Le lendemain, cette réponse si vivement attendue lui fut enfin remise.
Le commandant lui disait, dans un style sec et laconique, qu'aucun
changement ne pouvait être fait aux murs, fossés ou fortifications de la
citadelle, sans autorisation expresse du gouverneur de Turin; que, sur
sa demande, il en référerait à son excellence; car, ajoutait-il, _le
pavage d'une cour de prison, c'est encore une muraille_.
Charney resta confondu à la lecture de ce message. Faire de l'existence
d'une fleur une question d'état! un déplacement de fortifications!
Attendre la décision du gouverneur de Turin! Attendre un siècle quand un
jour peut tuer! Ce gouverneur ne voudra-t-il pas à son tour en référer
au ministre, le ministre au sénat, le sénat à l'empereur? Oh! qu'alors
son mépris des hommes se réveille profond! Ludovic lui-même ne lui
semble plus que l'agent de son bourreau. Au cri de son désespoir
celui-ci répond en langage administratif, à ses supplications celui-là
oppose sa consigne militaire.
Il se rapproche de la malade, dont l'éclat s'affaiblit, dont les
couleurs s'effacent. Il la contemple avec tristesse. C'est son bonheur,
c'est sa poésie qui s'en vont! Ses parfums n'accusent plus qu'une heure
trompeuse, comme une montre détraquée, dont les ressorts s'arrêtent;
chaque corolle, repliée sur elle-même, a cessé entièrement de se tourner
vers le soleil, ainsi qu'une jeune fille mourante ferme les yeux pour ne
point voir l'amant qu'elle craint de trop regretter.
Au milieu de ses réflexions désolantes, la parole de son vieux compagnon
de captivité se fit entendre encore:
--Cher monsieur, lui disait, avec son accent paternel, le bon vieillard,
baissant la voix et courbant son front jusqu'aux derniers barreaux de sa
grille, pour se rapprocher plus de celui auquel il s'adressait,--si elle
meurt, et elle mourra, je le crains, que ferez-vous ici, seul, tout
seul? Quelles occupations pourront vous distraire après celle-là, qui
avait tant de charmes pour vous? L'ennui vous tuera à votre tour; la
solitude interrompue redevient si lourde! vous n'y pourrez résister;
c'est comme moi, si maintenant on me séparait de ma fille! de cet ange
gardien dont le sourire sait me consoler de tout! Quant à votre plante,
le vent des Alpes vous en avait sans doute apporté le germe, ou
peut-être, en passant, un oiseau en laissa tomber une graine dans cette
cour; mais maintenant une même circonstance vous enverrait une autre
Picciola, ce ne serait que pour renouveler le regret laissé par la
première; car d'avance il faudrait vous attendre à la voir mourir comme
elle. Croyez-moi, cher monsieur, laissez agir mes amis; fléchissez
enfin. La liberté vous sera peut-être plus facile que vous ne pensez. On
cite déjà plusieurs traits de clémence et de générosité du nouvel
empereur. Dans ce moment il est à Turin, et Joséphine l'accompagne.
Il prononça le nom de Joséphine comme si la certitude du succès y était
attachée.
--À Turin! interrompit Charney, en redressant vivement sa tête, jusque
là penchée sur sa poitrine.
--À Turin, depuis deux jours, répéta le vieillard, tout joyeux de ne pas
voir cette fois comme l'autre ses bons conseils n'exciter dans l'esprit
du comte qu'une attention douteuse.
--Et quelle est la distance exacte de Fénestrelle à Turin?
--En prenant par Giaveno, Avigliano, et la grande route, il y a seize
milles, ou près de sept lieues.
--En combien de temps peut-on les franchir?
--Il faut quatre à cinq heures au moins, car, dans ce moment, la route
doit être obstruée par les troupes, les équipages, les chariots de tous
les alentours qui se rendent pour assister aux fêtes... Le chemin qui
tourne par les vallées, en côtoyant le fleuve, est le plus long, sans
doute; mais il demanderait moins de temps, je crois.
--Dites-moi, monsieur, par vos communications avec le dehors,
trouveriez-vous quelqu'un qui pût se rendre à Turin aujourd'hui... avant
ce soir?
--Ma fille s'en occupera.
--Et vous dites que le général Bonaparte... le... premier consul...
--L'empereur, reprit doucement Girhardi.
--Oui, l'empereur, l'empereur est encore à Turin, n'est-il pas
vrai?--reprit Charney, fortement dominé par une grande résolution;--eh
bien! je vais lui écrire, lui adresser une supplique... à l'empereur! Il
pesa sur ce mot, comme pour bien s'affermir dans sa nouvelle route.
--Oh! béni soit Dieu! s'écria le vieillard, car c'est de lui que vous
vient cette bonne pensée, où l'orgueil humain a le dessous... Oui,
écrivez, adressez-vous à lui pour votre demande en grâce; Fossombroni,
Cotenna et Delarue, mes amis, vous appuieront vivement, comme ils
m'appuieront moi-même auprès du ministre Marescalchi, du cardinal
Caprara, et même de Melzi, qui vient d'être nommé garde-des-sceaux du
nouveau royaume. Mon cher compagnon, nous quitterons peut-être cette
prison ensemble, le même jour, vous pour recommencer la vie active et
forte, moi pour suivre ma fille où elle voudra aller.
--Pardon, monsieur, pardon, si je ne semble pas encore entièrement
satisfait de ces protections que vous m'offrez avec tant de
bienveillance et de désintéressement. Mon estime et ma reconnaissance
vous sont acquises; mais c'est à l'empereur lui-même qu'il faut que ma
demande soit remise, ce soir, demain matin au plus tard. Pouvez-vous me
répondre d'un messager fidèle et dévoué?
--Oui, comme de moi-même! dit le vieillard, après avoir réfléchi quelque
temps.
--Encore une question, ajouta Charney; ne craignez vous point d'être
compromis par les services signalés que vous allez me rendre?
--Le plaisir d'obliger efface toute crainte, cher monsieur. Si je puis
quelque peu contribuer à soulager votre infortune, advienne que pourra.
Je sais me soumettre aux décrets du ciel.
Charney se sentit remué jusqu'au fond du coeur par ces paroles si
simples; il contempla le vieillard avec des yeux attendris.
--Que je voudrais presser votre main! lui dit-il; et il leva fortement
son bras vers la petite fenêtre. Girhardi passa le sien à travers la
grille; mais ce fut vainement; il ne put atteindre la main qui se
tendait vers lui. Alors, inspiré par un de ces sentimens d'exaltation
tendre, si vifs dans l'âme d'un reclus, il dénoua subitement sa cravate,
en retint un bout, jeta l'autre à Charney, qui s'en saisit avec
transport, et une double étreinte, une double émotion, donnèrent à
plusieurs reprises une vibration affectueuse à ce linge insensible.
En repassant près de Picciola: Je te sauverai! murmura Charney.
Il se retira dans sa _camera_, prit le plus blanc et le plus fin de ses
mouchoirs, tailla soigneusement son cure-dent, renouvela son encre, se
mit aussitôt à l'ouvrage, et lorsque son placet fut terminé, ce qui
n'arriva pas sans causer de dures angoisses, à son orgueil révolté, une
petite corde descendit de la fenêtre grillée le long du mur de la cour;
le pétitionnaire y attacha sa supplique, et la corde remonta.
Une heure après, la personne chargée de remettre le placet à l'empereur
prenait, accompagnée d'un guide, sa route à travers les vallées de Suse,
de Bussolino et de Saint-Georges, en côtoyant la rive droite de la Doria
riparia: tous deux étaient à cheval; mais ils eurent beau se hâter, des
obstacles inattendus les retardèrent dans leur course. Des pluies
récentes avaient défoncé le terrain, la rivière était débordée en
plusieurs endroits; des torrens semblaient unir entre eux la Doria et
les lacs d'Avigliano. Déjà les forges de Giaveno, rougissant de plus en
plus au loin derrière eux, annonçaient que le jour allait leur manquer
bientôt. Trop heureux alors de suivre la voie commune, ils gagnèrent la
magnifique avenue de Rivoli, non sans peine; et ce ne fut que bien avant
dans la soirée qu'ils arrivèrent à Turin. Là ils apprirent que
l'empereur-roi venait de partir pour Alexandrie.