Prouville-sur-Mer, 3 septembre.
«Voici, chère amie, le petit événement qui a, pendant trois jours,
bouleversé la paisible population de la villa Vauvillier, dont je suis
l’hôte, et des villas Brodeau et Escroignard, ses voisines. Ne vous
ai-je pas dit déjà, dans une de mes lettres précédentes, comment ces
maisons normandes, c’est-à-dire celle des Escroignard et celle des
Brodeau, se disposent, en face de nos dunes désertes, aux environs de la
colossale construction des Vauvillier, qui a la prétention de
reconstituer un de ces magnifiques séjours d’été que les riches Romains
se faisaient édifier à Baïa, sous les empereurs? Il y a, entre notre
villa romaine et celle de la baronne d’Escroignard, un espace d’environ
huit cents mètres carrés à vendre, aux trois quarts planté de jeunes
sapins. Les Brodeau, eux, plus éloignés de la mer, sont situés derrière
ce terrain. Enfin, sur la plage, il y a une petite cambuse en planches,
flanquée de quatre ou cinq cabines, et qui s’intitule «Buvette» et
«Bains de Prouville». Elle est habitée par le «baigneur» à la chemise de
flanelle rouge, et sert surtout au douanier, qui vient s’y adosser
quand souffle le vent d’ouest.
»L’autre matin, en me faisant la barbe à la fenêtre, je remarque deux
gendarmes formant un groupe animé avec le baigneur, sa femme et le
douanier. L’un d’eux, le brigadier, a appuyé sa bicyclette contre la
porte de la cabane; il tient un carnet à la main et prend des notes; son
camarade, ayant mis seulement pied à terre sans abandonner sa machine,
semble prêt à bondir tantôt dans une direction, tantôt dans une autre,
selon les indications, sans doute confuses ou contradictoires, des trois
bras que je vois tendus successivement dans des sens divers: le bras de
drap vert du douanier, le bras de flanelle rouge du baigneur, le bras
nu, couleur pelure d’oignon, de sa femme. Un délit a été commis dans nos
environs. Le bruit s’en est déjà répandu dans la villa, je le sens à des
sonneries, à des allées et venues nombreuses et fébriles dans les
corridors. Moi-même, le menton aux trois quarts savonneux, je me
surprends à sonner la femme de chambre: ah çà! est-ce que nous aurions
été cambriolés, par hasard? La femme de chambre ne sait rien encore,
sinon que «Madame a vu les gendarmes, Madame a fait réveiller Monsieur,
Madame a une peur!...»
»En face de moi, près de la cambuse, le brigadier continue à écrire et
l’autre gendarme à faire de faux bonds vers l’est, vers le sud-est,
vers le midi. Les trois «témoins» ne sont plus du tout, mais plus du
tout d’accord; le douanier et le baigneur paraissent même échanger des
propos acerbes; les éclats de leur voix parviennent, malheureusement
indistincts, jusqu’ici. Quant à la femme, d’abord incertaine ou
prudente, c’est elle, à présent, la mieux renseignée, la plus
affirmative, la plus haussée de ton: son bras pelure d’oignon abat
successivement celui du douanier et celui du baigneur, et se fixe, lui,
lui seul, avec la rigidité d’un poteau indicateur, dans une direction
que j’estime sud-sud-est: cette femme a vu le ou les malfaiteurs
s’enfuir dans la direction de la villa Brodeau. Qui sait? peut-être
affirme-t-elle qu’il ou ils sont dissimulés sous les sapins du terrain à
vendre? Allons! gendarme, vas-tu bondir enfin?... Ce brigadier aussi,
qui prend des notes, des notes, comme un reporter!... Ah! les
cambrioleurs ont beau jeu! Du temps de la gendarmerie montée, les
chevaux au moins avaient de l’impatience, eux; ils piaffaient, ils
invitaient la police à sévir!...
»Je m’habille en hâte, je descends. Toute la villa est informée, du
moins de ce fait que les gendarmes sont là et qu’ils se renseignent, et
cela suffit à agiter maîtres et gens. Les plus paresseux des invités
sont debout et s’enquièrent, chacun, au fond, charmé qu’un événement
vienne secouer la torpeur d’un séjour au bord de la mer, si monotone
aussitôt que le fort de la saison est passé. Songez que, depuis plus
d’une semaine, il ne s’est rien fait ici que du _bridge_!...
»Tout à coup, une nouvelle: le concierge de la villa a vu les gendarmes
de près, lui; il a été interrogé par le brigadier. «Où est-il, ce
concierge, où est-il?» On apprend par lui que l’enquête est fondée sur
une plainte de la baronne d’Escroignard, qui, par sa bow-window, aurait
remarqué, toute la journée d’hier, un individu de fort mauvaise mine se
dissimulant entre les sapins du terrain à vendre. Le concierge, en
effet, avait aussi parfaitement vu l’individu; le baigneur, la femme du
baigneur, le douanier aussi l’avaient vu. Mᵐᵉ Vauvillier, notre
gracieuse hôtesse, affirma aussitôt qu’elle avait bien cru le voir. Le
maître d’hôtel déclara que ce n’était pas d’aujourd’hui que le terrain
en question servait d’asile à «toute une clique de propr’ à rien». Eh
bien, voilà qui est rassurant, par exemple!... Plusieurs de nous songent
à prendre le train. On se raconte des histoires de voleurs. Nous avons
deux petites femmes ici, que vous connaissez, chère amie, qui sont
nerveuses à l’excès; l’une d’elles--c’est la plus blonde--dit: «Moi, je
sais quelqu’un qui ne fermera pas l’œil de la nuit!» Son mari, pas assez
amoureux, soupire: «C’est moi!» On fait des projets pour la nuit
prochaine, au cas où les gendarmes ne se seraient pas rendus maîtres de
l’«individu».
»Vers midi arrive Brodeau. Comment! Brodeau n’est pas au _golf_? Non,
Brodeau renonce au golf, et, en général, à tout divertissement tant que
l’imbécile municipalité n’aura pas balayé la commune de la horde de
repris de justice qui en sont la honte et qui en feront la ruine à bref
délai.
»Avez-vous vu l’individu qui passe la nuit dans les sapins?... Eh bien,
dit-il, nous boycotterons!... Parfaitement! nous sommes plusieurs
propriétaires décidés à boycotter un pays livré aux apaches...
Défendons-nous, Vauvillier, que diable! si vous ne voulez pas que l’on
fasse main basse sur nos demeures...
»Vauvillier, cependant, n’a pas perdu son sang-froid; il fait observer
au bouillant Brodeau:
--Permettez, mon cher Brodeau, de quoi s’agit-il, en somme? Avez-vous
été volé, pillé, assassiné, vous ou les vôtres? Vos voisins l’ont-ils
été? Quelqu’un de la commune l’a-t-il été?... Un individu, oui, a été
signalé dans le terrain à vendre? Après?
--Permettez, osai-je ajouter moi-même, à l’appui de mon cher hôte,
passons en revue, s’il vous plaît, les forces que sont en mesure
d’opposer à cet individu les trois villas particulièrement menacées:
chez vous, quatre hommes valides, plus un mécanicien, plus trois
domestiques mâles,--quatre et un, cinq, et trois, huit. Ici même, ce
matin, au petit déjeuner, nous étions sept mâles à table; il y en a
autant, paraît-il, à l’office... Huit et sept, quinze, et sept,
vingt-deux. Vingt-deux hommes déjà, monsieur Brodeau!... Si, maintenant,
nous mobilisons la maison de la baronne...
»Mais la facétie a paru du plus mauvais goût. Ces messieurs étaient fort
sérieux. Brodeau n’admettait pas qu’il se fût privé de son golf pour
venir ici plaisanter; il ne quitta pas Vauvillier qu’il n’eût obtenu de
lui le serment de l’accompagner chez «qui de droit». Il s’agissait
d’amalgamer un bloc de propriétaires en vue d’une protestation
collective, véhémente!
»La baronne d’Escroignard, qui ne met pas les pieds chez les Vauvillier,
récemment enrichis, vint en personne, après déjeuner, à la villa
romaine--le danger raccourcit les distances--et elle donna un corps à la
vague terreur dont toutes ces dames étaient déjà saisies: elle avait vu,
elle, l’individu, elle donna de lui un signalement peu ragoûtant; il
avait couché sous ses fenêtres; elle n’avait pas fermé l’œil de la nuit;
elle était harassée; elle excita une grande pitié.
»Mᵐᵉ Vauvillier, intimement très flattée de recevoir la baronne,
essayait en vain de donner à l’entrevue un certain air de visite
mondaine; mais la baronne se maintenait ferme sur le terrain de la
défense commune, et n’abandonnait pas l’individu redoutable. Tout à
coup, ajustant son face-à-main, elle se dressa vers la baie ouverte sur
la mer et s’écria:
»--Le voici!
»Une dizaine de femmes et jeunes filles ne poussèrent plus qu’un cri.
L’individu était là-bas, assis sur la dune, et regardait la mer.
»Aussitôt, une réflexion, unanime, comme le cri d’effroi: «Et la
gendarmerie, pendant ce temps, que fait-elle, s’il vous plaît? Elle
déjeune!...» Une si amère dérision souleva les épaules. Elle s’était
transportée là le matin, la gendarmerie, en manière de promenade, à
bicyclette, et pour quoi? pour prendre des notes! Prendre des notes
quand il n’y avait qu’à opérer une battue dans le bois de sapins!... Et
à présent, elle déjeunait! elle s’adonnait à la sieste, peut-être! et
l’individu, en flagrant délit de vagabondage, est là, qui nous
nargue!... Ah! la police et les autorités locales eurent un fichu quart
d’heure, je vous prie de le croire; et, sur le dos du gouvernement, la
hautaine baronne et Mᵐᵉ Vauvillier se trouvèrent unies par une commune
oppression. Ensemble, elles désignaient du doigt le va-nu-pieds assis
sur la dune, le «propre-à-rien» qui troublait trois villas opulentes,
peuplées de plus de cinquante âmes. Il leur devait sembler énorme et
nombreux, quoique seul et misérable; Mᵐᵉ Vauvillier eut un mot:
»--Voilà nos maîtres!...
»La baronne acquiesça par un soupir. Toutes deux se courbèrent sous la
même servitude.
»Et, l’après-midi entier, l’individu demeura sur la dune, assis sur son
derrière ou étendu tout de son long, à demi enseveli par le sable, les
chardons bleus et l’herbe fine. Jumelles, prismes binoculaires,
longue-vue puissante de l’illustre fabrique d’Iéna étaient braqués
tantôt sur lui, tantôt sur la route poudreuse, où les plus optimistes de
nous guettaient encore le retour de la maréchaussée. Sous un fort
grossissement, le malandrin, tranquille comme un professeur en vacances,
était, ma foi, assez sordide: la barbe en essuie-pieds, le paletot
troué, la chaussure indescriptible, un feutre ayant reçu l’eau du
déluge, il provoquait des frissons sur la peau de nos jolies joueuses de
bridge désemparées, qui, pour la première fois depuis leur séjour à
Prouville, regardaient enfin du côté de la mer. L’une d’elles ne se
plaignit-elle pas que l’individu lui gâtât le paysage? alors que la
vérité était qu’il le lui faisait découvrir;--car, enfin, qu’est-ce que
nous venons faire ici, tous tant que nous sommes, sinon continuer à
jouer au bridge, au tennis, au golf ou à l’amour, comme à Paris, où nous
serions tout aussi bien!...
»Vers le soir, la gendarmerie étant inactive, les trois villas, de plus
en plus énervées, se préparant à passer la nuit blanche, et l’individu
se prélassant impunément sur la dune, j’annonçai à ces dames ma
résolution d’aller un peu le regarder sous le nez. On m’y encouragea
comme à une expédition héroïque:
»--C’est cela, me dit-on, montrez-vous et faites en sorte qu’il
comprenne que, des trois villas, nous le gardons à vue...
»J’enjambai, en me piquant les chevilles, ces chardons des dunes qui
sont de la couleur d’une eau de savon et font, dans leur ensemble, un
tapis aux nuances roses et bleuâtres, d’une délicatesse exquise, que je
ne connaissais point, car il est superflu de vous dire que, non plus que
les autres, je ne m’étais jamais autant avancé vers la plage. Notre
homme était étendu sur la pente sablonneuse; il ne dormait pas; son œil,
que ma présence ne troubla point, semblait fixé sur l’horizon, où des
nuages magnifiques préparaient une apothéose au soleil couchant. La mer
était d’un calme absolu, assez basse, et de grandes flaques stagnantes,
laissées par le flot et singulièrement enchevêtrées, reflétaient le ciel
en immenses tessons de grès flammés ou en débris d’émaux anciens d’une
richesse de tons fabuleuse. De petits fleuves, çà et là, sortant du
sable, en sources vives, serpentaient, se grossissaient, se ramifiaient
et s’allaient perdre au loin en de larges estuaires infiniment
compliqués. Auprès de nous, un bruit sec et menu, comme celui qu’on
entend par un vent faible, à la lisière d’un champ de seigle ou de blé,
provenait des sautillements des puces de mer innombrables. Au milieu des
bavardages des villas, entendons-nous jamais aussi ce large chant,
puissant et presque imperceptible, de la mer retirée?...
»Immobile et debout, à quelques pas du redoutable individu, je me
demandais comment j’allais l’aborder, lorsque lui, tout bonnement, me
dit, avec une simplicité et une conviction touchantes:
»--C’est beau...
»--Ah fis-je, étonné, ça vous plaît?
»--Ça serait malheureux que ça ne me plaise pas, dit-il; je viens de
Guerchy à pied pour voir à quoi que ça ressemble.
»--De Guerchy?...
»--... Canton de Joigny; c’est dans l’Yonne... C’est pas ici, tonnerre
de Dieu!... y a du ruban entre les deux!... Mais v’là quarante ans que
ça me démangeait... une idée, qu’est-ce que vous voulez?... Ah bougre,
si j’avais attendu que j’aie fait des économies, j’aurais bien crevé
avant de voir la mer...
»--Il y a quarante ans que vous vouliez voir la mer?...
»--Peut-être bien plus!... Une idée qui s’est logée là, comme la teigne,
dans le temps que j’étais moutard: «Y a du beau, que je m’étais dit,
faudra voir!...» J’y ai mis le temps, comme c’est visible: le loisir et
l’argent m’ont manqué...
»Et il riait dans sa barbe de trois semaines...
»--Au moins, lui dis-je, êtes-vous content de vous être passé votre
fantaisie?
»Il porta son regard vers le large, où les grands chuchottements de la
mer semblaient la voix du crépuscule admirable, et il dit:
»--L’homme qui passe avec de mauvaises chaussures est mal vu dans les
pays, et, en plus de ça, la saison est pluvieuse; mais ça ne fait rien,
je suis satisfait: c’est beau!...»
[Illustration: colophon]
_Achevé d’imprimer
le 1ᵉʳ février 1909._