Raymond Poincaré_,

par Georges Bertrand,--devant lequel on s'écrasait de la belle façon, le

jour du vernissage!

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* *

On s'écrasait presque autant, hier, à la deuxième conférence de Mgr

Bolo, et rarement vit-on, entre les quatre murs de la salle austère où

la Société de Géographie tient ses séances, tant de plumes et de fleurs

rassemblées sur tant de chapeaux! Ce n'est pourtant pas à la flagornerie

que Mgr Bolo doit son succès, car il est impossible à un prédicateur de

traiter les femmes de son temps avec plus de cinglante sévérité que ne

fait celui-là. Mais il est évident qu'il y a une manière... acceptable,

agréable même, de dire aux femmes leurs vérités, et Mgr Bolo a la

manière. Plus il les rudoie, plus elles sont contentes; la semonce

devient-elle par trop vive? Elles rient.

Il est vrai qu'il rit aussi. Et c'est là, sans doute, une des raisons de

la sympathie que cet orateur inspire. _Castigat ridendo..._ La figure

est ronde, joviale, et, derrière le verre du binocle, l'oeil brille

d'une satisfaction malicieuse. Et puis Mgr Bolo a beaucoup d'esprit,

parle une jolie langue, enveloppe les choses qu'il dit de gestes adroits

et qui ont de la grâce. Ajoutez à cela, enfin, que, en qualité de

protonotaire apostolique, Mgr Bolo porte l'habit d'évêque, et

qu'entendre un orateur se moquer, sous cet habit-là, du bridge, du

flirt, des pianos à queue et des instituts de beauté, c'est un régal

dont les Parisiennes elles-mêmes ne jouissent pas tous les jours. Aussi

pardonnent-elles à Mgr Bolo de dire beaucoup de mal de leurs salons...

Ce moraliste serait tellement moins amusant, s'il était moins

réactionnaire! Mgr Bolo fera deux conférences encore; et, dans trois

mois, le souvenir de ces causeries fournira, sur les plages, un sujet de

conversation de plus:

--Vous avez entendu Mgr Bolo?

Et l'on discutera...

L'Illustration, No. 3660, 19 Avril 1913 · 第 37 / 52 题