Un baiser que Charney déposa sur son front confirma ce qu'elle venait
d'écrire.
Le comte était venu prier Ludovic d'être parrain de son premier enfant,
comme il l'avait été de Picciola; et des signes ostensibles chez la
comtesse annonçaient assez que Ludovic devait se tenir prêt vers la fin
de l'année.
Leur mission accomplie, les deux époux retournèrent à Turin, où les
attendait Girhardi, dans leur beau domaine de la Colline.
Près de son logis particulier, au sein d'une riche plate-bande,
éclairée, réchauffée par les rayons du soleil levant, Charney avait fait
déposer sa plante, qu'aucune autre ne venait gêner dans son
développement. Par son ordre, nulle main étrangère ne devait s'occuper
d'elle, de sa culture, de son bien-être. Il l'avait défendu! Lui seul y
devait veiller. C'était une occupation, un devoir, un acquit, imposés à
sa reconnaissance.
Que les jours alors s'écoulaient rapidement! Entouré de jardins
immenses, aux bords d'un fleuve, sous un beau ciel, Charney savourait la
vie des heureux de ce monde. Le temps ajoutait un nouveau charme, une
nouvelle force à tous ses liens; car l'habitude, comme le lierre de nos
murailles, cimente et consolide ce qu'elle ne peut détruire. L'amitié de
Girhardi, l'amour de Teresa, les bénédictions de ceux qui vivaient sous
son toit, rien ne manquait à son bonheur; et le moment arriva où ce
bonheur allait s'accroître encore. Charney devint père!
Oh! alors son coeur déborda de félicité. Sa tendresse pour sa fille
sembla redoubler celle qu'il portait à sa femme. Il ne se laissait point
de les contempler, de les adorer toutes deux. Se séparer d'elles un
moment, lui était un supplice!
Dans ce temps, Ludovic arriva pour tenir sa promesse: il voulut visiter
d'abord sa première filleule, celle de la prison. Mais, hélas! au milieu
de ces transports d'amour, de ces prospérités qui remplissaient
l'habitation de la Colline, la source de toutes ces joies, de tout ce
bonheur, la _povera Picciola_ était morte... morte faute de soins!