Le président de la République vient d'être éprouvé par un deuil cruel:
sa mère tendrement chérie, Mme Antoni Poincaré, est morte la semaine
dernière, vendredi, dans l'appartement qu'elle occupait, 10, rue de
Babylone, à Paris.
Mme Poincaré a eu, du moins, la plus clémente, la plus douce des fins.
Elle s'est éteinte soudainement, sans souffrance. Depuis quelques jours,
sa santé laissait à désirer; elle ne donnait pourtant aucune inquiétude
grave. Ses enfants, ses deux fils, le Président et M. Lucien Poincaré,
directeur de l'enseignement secondaire au ministère, ses deux
belles-filles, Mmes Raymond et Lucien Poincaré, l'entouraient de la plus
constante sollicitude. Vendredi matin, Mme Raymond Poincaré, qui était
venue aux nouvelles, rencontra chez sa belle-mère M. et Mme Lucien
Poincaré, amenés par le même souci. Aucun symptôme nouveau ne pouvait
altérer leur quiétude. M. Lucien Poincaré, bien tranquille, venait à
peine de prendre congé pour aller à ses occupations quand Mme Antoni
Poincaré se tourna doucement, comme pour leur parler, vers ses deux
brus. Mais tandis que celles-ci se penchaient vers elle, empressées,
elle avait exhalé déjà le dernier soupir.
[Illustration: Mme Antoni Poincaré]
M. Raymond Poincaré et son frère idolâtraient leur mère. Il faut avoir
causé, là-bas, dans la Meuse, avec quelques-uns des vieux camarades du
président de la République, quelques-uns des compagnons de son enfance,
pour savoir par quels soins constamment attentifs Mme Antoni Poincaré
avait mérité cette affection sans bornes. Elle avait été leur éducatrice
zélée. C'est elle qui, chaque matin, procédait, avant le départ pour le
lycée, à la révision des devoirs et des leçons, sauf pour le grec et le
latin réservés au contrôle paternel. Et M. Raymond Poincaré surtout doit
à cette mère exquise plus d'une des qualités qui le caractérisent,
l'ordre et la clarté de son esprit, la distinction de ses manières, son
urbanité charmante. C'est, pour les deux frères, la plus cruelle des
douleurs.
Mme Poincaré mère repose, depuis lundi, à Nubécourt (Meuse), dont sa
famille était originaire. Rappelons que, née Ficatier-Gillon, elle
appartenait à une famille qui avait fourni à la magistrature, à la
politique, des hommes éminents, comme Jean-Landry Gillon et Paulin
Gillon. Son mari, M. Antoni Poincaré, qui avait été inspecteur général
des ponts et chaussées, était mort il n'y a guère qu'un an.
J'avais vu, en janvier dernier, à la veille de l'élection
présidentielle, au petit cimetière familial de Nubécourt, ombragé de
grands vieux arbres, la place de longtemps marquée pour sa sépulture, au
côté de celui qui avait été, pendant plus d'un demi-siècle, le compagnon
irréprochable et chèrement aimé de sa vie. On pouvait espérer que cette
tombe demeurerait plus longtemps vide. Mme Antoni Poincaré, en effet,
n'avait que soixante-quatorze ans.
Les obsèques ont eu lieu là-bas, lundi dernier. Elles ont été aussi
dénuées de faste que possible, juste ce qu'exigeait la haute fonction
dont est investi M. Raymond Poincaré. Mais les plus respectueuses
sympathies, celles de tout ce pays où leur famille et eux-mêmes
jouissent de l'universelle estime, celles de la France entière faisaient
cortège au chef de l'État et à son frère, derrière ce corbillard fleuri
sur lequel s'en allaient, avec la chère morte, tant de pieux souvenirs,
tant de tendresses.