_Mémoire sur l'état de l'Académie françoise, remis à Louis XIV vers
l'an 1696_[1].
[Note 1: Nous trouvons ce mémoire, dont nous ignorons l'auteur,
dans le _Bulletin des sciences historiques_, que dirigeoit M.
Champollion-Figeac, et qui forme la VIIe section du _Bulletin
universel_ fondé par M. le baron de Ferussac. Il se trouve dans
le tome 18, p. 98-100, et il y est dit qu'on l'a transcrit
textuellement d'après un manuscrit du temps.]
La bonté avec laquelle le roy a bien voulu se déclarer protecteur
de l'Académie françoise semble engager S. M. à lui donner quelque
moment de son attention pour la tirer du mespris et de l'avilissement
dans lequel elle est tombée depuis quelque temps. Cette compagnie
a toujours esté et est encore composée de plusieurs personnes d'un
mérite distingué dans les lettres; mais quelques petits esprits qui
s'y sont introduits s'en sont, pour ainsy dire, rendus les maistres
par l'absence des autres, que leurs différentes fonctions empeschent
d'assister régulièrement aux assemblées, et ont escarté ceux qui
auroient pu s'y trouver assidûment, en sorte que les honnestes se
sont piquez à l'envy l'un l'autre de n'y point aller, et s'en sont
même faict une espèce d'honneur dans le monde[2]. Cela, joint au
petit nombre d'ouvrages que cette compagnie a produit et au peu
d'attention que le roy semble y donner, faict croire au public qu'elle
est entièrement inutile puisqu'elle ne faict rien, et encor plus,
puisque S. M., à la pénétration de laquelle rien n'eschappe, semble
l'abandonner. Il est cependant vray de dire que le soin de faire
fleurir les lettres n'est point indigne du prince, car on remarque
que de tous les temps la politesse dans les nations a esté une marque
presque infaillible de supériorité sur les autres nations, et l'on
a veu que les siècles et les pays fertiles en héros l'ont esté en
hommes de lettres, et que la pureté du langage a toujours esgallé la
prospérité de la nation.
[Note 2: Pavillon, dans sa lettre à Furetière du mois de juin
1679, rend témoignage de cette inexactitude de la plupart des
académiciens et de l'inutilité de la présence des autres aux
séances. «J'ai été introduit, dit-il, _incognito_, il y a trois
jours, à l'Académie, par M. Racine, etc.... La scène qui s'y est
passée en ma présence n'a pas été fort utile à l'enregistrement
des décisions que l'on y a faites, puisque l'on n'a rien arrêté à
cette assemblée. J'y ai vu onze personnes. Une écoutoit, une autre
dormoit, trois autres se sont querellées, et les trois autres sont
sorties sans dire mot.»]
L'Académie françoise avoit jusque icy assez remply cette idée, plus
encore par raport aux pays estrangers qu'à la France mesme. Ils
regardoient cette compagnie comme un tribunal souverain pour la langue,
comme un corps toujours subsistant pour la conserver dans sa pureté, et
luy donner en mesme temps l'avantage des langues mortes, qui est de
n'estre point sujettes au changement, et celuy de la langue vivante,
qui est de se perfectionner.
Il n'en est plus de mesme à présent, et l'Académie est également
descriée et en France, et chez les étrangers.
Cependant rien ne seroit plus aisé que de rétablir ce corps dans son
premier lustre. Je sçay que le roy est à présent occupé à de plus
grandes et plus importantes affaires; comme je l'ay remarqué, celle-cy
n'est point à négliger, et la moindre marque que le roy voudra donner
de sa bienveillance pour l'Académie suffira pour la restablir.
Une chose qui a le plus contribué à faire ignorer au public l'utilité
de cette compagnie est le choix des ouvrages qui luy ont esté donnez:
un Dictionnaire, une Grammaire[3], une Poétique, une Rhétorique[4].
Qu'y a-t-il de plus difficile, de plus long, de plus ingrat, et, si
j'ose dire, de plus impossible à faire par quarante personnes ensemble?
Des ouvrages qui devroient estre composez par deux ou trois personnes
au plus ne peuvent estre entrepris par une compagnie aussy nombreuse et
dont les sentiments sont si partagez.
[Note 3: Les six années qui s'écoulèrent entre la publication du
Dictionnaire en 1694 et sa révision en 1700 furent employées, dit
Pellisson, «à recueillir et à résoudre des doutes sur la langue,
dans la vue que cela serviroit de matériaux à une grammaire,
ouvrage qui devoit immédiatement suivre le Dictionnaire, selon le
plan du cardinal de Richelieu.» _Hist. de l'Acad. franç._, t. 2,
p. 66.]
[Note 4: «Porter notre langue à sa perfection et nous épurer
le goût, soit pour l'éloquence, soit pour la poésie, c'est ce
que l'Académie se proposa d'abord, selon les vues du cardinal
de Richelieu; et, pour y parvenir, elle résolut de travailler
activement à un Dictionnaire, à une grammaire, à une Rhétorique et
à une Poétique.» _Id._, p. 42.]
A la vérité, le Dictionnaire pourroit estre destaché en plusieurs
parties différentes, et seroit par conséquent plus susceptible de
ce travail. Cependant, après soixante ans et plus d'une application
continuelle, ce Dictionnaire si attendu et tant célébré avant sa
naissance a enfin paru au public[5], qui a lu d'abord toutes les
imperfections et les fautes dont il est remply[6]; que doit-on
espérer du reste? Une grammaire que deux académiciens pourroient
achever en deux ans sera l'ouvrage d'un siècle pour l'Académie, et
encore aura-t-elle moins de succès que le Dictionnaire. Pour remédier
à ces inconvenients, il faudroit distribuer à cette compagnie des
matières qui, pour estre plus parfaictes, demanderoient le travail et
l'application de plusieurs personnes ensemble. Les occupations que
l'Académie avoit dans les premiers temps nous en fournissent l'exemple.
L'Examen du Cid a passé en justice pour un chef-d'oeuvre, et l'on voit
ce qu'en escrit M. Pellisson, que le premier dessein de l'establissement
de l'Académie estoit de perfectionner la langue en donnant des modelles
dans leurs ouvrages, et en faisant voir le bon et le mauvais des autres
ouvrages par les examens qu'ils en feroient ensemble.
[Note 5: Commencé en 1637, le Dictionnaire ne fut achevé qu'en
1694. V. notre article _Dictionnaire_ dans l'Encyclopédie du XIXe
siècle.]
[Note 6: Les académiciens eux-mêmes reconnoissoient l'imperfection
de leur oeuvre, et, bien plus, l'impossibilité de faire mieux,
si la méthode suivie pour le premier travail, et maintenue
pour les éditions qui se succédèrent jusque vers 1740, n'étoit
pas abandonnée. Un mémoire adressé à l'abbé Bignon par l'abbé
d'Olivet en janvier 1727, et publié, d'après le manuscrit, dans
_l'Athenæum_ du 10 septembre 1853, prouve assez la mauvaise
opinion qu'on avoit du Dictionnaire dans la partie saine de
l'Académie. «Le Dictionnaire, dit donc d'Olivet, ne vaut rien
dans l'état où il est, et, quand on y travailleroit cent ans, on
ne le rendra jamais meilleur, à moins qu'on n'y travaille d'une
manière toute contraire à celle qu'on a suivie jusqu'à présent. On
s'assemble dix ou douze, sans savoir de quoi il doit s'agir; on y
propose au hasard, selon l'ordre d'alphabet, deux ou trois mots à
quoi personne n'a pensé. Il faut faire la définition de ces mots,
faire entendre leur signification et leur étendue, et donner des
exemples ou des phrases qui fassent voir les diverses manières
dont ils peuvent être employés. Ces définitions se font à la hâte
et sur-le-champ, quoique ce soit la chose du monde qui demande le
plus d'attention. Les phrases ou les exemples se font de même;
aussi sont-ils pour la plupart si ridicules et si impertinents,
que nous en avons honte quand on les relit de sang-froid.»]
Si S. M. vouloit bien les rappeler à ce qu'ils faisoient pour lors,
et leur marquer quelques autheurs latins ou françois sur lesquels ils
donnassent leur jugement, cela seroit également curieux et utile. Ils
pourroient de temps en temps en imprimer de nouveaux; leurs conférences
deviendroient plus agréables, et tous les académiciens ne manqueroient
pas d'y assister le plus souvent qu'ils pourroient, pour peu que S. M.
parût s'y intéresser.
Cela n'empescheroit pas, si elle le jugeoit à propos, qu'ils ne
fissent une grammaire et les autres ouvrages dont ils sont chargez
par leurs statuts. Trois ou quatre personnes y travailleroient, et
rendroient compte ensuite à l'Académie de ce qu'ils auroient faict[7].
[Note 7: Le travail pour la grammaire se fit d'abord par toute
l'Académie assemblée. «On arrêta, dit Pellisson, qu'à l'un des
bureaux M. l'abbé de Choisy tiendroit la plume, à l'autre M.
l'abbé Tallemant.» Puis on se départit de cette méthode de travail
collectif, parcequ'on jugea qu'un ouvrage de ce genre «ne pouvoit
être conduit que par une personne.» On se décida donc à procéder
comme il est dit ici, c'est-à-dire à charger de cette grammaire
quelque académicien, «qui, écrit Pellisson, communiquant ensuite
son travail à la compagnie, profitât si bien des avis qu'il en
recevroit, que par ce moyen son ouvrage, quoique d'un particulier,
pût avoir dans le public l'autorité de tout le corps.» _Id._, p.
68.--C'est l'abbé Regnier qui fut choisi.]
Le roy pourroit aussy régler que tous les mois ou tous les deux mois un
académicien fist une action publique, et donner des sujets de prix[8],
ce qui pourroit se faire sans augmentation de dépense, en donnant trois
mois de vacation à cette compagnie, et en employant pour le prix le
quartier de jetons[9] qui ne seroit point distribué.
[Note 8: Il y avoit déjà un prix d'éloquence, dont la fondation
étoit due à Balzac, mais qui ne fut distribué pour la première
fois qu'en 1671, c'est-à-dire quinze ans seulement après la mort
du fondateur. «Comme son fonds avoit profité, lit-on encore dans
l'_Histoire de l'Académie_, ce prix, qu'il avoit fixé à deux cents
livres, fut porté à trois cents.» _Id._, p. 18.--Quelques années
après, on destina une somme pareille pour un prix de poésie.
Pellisson, Conrart et M. de Bezons, tous trois académiciens,
en firent d'abord les frais; puis, après la mort de Pellisson,
l'Académie en corps les prit trois fois de suite à sa charge;
enfin M. de Clermont-Tonnerre, évêque de Clermont, constitua ce
prix à perpétuité, en 1699, moyennant une somme de 3,000 francs,
placée sur l'Hôtel-de-Ville de Paris. Le donateur prononça, à
cette occasion, un discours qui se lit dans _le Mercure galant_ du
mois de juin de cette année-là.]
[Note 9: C'est à Colbert qu'on devoit ces jetons de présence.
«Afin d'engager encore davantage les académiciens à être assidus
aux assemblées, il établit qu'il leur seroit donné quarante jetons
par chaque jour qu'ils s'assembleroient, afin qu'il y en eût un
pour chacun, en cas qu'ils s'y trouveroient tous (ce qui n'est
jamais arrivé), ou plutôt pour être partagés entre ceux qui s'y
trouveroient, et que, s'il se rencontroit quelques jetons qui ne
pussent pas être partagés, ils accroîtroient à la distribution
de l'assemblée suivante. Ces jetons ont, d'un côté, la tête du
roi, avec ces mots: _Louis le Grand_, et, de l'autre côté, une
couronne de laurier avec ces mots: _A l'immortalité_, et autour:
_Protecteur de l'Académie françoise_.» _Mémoires_ de Charles
Perrault, liv. 3. Avignon, 1759, in-8º, p. 137-138.]
Je n'entre point icy dans le détail de la manière dont il faudroit
travailler, ny dans les règles qu'il faudroit establir par raport à ce
que je viens de dire, puisque cela seroit inutile et mesme ennuyeux; je
me contenteray seulement de dire qu'il me paroist que ce sont là les
seuls moyens de restablir l'Académie françoise dans son premier lustre,
et qu'il est de la grandeur du roy de donner cette marque d'attention
aux lettres, pendant que S. M. semble n'en donner qu'à la guerre et au
bien de ses peuples.
_Le Miroir de contentement, baillé pour estrenne à tous les gens mariez._
_A Paris, chez Nicolas Rousset, en l'isle du Palais, devant les Augustins._