Tout entier à l'enivrement du succès, Ludovic paraissait plongé dans une
stupeur extatique en entendant le comte parler ainsi, non qu'il prêtât
la moindre attention au sens de ses paroles; il n'avait garde! Mais son
moribond prononçait des mots, assemblait des idées, regardait, vivait,
suait! voilà ce qui le mettait en si grand émoi, et le saturait de
satisfaction et d'orgueil. Après quelques instans de silence admiratif:
--Vivat! s'écria-t-il enfin, vivat! _che maraviglia!_ Il est sauvé!
grâce à qui?...
Et il agitait en l'air le pot de faïence vide de tisane, et lui
adressait, en le baisant, les mots les plus doux de son vocabulaire.
--Grâce à qui? répéta le prisonnier. Grâce à vos bons soins peut-être,
mon honnête Ludovic. Mais si je guéris en effet, messieurs les médecins
n'en attribueront pas moins l'honneur à leurs ordonnances, et le
chapelain à ses prières.
--Ni eux, ni moi, n'en aurons la gloire! répondit Ludovic en s'agitant
de plus belle... Quant au _signor Capellano_... on ne sait pas... ça n'a
pu que bien faire... Mais l'autre!... mais l'autre!...
--Quel est donc ce sauveur, ce protecteur inconnu? dit Charney avec une
sorte d'indifférence; car il s'attendait que Ludovic attribuerait sa
guérison à l'intervention de quelque saint.
--Ce n'est point un protecteur, dit celui-ci, mais une protectrice.
--Comment? que voulez-vous dire? une madone, n'est-ce pas?
--Non, ce n'est point une madone, _signor conte_. Celle qui vous a sauvé
de la mort et des griffes du diable, sans doute, car vous mouriez sans
confession, c'est d'abord et avant tout la _signora Picciola! la
signorina Picciolina! Piccioletta!_ ma filleule... oui, ma filleule,
puisque c'est moi qui, le premier, lui ai donné son nom... son nom de
_Picciola_. Ne me l'avez-vous pas dit? Elle est donc ma filleule... je
suis donc son parrain... et j'en suis fier, _per Bacco_!
--Picciola! s'écrie le comte, se relevant tout-à-coup sur son séant,
s'accoudant sur son oreiller, et donnant à ses traits ranimés
l'expression de l'intérêt le plus vif.--Expliquez-vous, mon brave
Ludovic, expliquez-vous!
--Faites l'étonné! répliqua celui-ci avec son clignement d'oeil
obligé.--Est-ce donc la première fois qu'elle vous rend le même service?
Lorsque vous vous sentez atteint de ce mal, auquel vous êtes sujet,
n'est-ce point toujours avec cette herbe qu'on vous guérit? Vous me
l'avez dit du moins, et je m'en suis souvenu, Dieu merci; car il paraît
que Picciola en sait plus dans une de ses feuilles que tous les bonnets
carrés de Montpellier et de Paris attachés ensemble. Oui, ma petite
filleule, dans cette affaire-là, aurait défié un régiment complet de
médecins, fût-il de quatre bataillons, à quatre cents hommes par
bataillon! À preuve, que vos trois grimauds ont lâché pied en battant la
chamade et vous jetant la couverture sur le nez; au lieu que
Picciola!... ah! la brave petite plante! que Dieu en conserve la
graine!... quant à moi, je n'oublierai pas la recette, et si jamais mon
petit Antonio tombe dans la maladie, je lui en ferai boire en bouillon
et manger en salade, quoique ce soit plus amer encore que la chicorée.
Elle n'a eu qu'à se montrer, et la victoire a été décidée, puisque vous
voilà guéri, oui, vraiment guéri; car maintenant vous ouvrez de grands
yeux, vous riez!... Ah! vivat à _illustrissima signora Picciola_!
Charney prenait plaisir à la joie bruyante et loquace de son digne
gardien; son retour à la vie, l'idée de la devoir à cette même plante
qui déjà avait charmé ses longues heures de captivité, faisaient naître
en lui un vif sentiment de bonheur, et le sourire en effet se montrait
sur les lèvres fiévreuses encore, quand soudain une idée pénible,
cruelle, lui traversa l'esprit.
--Mais enfin cette plante, dit-il à Ludovic, comment a-t-elle contribué
à ma guérison? comment l'avez-vous employée?
Et une sorte de terreur l'agitait en faisant cette question.
--Rien de plus simple, répliqua tranquillement le geôlier; une pinte
d'eau sur un bon feu, trois bouillons... tisane parfaite; ça va tout
seul.
--Grand Dieu! s'écria Charney, retombant sur son oreiller, et portant la
main à son front, vous l'avez détruite! Ah! je n'ai point de reproches à
vous adresser, Ludovic; et cependant... ma pauvre _Picciola_! Que
vais-je faire, que vais-je devenir sans elle?
--Allons, allons, calmez-vous, lui dit Ludovic se rapprochant de lui et
prenant un son de voix presque paternal pour consoler le captif, accablé
de douleur comme l'enfant à qui l'on vient d'enlever un jouet
favori.--Calmez-vous, et ne vous découvrez pas comme vous faites.
Écoutez-moi bien, ajouta-t-il tout en s'occupant de rajuster les draps
et de remédier au désordre général du lit, occasioné par les brusques
mouvemens du malade.--Aurais-je dû hésiter à sacrifier une herbe pour
sauver un homme? non, n'est-ce pas? Eh bien! cependant je n'aurais pu me
décider à la tuer ainsi du premier coup, et à la faire entrer tout
entière dans la marmite. D'ailleurs, c'était inutile. Je ne lui ai fait
qu'un emprunt. Avec les ciseaux de ma femme, je lui ai coupé un tas de
feuillage dont elle n'avait pas besoin, quelques petits rameaux sans
boutons... car elle a trois boutons à présent! hein? c'est beau à
elle!... L'opération s'est bien faite, et elle n'en est pas morte. Au
contraire, _cap de dious!_ elle ne s'en porte que mieux à présent, et
vous aussi! Vous voyez bien qu'il faut être sage... Soyez sage, suez
bien, achevez de guérir, et vous la reverrez!
Charney lui adressa un regard de reconnaissance et lui tendit la main.
Cette fois, Ludovic avança la sienne, et pressa celle du comte avec
émotion, car sa paupière s'humecta. Mais tout-à-coup, se reprochant sans
doute cette infraction à la règle invariable de conduite qu'il s'était
tracée d'avance, les muscles de sa face s'allongèrent, sa voix devint
plus rudoyante. Enfin, tenant toujours entre ses mains celle du
prisonnier, mais cherchant à lui faire prendre le change sur le motif de
ce premier mouvement:
--Vous voyez bien que vous vous découvrez encore! dit-il, et il fit
rentrer doucement et doctoralement le bras du malade dans le lit; puis,
après de nouvelles recommandations, faites d'un ton officiel, il sortit
de la chambre, en fredonnant avec gravité:
Je suis geôlier,
C'est mon métier
Mieux vaut ça qu'être prisonnier.