DAVID

Ah! que le nom seul de ce peintre signe donc bien son époque et la signe

comme il le faut! Il ne pouvait pas s'appeler autrement. Nom pompeux,

solennel, nom de roi qui montre une couronne à dents pointues, des

étoffes amplement drapées, des plis rigides et d'une sévère harmonie,

tout un système de barbes bouclées et de chevelures en anneaux, et de

beaux genoux osseux à fossettes académiques, et des pieds nus, serrés

par des courroies sans défauts. En entendant prononcer ce nom nous

voyons se dérouler sur-le-champ l'espèce de mythologie révolutionnaire

et impériale qu'il résume en ses deux syllabes. Peu d'artistes, en

effet, ont donné et légué de leur propre personne et aussi du temps que

la Destinée leur a mis sous les yeux et dans les mains, une image plus

rigoureuse et plus serrée que Louis David, dont les maîtresses oeuvres,

flanquées de celles de ses élèves, j'allais dire de ses disciples,

attirent depuis plusieurs jours au Petit Palais une foule de visiteurs

fortement saisis. Avant cette exposition nous avions sans doute, de ce

Sicambre du pinceau, de ce démocrate historique, infléchi plus tard par

les honneurs, une idée qui pouvait nous suffire, mais à présent, quand

nous sortons du palais des Beaux-Arts des Champs-Elysées, nous sommes

renseignés, nous savons la manière dont l'homme et le peintre surent se

transformer selon les lois, s'adapter tour à tour aux passages et aux

caprices parfois sanglants d'un temps très sérieux et difficile, inouï,

où chaque jour, à chaque heure, la vie présentait, imposait des sujets

extraordinaires dans le terrible et le majestueux, offrant une

succession de grandes toiles mises toutes en scène d'abord, puis

exécutées par les hommes qui en étaient les modèles et les auteurs, et

cela dans une inconscience fougueuse, désordonnée, dans un vertige

souvent sincère.

David, issu et vite évadé d'un dix-huitième siècle élégant, libertin,

que, naturellement, tout chez lui devait réprouver jusqu'à l'injustice,

accueillit avec des yeux levés à la Rousseau, et des bras ouverts, cette

Révolution qui, en éclatant comme un orage, paraissait tout de même

descendre du ciel. Il allait, à partir de 1790, devenir le jouet--et le

miroir--des événements parmi lesquels il s'imagina, dans son fanatisme

naïf, tenir un emploi de direction active. Sans jeunesse et sans gaieté,

de physique fruste et d'humeur bougonne, n'ayant nul souci de plaire,

envahi de haines et de passions politiques, tourmenté de ces creuses

vertus, filles de la révolte et de l'orgueil, qui peuvent mener tout

droit au crime les plus honnêtes gens, il fut bientôt possédé de «la

folie du _personnage_». Il crut jouer dans la mauvaise tragédie

cornélienne un rôle important qui lui était distribué par l'Être

suprême. Les héros romains, les Brutus, les Horaces au coeur de lion et

aux chairs de cuivre lui marchaient par la tête à grandes enjambées,

avec des jarrets tendus pour la patrie. Il voyait les tableaux-leçons à

faire, à ériger, et les incorruptibles toges à remettre en faveur. Il

allait protester, personnellement, le pinceau levé comme un glaive,

affirmer devant tous sa foi civique. Le serment des trois jeunes hommes

fameux, c'était aussi le sien, à lui David. Il jurait déjà obéissance à

la Constitution, et haine aux tyrans, sans savoir très nettement

lesquels. Il fut une façon de prêtre assermenté de l'Art. Il officia

dans les grandes circonstances. Il célébra les messes laïques de la

Raison, sur les autels païens dont il se plaisait à être aussi

l'architecte officiellement inspiré. Le goût prononcé qu'il avait de la

manifestation classique put alors se donner vigoureux et libre cours.

Comme un lait qui s'impatiente aux seins d'une Romaine, toute son

antiquité remonta à la tête de David en une méningite superbe. Et, dès

ce moment, il laisse entrevoir l'homme double et incertain, inexplicable

et si attachant qu'il était par ses contradictions sous les dehors d'une

tenue rigide et sans faiblesse. En effet, ce sage, ce pur, cet austère,

ce Socrate d'atelier, flétrissant les pompes et les fastes des anciens

régimes, ami de la simplicité Spartiate, ennemi du décorum et de

l'apparat monarchique; ce sénateur à tête nue et rasée, dédaigneux de

l'ornement, n'acceptant pour le corps que la rude et piquante laine et

le cuir sans douceur des sandales, ce même homme était ravagé par la

passion du costume et du déguisement solennel. Il posait lui-même pour

les regards de la Postérité, il prenait l'attitude avantageuse dans

laquelle il se préoccupait d'être retenu par l'histoire. Il avait un

fond de comédien et une nature de théâtre.

Cinq mois après que Le Pelletier de Saint-Fargeau fut abattu au café,

sous le sabre de Paris, quand, à son tour, Marat, le grand Marat, périt,

saigné par Charlotte, soyez sûr que David, malgré l'évidente bonne foi

de son indignation et de sa douloureuse rage, dut sentir frissonner

d'une âpre joie, le décorateur étonnant qui s'agitait en lui. Il ne

pouvait s'empêcher de s'exalter à l'idée des mises en scène admirables,

des fresques vivantes que lui réservait cette époque privilégiée,

fertile en assassinats et en coups de tout genre. Aussitôt, il était sur

le trépied, il travaillait. Il sentait le parti à tirer de la victime,

il voyait le pathétique emploi du cadavre, la bonne façon de le

présenter haut, de le brandir livide et couleur du bronze étrusque de la

Mort, patiné déjà par la décomposition, avec un torse pitoyable et nu,

brisé, penché de côté hors de cette autre baignoire qu'est le tombeau.

En un clin d'oeil et de pensée il combinait tout, le foulard noué au

front pustuleux de l'ami du peuple, la bouche essuyée et lavée qui ne

bavera plus, les linges du fond de bain enveloppant le corps rachitique,

le drapant de leurs plis humides, plaqués et conduits avec art, le bras

pendant inerte comme pour une «étude» et la main aux doigts ouverts qui

a fini pour toujours d'être un poing et de menacer. A cette besogne

d'arrangement macabre David s'attache, se livre, se prodigue avec un

sombre zèle et des trouvailles d'embaumeur égyptien. A chaque occasion

il est là. On le trouve. Il est indiqué. Pour tout: pour les fêtes, les

cortèges, les défilés, les spectacles, les allégories. Ordonnateur des

grandes pompes funèbres et maître des cérémonies nationales, il fut

pendant plusieurs années le Dreux-Brézé de la Convention. Il était tout

glorieux de s'empanacher. Comprimé dans la large ceinture tricolore,

engoncé dans l'habit à vastes revers, on l'avait vu porter le 20

prairial an II son gros bouquet de coquelicots, de bleuets et d'épis de

blé mûr. Il précédait Robespierre en criant: Place, place! Il était le

dispensateur des lauriers en zinc, des boucliers de carton, des tables

de la loi, des palmes en papier peint, il tenait le magasin

d'accessoires patriotiques et il avait retiré de tous les casques de

l'antiquité les plumes pour les mettre en touffes sur les chapeaux...

les chapeaux à la Henri IV. Il était tout prêt et mûr pour l'Empire qui

germait dans la terre grasse et arrosée de sang... cette terre qui

allait devenir le terreau du Directoire. Et l'on s'explique très

aisément que l'ancien jacobin à costume ait fourni avec un si complet

bonheur le peintre-fonctionnaire des pompes impériales, l'historiographe

magnifique et glacé du Sacre, le Dangeau des collantes culottes et des

bottes à glands, le Saint-Simon des mollets et des fronts à la Titus. Il

était surtout fait pour représenter. Il représenta. Sans jamais

émouvoir, ni faire penser, ni faire monter. C'est le Tapissier, le

Décorateur d'un moment, de plusieurs moments considérables de la France.

Un génie du garde-meuble de l'histoire. Mais _l'exécutant_ reste un

maître d'une sûreté de fer, digne de toutes les admirations et de tous

les respects, une probité souveraine, savante, intraitable et rude, un

Jupiter du dessin, et de la cuisse duquel devait sortir Ingres tout

armé.

On ne doit pas marchander les éloges et les remerciements aux

organisateurs vigoureux de cette exposition, nouvelle et nécessaire,

pour laquelle, si l'on en voulait parler convenablement et dans le

détail,--il faudrait plus de place et aussi de compétence que je n'en

ai. Grâces donc soient rendues à la vaillante brigade, toujours en

mouvement, du Petit Palais, au général, M. Lapauze, qui marque ses états

de service par des victoires; à son aide de camp, Adrien

Fauchier-Magnan, hier encore historien, évocateur délicieux de lady

Hamilton. Ils avaient assumé les difficultés d'une belle entreprise. Ils

l'ont réussie, on ne peut plus joliment. Et si vous saviez au prix de

quelles peines! Mais peu importe. Ils recommenceront.

L'Illustration, No. 3660, 19 Avril 1913 · 第 6 / 52 题