VII.

Tout entier à l'enivrement du succès, Ludovic paraissait plongé dans une

stupeur extatique en entendant le comte parler ainsi, non qu'il prêtât

la moindre attention au sens de ses paroles; il n'avait garde! Mais son

moribond prononçait des mots, assemblait des idées, regardait, vivait,

suait! voilà ce qui le mettait en si grand émoi, et le saturait de

satisfaction et d'orgueil. Après quelques instans de silence admiratif:

--Vivat! s'écria-t-il enfin, vivat! _che maraviglia!_ Il est sauvé!

grâce à qui?...

Et il agitait en l'air le pot de faïence vide de tisane, et lui

adressait, en le baisant, les mots les plus doux de son vocabulaire.

--Grâce à qui? répéta le prisonnier. Grâce à vos bons soins peut-être,

mon honnête Ludovic. Mais si je guéris en effet, messieurs les médecins

n'en attribueront pas moins l'honneur à leurs ordonnances, et le

chapelain à ses prières.

--Ni eux, ni moi, n'en aurons la gloire! répondit Ludovic en s'agitant

de plus belle... Quant au _signor Capellano_... on ne sait pas... ça n'a

pu que bien faire... Mais l'autre!... mais l'autre!...

--Quel est donc ce sauveur, ce protecteur inconnu? dit Charney avec une

sorte d'indifférence; car il s'attendait que Ludovic attribuerait sa

guérison à l'intervention de quelque saint.

--Ce n'est point un protecteur, dit celui-ci, mais une protectrice.

--Comment? que voulez-vous dire? une madone, n'est-ce pas?

--Non, ce n'est point une madone, _signor conte_. Celle qui vous a sauvé

de la mort et des griffes du diable, sans doute, car vous mouriez sans

confession, c'est d'abord et avant tout la _signora Picciola! la

signorina Picciolina! Piccioletta!_ ma filleule... oui, ma filleule,

puisque c'est moi qui, le premier, lui ai donné son nom... son nom de

_Picciola_. Ne me l'avez-vous pas dit? Elle est donc ma filleule... je

suis donc son parrain... et j'en suis fier, _per Bacco_!

--Picciola! s'écrie le comte, se relevant tout-à-coup sur son séant,

s'accoudant sur son oreiller, et donnant à ses traits ranimés

l'expression de l'intérêt le plus vif.--Expliquez-vous, mon brave

Ludovic, expliquez-vous!

--Faites l'étonné! répliqua celui-ci avec son clignement d'oeil

obligé.--Est-ce donc la première fois qu'elle vous rend le même service?

Lorsque vous vous sentez atteint de ce mal, auquel vous êtes sujet,

n'est-ce point toujours avec cette herbe qu'on vous guérit? Vous me

l'avez dit du moins, et je m'en suis souvenu, Dieu merci; car il paraît

que Picciola en sait plus dans une de ses feuilles que tous les bonnets

carrés de Montpellier et de Paris attachés ensemble. Oui, ma petite

filleule, dans cette affaire-là, aurait défié un régiment complet de

médecins, fût-il de quatre bataillons, à quatre cents hommes par

bataillon! À preuve, que vos trois grimauds ont lâché pied en battant la

chamade et vous jetant la couverture sur le nez; au lieu que

Picciola!... ah! la brave petite plante! que Dieu en conserve la

graine!... quant à moi, je n'oublierai pas la recette, et si jamais mon

petit Antonio tombe dans la maladie, je lui en ferai boire en bouillon

et manger en salade, quoique ce soit plus amer encore que la chicorée.

Elle n'a eu qu'à se montrer, et la victoire a été décidée, puisque vous

voilà guéri, oui, vraiment guéri; car maintenant vous ouvrez de grands

yeux, vous riez!... Ah! vivat à _illustrissima signora Picciola_!

Charney prenait plaisir à la joie bruyante et loquace de son digne

gardien; son retour à la vie, l'idée de la devoir à cette même plante

qui déjà avait charmé ses longues heures de captivité, faisaient naître

en lui un vif sentiment de bonheur, et le sourire en effet se montrait

sur les lèvres fiévreuses encore, quand soudain une idée pénible,

cruelle, lui traversa l'esprit.

--Mais enfin cette plante, dit-il à Ludovic, comment a-t-elle contribué

à ma guérison? comment l'avez-vous employée?

Et une sorte de terreur l'agitait en faisant cette question.

--Rien de plus simple, répliqua tranquillement le geôlier; une pinte

d'eau sur un bon feu, trois bouillons... tisane parfaite; ça va tout

seul.

--Grand Dieu! s'écria Charney, retombant sur son oreiller, et portant la

main à son front, vous l'avez détruite! Ah! je n'ai point de reproches à

vous adresser, Ludovic; et cependant... ma pauvre _Picciola_! Que

vais-je faire, que vais-je devenir sans elle?

--Allons, allons, calmez-vous, lui dit Ludovic se rapprochant de lui et

prenant un son de voix presque paternal pour consoler le captif, accablé

de douleur comme l'enfant à qui l'on vient d'enlever un jouet

favori.--Calmez-vous, et ne vous découvrez pas comme vous faites.

Écoutez-moi bien, ajouta-t-il tout en s'occupant de rajuster les draps

et de remédier au désordre général du lit, occasioné par les brusques

mouvemens du malade.--Aurais-je dû hésiter à sacrifier une herbe pour

sauver un homme? non, n'est-ce pas? Eh bien! cependant je n'aurais pu me

décider à la tuer ainsi du premier coup, et à la faire entrer tout

entière dans la marmite. D'ailleurs, c'était inutile. Je ne lui ai fait

qu'un emprunt. Avec les ciseaux de ma femme, je lui ai coupé un tas de

feuillage dont elle n'avait pas besoin, quelques petits rameaux sans

boutons... car elle a trois boutons à présent! hein? c'est beau à

elle!... L'opération s'est bien faite, et elle n'en est pas morte. Au

contraire, _cap de dious!_ elle ne s'en porte que mieux à présent, et

vous aussi! Vous voyez bien qu'il faut être sage... Soyez sage, suez

bien, achevez de guérir, et vous la reverrez!

Charney lui adressa un regard de reconnaissance et lui tendit la main.

Cette fois, Ludovic avança la sienne, et pressa celle du comte avec

émotion, car sa paupière s'humecta. Mais tout-à-coup, se reprochant sans

doute cette infraction à la règle invariable de conduite qu'il s'était

tracée d'avance, les muscles de sa face s'allongèrent, sa voix devint

plus rudoyante. Enfin, tenant toujours entre ses mains celle du

prisonnier, mais cherchant à lui faire prendre le change sur le motif de

ce premier mouvement:

--Vous voyez bien que vous vous découvrez encore! dit-il, et il fit

rentrer doucement et doctoralement le bras du malade dans le lit; puis,

après de nouvelles recommandations, faites d'un ton officiel, il sortit

de la chambre, en fredonnant avec gravité:

Je suis geôlier,

C'est mon métier

Mieux vaut ça qu'être prisonnier.

Picciola(#39071) · 第 22 / 52 题