A contempler ce terrain on admire davantage l'audace, la vaillance des
Bulgares, et, aussi, l'on s'étonne un peu que l'adversaire ne leur ait
pas rendu la victoire plus rude encore.
Au bas des hauteurs que couronne cette ligne de défense, la plaine
dévale doucement, nue, sans un arbre, sans un buisson, sans un abri, sur
deux kilomètres, peut-être, pour se relever vers la ligne de Mal-Tepe et
les faibles crêtes qui la continuent au nord et au sud. Je constaterai
un peu plus tard que sur tout le front, jusqu'à Aïdjiolou, Aïvas-Baba et
Tash-Tabia, la structure du terrain est la même, la crête nord dominant
de plus haut qu'ici, voilà tout, la plaine pareille à celle-ci, aussi
molle, aussi nue. Comment une infanterie put-elle, sans être anéantie
jusqu'au dernier homme, traverser cet immense espace à découvert, que
pouvait battre en tous sens l'artillerie turque? Quelle faiblesse y
eut-il, là encore, dans la résistance?
Notez que, sur ce point, sur ces quatre forts du sud-est, dix-huit
pièces seulement étaient braquées pour protéger le mouvement des soldats
bulgares, dix-huit pièces de campagne que dirigeait le major Nedeltchef,
ancien secrétaire du consulat d'Andrinople.
Le guide aimable et cultivé que le sort bienveillant m'a donné, M.
Grigor Vassilef--«dans le civil» avocat, journaliste estimé, et
conseiller municipal de Sofia--me dit: «Nos artilleurs avaient promis à
leurs camarades de la ligne de leur faire, pour s'y tapir pendant leur
marche en avant, une échelle de trous.» De fait, la vallée verdoyante
est, de place en place, défoncée d'excavations qui indiqueraient des
coups bien mal placés, s'ils avaient été tirés contre les positions
turques. Pourtant, l'explication ne séduit que par un petit côté
élégant, savoureux, un peu romanesque, sans satisfaire pleinement la
raison.
Enfin, les faits sont là: les assaillants purent s'approcher assez près
des lignes ennemies pour n'avoir plus qu'un pas à faire, qu'un bond sur
elles, afin de s'en emparer quand on allait leur en donner le signal,
dans la nuit du 25 au 26 mars.
C'était une belle nuit de lune, comme avait été la précédente, celle qui
avait favorisé la capture de Maslak. L'état-major avait imaginé, me
racontait mon cicérone--qui est poète--d'avoir pour complice ou pour
alliée la chaste Déesse elle-même: à l'instant précis où elle
déverserait son premier rayon sur la plaine où guettaient, tapis dans
les tranchées sommaires, dans les trous d'obus, les soldats de la
croix,--tous les canons, qui grondaient presque sans relâche depuis deux
jours, tous laisseraient soudain tomber leurs voix rauques. Un silence
pacifique descendrait du ciel sur les hommes de bonne volonté... Quelle
impression ne dut pas produire, parmi les assiégés énervés par le
fracassant vacarme des dernières quarante-huit heures, cette accalmie
soudaine?...
Elle dura dix minutes, juste: une embellie entre deux ondées. Puis
l'ouragan de mitraille reprit avec une rage accrue. C'était le signal
attendu. Des ordres cruels, implacables, vibrèrent dans l'air nocturne
aux oreilles de ces hommes, qu'exaspéraient l'énervement d'avoir attendu
tout le jour et la rage d'en finir. Sur toute la ligne se préparait
l'assaut, tandis que le 10e et le 23e s'élançaient, hurlants, contre
Aïdjiolou, Aïvas-Baba et Tash-Tabia,--à la baïonnette.
Il se peut bien qu'il y ait là un peu de légende mêlée à l'histoire--de
la légende historique, si l'on veut--car je ne pouvais oublier, dans le
moment qu'on me contait cet épisode, les téléphonistes du général Vasof
et le circuit de fils d'airain qui courait, d'un poste à l'autre, tout
autour du cercle d'investissement de la ville aux abois. Je ne discutai
point, pourtant: ce reflet lunaire jeté sur cette sombre action de mort
m'apparut comme un hommage rendu à la divine Poésie. La vie, d'ailleurs,
n'est que contrastes. Tandis que nous achevions, devant Stamboul-Tabia à
moitié effondré sous les coups, où, du sol moiré par places de taches
brunes, montait une fade et obsédante odeur, où le pied risquait de
heurter encore, sacrilègement, de hideux lambeaux, derrière nous, sur
les pentes herbues qui tendaient au-devant d'Andrinople et de sa mosquée
révérée comme un tapis de prière, parmi les fondrières creusées par les
boulets, un berger menait son troupeau, et les clarines de ses brebis
tintaient dans l'air que déchirait huit jours auparavant l'affreux
fracas de la mitraille, avec des sons cristallins d'harmonica, bucolique
après l'épopée.