UN DIRIGEABLE FRANÇAIS RIGIDE

Tous les dirigeables français actuellement en service sont du type

souple, et aucun de nos ingénieurs n'avait entrepris jusqu'ici de

construire un dirigeable rigide.

Ce système paraissait comporter, en effet, des inconvénients graves. La

carcasse métallique constitue un poids mort considérable auquel s'ajoute

celui de l'enveloppe des ballonnets intérieurs. Le rendement, pour un

même cube, est donc fort inférieur à celui des ballons souples, et l'on

se trouve ainsi amené à construire des engins de dimensions énormes,

aussi fragiles que difficiles à manier. D'autre part, il est à craindre

qu'une telle masse métallique constitue, au cours d'un orage, un

condensateur électrique fort dangereux. Enfin, en cas d'avarie, les

dirigeables souples peuvent se dégonfler rapidement; avec les

dirigeables rigides, le dégonflage des ballonnets ne diminue en rien la

surface qu'offre au vent l'enveloppe extérieure. C'est peut-être là le

plus grave inconvénient du type rigide auquel on reconnaît en revanche

un avantage incontestable: un ballonnet peut être transpercé et vidé de

son gaz, sans qu'il en résulte une catastrophe immédiate ou même une

simple déformation de l'enveloppe. Il paraît certain, d'autre part, que

les dirigeables rigides se prêtent mieux que les souples à être équipés

militairement et transformas en engins offensifs.

M. Spiess qui, seul en France, préconisait depuis longtemps le type

rigide, est d'origine alsacienne. Dès 1873, il prenait un brevet où sont

exposés les principes essentiels de ce mode de construction, et c'est

seulement une vingtaine d'années plus tard, en 1895, que le comte

Zeppelin commençait ses essais. En dépit d'un propagande aussi

persistante que désintéressée, notre compatriote n'a pu jusqu'ici faire

triompher ses idées auprès de l'autorité militaire. Aussi, dans un élan

admirable de foi et d'ardent patriotisme, il a employé un moyen

héroïque, rarement à la portée des inventeurs: il offre à l'armée

française un dirigeable établi sur ses plans, avec ses deniers

personnels. Le Spiess, construit par la Société Zodiac, est aujourd'hui

monté; on procède à son gonflement, à Saint-Cyr, et, dans quelques

jours, il effectuera sa première sortie.

[Illustration: Détail de l'échancrure avant, de la nacelle et des

attaches d'une des hélices du flanc gauche.]

[Illustration: A la sortie du hangar: le dirigeable vu par l'arrière.]

Cet aéronat est de dimensions moyennes; long de 110 mètres avec un

diamètre maxima de 13 m. 50, il cube environ 12.000 mètres. C'est peu,

comparativement aux Zeppelin qui mesurent en général 150 à 160 mètres de

longueur et déplacent 20.000 mètres cubes ou davantage. Mais le _Spiess_

est considéré, par le donateur, surtout comme un ballon d'expérience;

ses dimensions, fort respectables, sont largement suffisantes pour

permettre une étude approfondie de sa valeur pratique.

Par sa silhouette générale, le nouveau dirigeable ressemble évidemment à

un Zeppelin; mais presque tous les détails de construction et

d'aménagement diffèrent.

La carcasse est faite de tubes carrés en bois de sapin garnis de toile;

on espère obtenir ainsi une grande rigidité, avec un poids et un prix de

revient moindres, en même temps qu'une facilité de réparation plus

grande qu'avec l'aluminium; on remédie aussi à un des inconvénients

signalés plus haut. L'intérieur est divisé en 12 compartiments dont

chacun loge un ballonnet rempli de gaz.

La disposition de la nacelle est particulièrement originale. Comme un

navire ordinaire, le navire aérien repose directement sur une quille

triangulaire qui présente deux échancrures où sont installés les groupes

moteurs et les postes de l'équipage. Cette quille, entoilée et percée de

hublots, forme un couloir mettant en communication les postes d'avant et

d'arrière.

[Illustration: Le dirigeable français _Spiess_, photographié d'un biplan

_Zodiac_ par M. André Schelcher.]

La propulsion est assurée par 4 hélices en bois, de 4 mètres de

diamètre, fixées de part et d'autre de la carcasse, à hauteur de l'axe

de poussée, ce qui est encore un des avantages du système rigide. Les

stabilisateurs d'altitude, formés par quatre plans horizontaux, sont

installés à l'arrière, près des deux plans verticaux qui constituent le

gouvernail de direction. Des réservoirs spéciaux contiennent l'eau qui

sert de lest.

Notons encore un dispositif ingénieux, imaginé par M. Spiess, et destiné

à faciliter la manoeuvre pour la sortie et le remisage du ballon. A

l'intérieur du hangar, et à environ un mètre du sol, courent deux rails

qui se continuent à l'extérieur pendant une centaine de mètres; sur ces

rails glissent de petits chariots munis de poulies où viennent se fixer

les câbles qui maintiennent le dirigeable. Ce dernier glisse donc dans

l'axe même du hangar, en quelque sorte automatiquement, sans qu'on ait à

craindre l'effet d'une maladresse ou d'une fausse manoeuvre.

Ajoutons que les moteurs du Spiess développent une force de 360 chevaux,

et que les constructeurs espèrent réaliser une vitesse d'environ 65

kilomètres à l'heure.

L'Illustration, No. 3660, 19 Avril 1913 · 第 31 / 52 题