PAULMIER.

_Histoire veritable et divertissante de la naissance de Mie Margot et

de ses aventures jusqu'à present._ 1735.

Gr. in-4 de 2 feuillets[102].

[Note 102: Nous n'avons trouvé cette pièce que dans le recueil

factice en 57 volumes formé par Jamet le jeune sous ce titre:

_Femmes_. Elle est dans le 38e volume. Jamet l'attribue à l'abbé

de Grécourt, et je serois volontiers de son avis. L'abbé, en

effet, qui étoit de Tours, comme on sait, avoit pu connoître Mie

Margot, qui étoit d'Amboise, dans un des fréquents voyages qu'il

faisoit en Touraine pour y reprendre sa joyeuse vie de chanoine

de Saint-Martin de Tours, ou pour aider madame d'Aiguillon, la

châtelaine de Verret, dans la composition du fameux recueil _le

Cosmopolite_. (V. notre article sur l'abbé dans le _Supplément

au Dictionnaire de la conversation_, 20e livraison, p. 258.)

Peut-être est-ce l'abbé qui fit l'éducation de Margot. Je le

croirois, d'après les détails qui se trouvent ici sur sa famille

et sur son enfance. Il étoit, du reste, plus que personne, en état

de le faire, et l'écolière, on va le voir, ne fut pas indigne de

lui.]

Le bruit que fait tous les jours la célèbre Mie Margot est trop

universellement repandu, tant dans Paris que dans la province, pour

qu'on puisse garder le silence sur la naissance et l'origine de cette

héroïne moderne. Son arrivée subite à Paris, annoncée d'abord par la

plus épaisse populace, pouvoit faire soupçonner la noblesse de son

extraction; mais, tous faits bien examinez, on en a fait une exacte

découverte. Cette aimable fille naquit à Amboise au mois de février

de l'année 1720, dans les jours les plus licentieux du carnaval. Son

père, qu'on appeloit Eustache Dubois, et sa mère, nommée Jacqueline

Rognon, ne purent contenir leur joye à la naissance de cet enfant de

jubilation. Les songes qu'avoit faits sa mère, et qui avoient servi

d'avant-coureurs à cette naissance illustre, les avoient avertis de la

haute reputation à laquelle parviendroit leur fille Margot. Sa mère,

Jacqueline Rognon, avoit, entr'autres songes, rêvé, quelques jours

avant de mettre au monde cette singulière creature, qu'elle accouchoit

d'un tambour, et que le bruit eclatant qu'il faisoit frappoit les

oreilles de toute la ville. Ce rêve, joint à d'autres de mesme estoffe,

engagea son père Eustache à faire tirer son horoscope. A la minute

mesme que Margot vit la lumière, le plus fameux sorcier d'Amboise fut

mandé. Après avoir fait passer toutes les etoiles par les quatre règles

de l'arithmetique, et avoir malicieusement envisagé la gentille Margot,

il resta comme en extase, et dit avec un ton de ravissement que cette

fille feroit le plaisir du plus grand royaume de l'Europe, et qu'elle

passeroit par les mains et par la langue de tout le monde. Comme les

oracles sont toujours equivoques[1] ses parens prirent les termes de

cette prediction du bon côté.

La petite Margot croissoit de jour en jour, et ses graces se

developpoient à vüe d'oeil. Il s'agit de vous faire son portrait: c'est

l'usage des historiens. Vous n'attendrez pas long-tems, car le voici:

Ses cheveux étoient d'un blond tirant sur le tombac[103], ses yeux

assez brillans et d'une fripponnerie à craindre, son nez entre le

ziste et le zeste, ses dents inégales, mais d'une olive claire; sa

bouche entre ronde et ovale, et son teint d'un blanc qui, joint avec

le roux de sa chevelure et de ses sourcils, representoit un satin

blanc de lait broché d'or; sa gorge sociable; sa taille etoit haute et

menue, et son panier si large, que depuis la ceinture jusqu'à la tête,

qu'elle avoit extremement bichonnée, elle ressembloit à un oranger en

caisse[104].

[Note 103: Le _tombac_ ou _tombacle_ est un métal de composition

formé par l'alliage du cuivre et du zinc. Il est blanc quand

celui-ci domine, ou jaune, comme ici, quand c'est le cuivre. Il

étoit, au dernier siècle, pour les gens du peuple, ce que le

chrysocale est aujourd'hui. Chaque faraud vouloit

De _tombacle_ ou d'argent la boucle

Aussi brillante qu'escarboucle.

(_Les Porcherons_, chant Ier [_Amusemens rapsodi-poétiques_,

etc. Stenay, 1783, in-8, p. 132].)]

[Note 104: On trouve une comparaison à peu près du même genre

dans des vers que cite La Mésengère à l'article _Tablier_ de son

_Dictionnaire des proverbes_:

Quelle grâce, en effet, quels charmes singuliers

Nos dames présentoient avec leurs grands paniers!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Sur une base énorme, obélisque nouveau,

Dans sa gaîne, le corps s'allongeoit en fuseau,

Et serré fortement, afin d'être plus libre,

Présentoit sur sa pointe un cône en équilibre.]

Son père, qui n'etoit qu'un simple remouleur de couteaux d'ancienne

fabrique, et sa mère, qui n'étoit qu'une tripière en détail, ne lui

refusèrent rien de l'education qu'on donne à une fille de son rang. La

petite Margot, qui, grace à ses manières affables et prevenantes pour

tout le monde, avoit mérité le nom de ma Mie, fit voir une curiosité

sans exemple pour les romans, et surtout pour les grandes histoires

où il etoit parlé d'enlevement de filles et de femmes. J'oubliois à

vous dire qu'on avoit predit à sa mère qu'elle seroit enlevée plus

d'une fois en sa vie. Sa mère voulut la stiler dans les fonctions de

son negoce; mais ma Mie Margot, qui n'avoit nulle inclination pour la

tripe, sortit un jour de la maison paternelle, et arriva à Paris entre

chien et loup; elle se logea dans le faubourg Saint-Germain, et, ayant

eu l'indiscretion d'y decliner son nom, ce fut à qui publieroit le

premier son arrivée. D'abord les ecosseuses de pois ne repetèrent autre

chose au coin des ruës; les polissons furent leur echo: bientôt toute

la ville en fut imbue.

Le penchant qu'elle avoit à devenir publique, et qui se manifestoit en

elle de jour en jour, la porta bien vite à ne plus faire mystère de son

séjour à Paris. Elle s'y fit voir, et la foire la vit avec plaisir et

avec profit; les preaux retentirent de son nom; Polichinelle la chanta,

et les theâtres la celebrèrent en chorus. Un jour qu'elle passoit sur

le Pont-Neuf, où une douleur de dents la conduisoit pour se faire

voir au gros Thomas[105], après quelques civilités materielles que lui

fit ce massif esculape, on fut tout surpris de voir qu'il embrassa

delicatement ma Mie Margot, et qu'il l'appella sa chère cousine. La

reconnoissance se fit avec de vifs transports de part et d'autre, et la

vanité de ma Mie Margot ne fut pas peu flattée de se voir parente de si

près d'un homme qui faisoit une si grosse figure sur le Pont-Neuf, et

qu'on peut appeler le pendant d'oreille du cheval de bronze.

[Note 105: Fameux arracheur de dents du Pont-Neuf, dont il est

déjà parlé dans les _Nouvelles à la main_ de 1728, dans le

_Journal_ de Barbier, _passim_, etc. Gouriet lui a consacré un

article dans son livre _Personnages célèbres dans les rues de

Paris_, 1811, in-8, t. Ier, p. 323-325. Une ancienne gravure,

reproduite par le _Magasin pittoresque_, t. 9, p. 324-325, le

représente sur son échafaud roulant, au bas de la statue de

Henri IV. Quand il mourut, on fit en son honneur, sous ce titre:

_Apothéose du docteur Gros-Thomas_, une chanson qui se trouve dans

le recueil s. l. n. d. paru à la fin du XVIIIe siècle, et intitulé

_le Chansonnier françois_ (12e recueil, p. 117-122). Des onze

couplets nous ne citerons que celui-ci:

Sur un char ceint de garde-foux,

Construit d'une forme nouvelle,

Il y débitoit pour cinq sous

La médecine universelle.

Le foie et les reins entrepris

Par son remède étoient guéris;

Et, par une secrette cause

Qu'il connoissoit dans tous les maux,

Il ordonnoit la même dose

Pour les hommes et les chevaux.]

Comme elle etoit d'une complexion fort amoureuse, l'air du Pont-Neuf

fut favorable à ses inclinations; les guinguettes furent honorées

de sa presence, et Vaugirard entre autres, comme le lieu le plus

voisin du faubourg où elle avoit porté ses premiers pas en arrivant

à Paris, disputa l'avantage de la preference aux autres tripots

bacchiques. Enfin ma Mie Margot devint aussi publique que l'avoit eté

la Tanturlurette, dont elle se trouva être la nièce dans une debauche

qu'elles firent ensemble au Gros-Caillou.

On parla de la marier, et plusieurs partis se presentèrent. Ses charmes

donnoient dans les yeux les plus en garde contre la beauté; il n'y eut

pas un corps de metier dans Paris, un etat libre et mecanique, qui

n'attentât sur sa personne; grands et petits, tout la voulut voir,

et les vaudevilistes les plus fameux tinrent à honneur de travailler

sur ma Mie Margot. Comme son humeur, aussi coquette que volage,

l'empêchoit de se fixer en faveur d'aucun de ses soupirans, chacun

resolut de l'enlever; elle le sçut et n'en fit que rire. Cependant

le bruit en courut, et tout le monde en voulut avoir la gloire; on

n'entendit plus que crier à pleine tête, dans tous les carrefours de

Paris: La Mie Margot a eté enlevée! Tantôt c'etoit trois pâtissiers

ensemble qui avoient fait ce coup, tantôt c'étoient trois rotisseurs,

et tantôt c'étoient trois procureurs[106]. Ses ravisseurs etoient

toujours au nombre de trois; on sçavoit que le nombre de trois etoit

son nombre favori: elle etoit née le trois fevrier, son père demeuroit

aux Trois-Andouilles, elle etoit venue au monde avec trois dents,

elle avoit trois trous au menton, elle avoit dejà de la gorge à trois

ans; sa mère avoit eu trois maris, et le bruit couroit qu'elle avoit

eu trois pères; elle avoit trois guinguettes attitrées, sçavoir:

Vaugirard, les Porcherons et la Courtille.

[Note 106: C'est un de ces enlèvements, un de ces triomphes de

Margot ma Mie (_sic_), qui est représenté sur une gravure du

temps, dont un fac-simile très exact a été donné dans la 26e

livraison du _Musée de la caricature en France_ (1834, in-4).

«Admirez le pouvoir de ses charmes! dit M. Jaime, auteur de

l'article qui accompagne cette reproduction. Elle a, sans doute,

quitté la ruelle parfumée d'un grand seigneur; elle a été trop

festoyée chez les gens du bel air: il lui faut des succès

nouveaux, et la voilà tombée dans les bras du peuple, ornée de

fleurs et de rubans. La courtisane, les rubans et les fleurs, le

peuple ramasse tout, comme les miettes d'un banquet royal. On la

porte en triomphe: elle inspire l'allégresse en attendant qu'elle

inspire la pitié. Crocheteurs, mitrons, rotisseurs, cabaretiers,

se sont tous cotisés pour payer les violons. Il n'y a pas jusqu'au

commissaire qui l'escorte avec son greffier, et qui danse au

milieu de ses administrés. C'est qu'en effet, tant que Margot

n'aura pas attiré le guet, qu'elle n'aura pas cassé les vitres, le

commissaire sera l'ami de Margot.» M. Jaime, depuis qu'il a écrit

ces lignes, est devenu lui-même commissaire central à Versailles.]

Semblable à la belle Helène, fameuse par son enlevement, ma Mie

Margot a eu plus d'un Pâris, et a vu répandre du sang pour l'amour

de son nom seul. Les femmes de ceux qui l'entretenoient à tour de

rolle conçurent contre elle une si grande jalousie, qu'il y eut trois

partis formidables qui conjurèrent contre sa vie. Les Dryades des

Champs-Elisées, les Nymphes de la Grenouillère[107] et les Pomônes

du Pilory, se distinguèrent entre autres par leur animosité; elles

obligèrent la pauvre Mie Margot à songer à retourner dans le sein

de sa famille, ou à porter la gloire de ses conquêtes dans les pays

étrangers. En attendant l'occasion favorable pour disparoître,

qui, je crois, grace à l'inconstance du public, ne tardera guères

à se presenter, ma Mie Margot a pris le parti de se montrer moins

frequemment. En vain ses ravisseurs entreprendroient de la defendre,

ils ne pourroient rien contre l'armée femelle qui lui a declaré la

guerre.

[Note 107: Ce lieu, où Vadé fit aussi ses fredaines, étoit

situé, comme on sait, sur la rive gauche de la Seine, en face

du jardin des Tuileries, à l'extrémité de ce quai, dont l'autre

partie portoit déjà le nom de d'Orçay, à cause des travaux que M.

Bertrand d'Orçay, prévôt des marchands, y avoit fait commencer en

1708.]

On apprendra au public le lieu de sa retraite et la suite de ses

avantures au moindre changement qui arrivera. Le lecteur ne sera

peut-être pas fâché de trouver à la fin de cette histoire la chanson

composée, à ce sujet, par le marchand de bouteilles cassées, l'un de

ses plus zelés partisans.

* * * * *

_Chanson nouvelle sur les aventures de ma Mie Margot, par le Marchand

de bouteilles cassées._

Sur l'air courant de _Ma mie Margot_.

En l'honneur de ma mie Margot,

Badauts, faites merveilles,

Faites chacun un bon écot

Et cassez vos bouteilles;

Les morceaux sont mon lot.

Vive, vive ma mie Margot!

Cassez bien des bouteilles.

Son nom fait grand bruit à Paris

Et nous rompt les oreilles;

De son air chacun est épris.

Où trouver ses pareilles?

Chantez tous à gogo:

Vive, vive ma mie Margot!

Mais cassez des bouteilles.

Un chacun la chante en chorus;

Elle amuse nos veilles;

Les poëtes, par leurs rébus,

Célèbrent ses merveilles.

Chantez tous à gogo:

Vive, vive ma mie Margot!

Mais cassez des bouteilles.

J'ai lu par ordre de M. le lieutenant général de police une

Histoire divertissante de ma Mie Margot, dont on peut permettre

l'impression.--A Paris, ce 12 octobre 1735.

Variétés Historiques et Littéraires (02/10) Recueil de pièces volantes rares et curieuses en prose et en vers · 第 13 / 53 题