--Que Potu vienne pour la première fois faire allusion à un mariage
entre nos enfants le jour où je lui annonce mon infortune, ça, c’est le
fait d’un gentilhomme. Mais que ceci se produise dans la semaine même où
Prosper nous arrive de Paris avec une situation qui lui permet de
demander, pour la première fois et le front haut, la main d’une
héritière, voilà ce que j’appelle une rencontre providentielle.
Mᵐᵉ Pacaud ouvrit la porte précipitamment et nous lança:
--Voilà M. Potu!
Elle avait la figure épanouie, arrondie en galette; elle avait du nom de
M. Potu plein la bouche.
M. Quinqueton et son fils firent tous les deux, de la main, ce geste qui
semble ouvrir de l’espace devant un personnage important. D’instinct, je
les imitai. A nous trois, nous étions la foule qui s’écarte devant les
pas d’un potentat.
La physionomie de M. Potu contrastait singulièrement avec celle que
venait de m’évoquer le juge de paix; ou, du moins, si elle était d’un
homme, à n’en pas douter, «carré en affaires,» c’était un de ses angles
tranchants qu’il poussait brutalement dans le bel espace élargi devant
lui par nos bras accueillants, par le retrait de nos corps, par nos
bouches en cœur.
--Bonjour, Potu!
--Bonjour, monsieur Potu!
--Bonjour.
A sa façon de dire «bonjour», on connaissait que cet homme avait des
chiens, qu’il montait à cheval et qu’il aimait, le matin, faire le tour
de ses communs, la cravache à la main, en se fouettant les mollets. Je
jugeai décent de me retirer. On me présenta; il ne me reconnut pas.
--Charmé, monsieur, dit-il. Vous n’êtes pas de trop. Je regrette de ne
pouvoir dire sur la place publique ce que j’ai à dire.
Il n’accepta point de siège. Il se promena pesamment dans la pièce. Il
avait le menton rasé, le teint d’un fruit superbe qui garde, sous la
peau, des rayons de soleil, les moustaches jaunies du fumeur, des
favoris d’un blanc immaculé, un ventre bedonnant sur des jarrets
d’acier.
Il se tourna soudain vers Prosper et dit:
--Mais vous êtes fou, mon garçon!
Les Quinqueton s’affaissèrent. Une demi-minute s’écoula. M. Potu dit:
--Sacrédié!
Puis on sentit qu’il allait parler; mais il préférait encore recourir à
son juron, qu’il répéta avec des intonations énergiques signifiant sa
colère et le regret qu’il avait de ce qui arrivait.
--Sacrédié de sacrédié de sacrédié!...
C’était le mot qui ouvrait l’écluse; le flot s’épancha.