XVI

L'attentat inouï de Jean Tabary détermina la rupture définitive de

Zézette avec son tuteur, sans toutefois que personne songeât à tirer

parti d'une circonstance qui pourtant paraissait propice à satisfaire

toutes les rancunes.

Si d'une part Jean renonça à se venger ouvertement de la résistance de

la jeune fille et de l'intervention quelque peu brutale de Giovanni,

celle-ci de son côté ne pensa pas une minute à mettre ses menaces à

exécution.

Bien que l'acte de Tabary, prévu par le Code et sanctionné par le

témoignage du dompteur, fût une arme dangereuse, elle ne s'en servit pas

plus que de la connaissance du crime.

Le scandale qui fut résulté d'une double dénonciation eut amené

peut-être la ruine de la ménagerie et, d'autre part, il eut fallu mêler

le nom de François Chausserouge à toute cette affaire.

C'était une extrémité à laquelle Zézette, quelque désir et quelque

besoin qu'elle en eût, ne pouvait se résoudre, et qui répugnait à son

caractère.

Comme tous ceux de sa race et de sa profession, elle avait pour la

police une instinctive horreur.

Il lui suffisait de continuer à inspirer à ses ennemis uns crainte

salutaire en les maintenant dans la persuasion qu'elle pouvait un jour

user de ce moyen.

Maintenant que Tabary, par la brutalité de son attentat et son insigne

maladresse, avait encore aggravé son cas, elle se sentait plus que

jamais maîtresse de la situation.

La scène de la veille lui permettait désormais de dicter sa volonté,

d'affirmer son autorité, de rompre avec son tuteur toute autre relation

que celles que la bonne administration de la ménagerie rendait

indispensable, cela lui suffisait.

Elle songea seulement à profiter de cette nouvelle victoire en se

mettant pour l'avenir complètement à l'abri d'une nouvelle agression.

La protection de Giovanni lui parut insuffisante; son intervention

constante lui sembla un danger pour le jeune homme.

Qui sait, maintenant que son amour n'était plus un secret pour Jean, si

celui-ci, conseillé par sa mère, ne serait pas capable, la jalousie

aidant, de profiter de son titre de tuteur pour causer des embarras à

cet amoureux d'une fille de quinze ans?

Il fallait donc mettre le dompteur à l'abri de toute tentative de ce

genre, et c'est alors qu'elle songea à avoir recours cette fois à la

protection de Charlot.

Avec un pareil appoint, elle se sentait de force à lutter contre les

Tabary.

Fatma, qui s'était mise, ainsi que son lutteur, si aimablement à sa

disposition, fut la seule à qui elle fit la confidence de ce qui s'était

passé.

Aucune indiscrétion n'était naturellement à craindre de la part de Jean,

qui, dès son retour à la caravane de sa mère, s'était mis au lit,

faisant répandre par Louise le bruit d'une chute qui l'obligeait à

quelques jours de repos.

Fatma ne montra pas le moindre étonnement en entendant le récit que lui

fit la jeune fille de la tentative de viol dont elle avait été victime.

--De la part de Tabary que je connais depuis des années, dit-elle, il

faut s'attendre à tout, c'est crapule et compagnie!... Seulement dans

cette affaire-là, tu as le beau rôle, il faut le garder. Tu as raison de

vouloir que ton amoureux ne se montre plus. Viens avec moi, nous allons

trouver Charlot, qui est à sa baraque... En route nous réfléchirons sur

ce qu'il y a lieu de faire.

Il était deux heures de l'après-midi; la ménagerie ne donnait qu'à

quatre heures sa première représentation de jour; ils avaient le temps

d'aviser.

--Je ne veux plus, dit Zézette, remettre jamais les pieds dans la

caravane des Tabary. Ce matin, j'ai déjeuné avec Giovanni au restaurant.

Mais tout à l'heure, quand je vais me trouver dans la ménagerie en face

de Louise, qu'est-ce que tu me conseilles de faire?

--Rien du tout. Attendre, agir comme si rien ne s'était passé. Ne

souffle pas mot de ce qui t'est arrivé dans la nuit, mais exige tout ce

que tu voudras. Ce que tu sais, ce qu'on t'a fait, te dégage

complètement et ils doivent s'estimer heureux que tu ne profites pas de

cette circonstance pour te plaindre. Et au fait, pourquoi ne te

plaindrais-tu pas?

--Parce que, dit Zézette, je ne veux avoir aucun

rapport avec la police. Cela m'entraînerait à dire des choses qui ne

doivent pas sortir de ma bouche... Si jamais je juge utile, quand le

moment sera venu, de me venger, je veux le faire seule et n'avoir

recours à personne. J'ai mes raisons pour cela.

Et en parlant ainsi d'un ton très modéré, très calme, les yeux de

Zézette brillaient d'un éclat inaccoutumé.

On eût dit que maintenant qu'elle se sentait plus forte, mieux armée,

partant plus sûre de réussir, elle mûrissait un plan, caressait un

projet, que la protection dont elle allait être l'objet et le concours

des circonstances allaient rendre réalisable.

Elle sourit, puis, sur un ton assez indéfinissable:

--Je me souviens, ajouta-t-elle, que mon père m'a dit souvent: Zézette,

chez ceux de notre race, les vrais ramonis, il est un principe dont il

ne faut jamais s'écarter, si l'on veut maintenir intactes sa dignité et

son indépendance: oeil pour oeil, dent pour dent! Eh bien! on m'a fait

souffrir, on a fait souffrir mon père, j'acquitterai cette vieille

dette, je rendrai au centuple tout ce qu'on m'a fait... Je vengerai du

même coup et mon père et ma mère, que Louise Tabary a tuée, et

moi-même... Et cela toute seule, avec vous deux et Giovanni, si vous

voulez m'aider... quand le moment sera venu...

--Mais pour le moment? interrogea Fatma. Que veux-tu de nous?

--En attendant que l'heure ait sonné, je veux être à l'abri d'une scène

semblable à celle d'hier... simplement.

--Zézette, ce n'est pas gentil... Pourquoi nous fais tu mystère, à nous,

tes amis, sur qui tu comptes, de tes projets d'avenir?... Nous pourrions

peut-être dès à présent t'aider plus utilement.

--Non! Non! riposta Zézette, plus tard... plus tard, je t'en prie!

Et elle ajouta en riant:

--Je ne me suis confiée jusqu'à ce jour qu'à mon lion Néron, qui me

comprend, lui... et qui m'approuve... Je n'ai rien dit à personne, pas

même à Giovanni... Mais, tu verras, tu verras!

En ce moment les deux femmes arrivaient à la baraque de Bertrand (de

Marseille), chez qui était engagé Charlot.

Le jeune lutteur, bien cambré dans son maillot, était en parade, car le

patron des Arènes donnait sans discontinuer, toutes les demi-heures,

des représentations pendant l'après-midi entière.

Déjà la foule nombreuse des curieux venus à la fête entouraient

l'estrade, le bonisseur avait embouché son porte-voix et conviait les

amateurs de belles luttes à entrer «afin d'admirer la force et l'adresse

des plus redoutables champions français, tous engagés par M. Bertrand,

si soucieux de conserver à son établissement unique au monde, son renom

et sa clientèle».

--Crois-tu qu'il est beau! dit Fatma en s'arrêtant subitement et en

désignant à son amie le torse musculeux de Charlot. Il ne nous a pas

aperçues. Nous allons entrer par derrière sans qu'il le sache et nous le

verrons lutter.

--Si tu veux! dit Zézette, auquel plaisaient tous les genres d'exercices

qui demandent du courage ou de la force.

Elles assistèrent à la représentation, cachées dans le coin le plus

sombre de la baraque.

Après l'enlèvement des haltères par un colosse appelé le Terrible

Toulousain, qui jongla également avec des poids de cinquante

kilogrammes, on aborda la partie la plus intéressante de la

représentation.

Charlot fut un des vainqueurs.

Fatma, les yeux béants d'admiration, serrait le bras de sa compagne à

chaque coup que portait son amant, à chacune de ses parades savantes.

--Tu sais, dit-elle tout bas, il lutte avec un comtois, un lutteur payé

pour cela, qui figure l'amateur, mais je crois qu'il nous a vues et

c'est pour de bon qu'il se tirait la bourre... Hein! est-il beau?

Crois-tu qu'avec un gars comme cela tu pourras être tranquille?

Après la représentation, Fatma tomba dans les bras de son amant.

--Tu sais, je suis bien souvent méchante avec toi... Mais chaque fois

que je te vois travailler, ça me fait la même émotion et le même

plaisir. J'oublie tout!... Dans ces moments-là, tu pourrais me demander

ce que tu voudrais.

Charlot sourit d'un air un peu fat et embrassa sa maîtresse.

--Tout ça, prononça-t-il, au fond c'est de la blague, si tu me voyais me

battre sérieusement, ça serait bien autre chose!

--Eh bien! y a peut-être Zézette qui a de l'ouvrage à te donner.

--Ah! tout ce qu'elle voudra, dit Charlot galamment, du moment que ça

vous fait plaisir à toutes deux.

Le lutteur était un garçon d'intelligence très fermée, d'esprit un peu

lourd. Très fier de ses biceps, il était dévoué à l'excès et s'il était

heureux de mettre sa vigueur au service des faibles et des «dames»,

comme il disait, c'était autant par orgueil que par bonté d'âme.

Pour Fatma, qui avait sur lui une influence énorme, il se fut lancé sans

une objection dans les aventures les plus périlleuses, sans se soucier

le moins du monde, ni même se douter du danger.

Il était honnête, mais d'une honnêteté à lui, qui l'empêchait de

concevoir et par conséquent d'accomplir une mauvaise action, mais son

inconscience lui eût fait commettre une infamie, sans du reste qu'il

s'en doutât, simple instrument dans la main de sa maîtresse.

--Attendez un peu, dit-il aux deux femmes, qu'on ait distribué le

«rouleau». Après ça, je suis à vous.

On appelle ainsi sur le Voyage, le montant des quêtes invariablement

faites dans les baraques, après chaque exercice.

Ce rouleau appartient toujours dans tous les établissements au patron.

Chez les lutteurs seulement, elle est partagée également entre les

pensionnaires de la maison.

Quelques instants après, tous les trois étaient attablés dans un petit

bar établi sur l'esplanade, non loin des Arènes, et Fatma exposait la

situation. Elle raconta l'attentat dont Zézette avait failli être

victime.

--C'est un rude salaud, que votre Tabary! dit Charlot, Giovanni ne

pouvait donc pas le crever tout à fait?

--Oh! il a eu son compte et pour l'instant, il ne songe pas à rebiffer,

mais s'il y avait lieu de lui administrer dans l'avenir une correction

sérieuse et digne de ses mérites, comme il est plus sage de ne pas

laisser Giovanni se compromettre davantage, puisqu'il est l'amant de

Zézette, j'ai dit à notre amie qu'elle pouvait compter sur toi.

--Je te crois! dit Charlot, j'aurai vraiment du plaisir à lui tarauder

les côtes à cet animal-là, surtout après ce que sa mère a fait à

Fatma... une bonne femme qui profite de sa situation pour nous

exploiter!

Alors Zézette prenant la main du lutteur:

--Je vous remercie, mon vieux Charlot, c'est gentil ce que vous faites

pour moi... Mais, ajouta-t-elle en le regardant dans les deux yeux, s'il

fallait m'aider dans une occasion où il pourrait y avoir du danger pour

nous deux... est-ce que je pourrais compter?...

--Pardi!... alors ce serait bien plus drôle! dit le géant.

--Voilà une cachottière qui ne veut pas nous dire ce qu'elle a envie de

faire... Pas vrai qu'elle a tort? dit Fatma.

--Si c'est pas le moment... elle a peut-être raison. Dès l'instant que

je lui dis que je l'aiderai quand le moment sera venu...

Sur le champ, on prit les dispositions les plus urgentes.

Il fut entendu que Charlot passerait désormais à la ménagerie toutes les

heures que lui laisserait son service. Zézette se faisait forte de

contraindre les Tabary à accepter ce contrôle.

Puis, comme il n'était pas prudent à la jeune fille de continuer à

habiter seule dans une caravane isolée, où elle restait en butte à de

pareilles tentatives; que, d'autre part, cette caravane était trop

étroite pour donner asile à trois personnes, il fut entendu que la fille

de Chausserouge irait demeurer rue Cler, dans le petit hôtel meublé où

Charlot avait élu domicile.

C'est là que chaque soir, Fatma, s'échappant de la tente où elle était

censée passer ses nuits, allait retrouver son amant.

Dans une chambre voisine du couple, Zézette n'aurait absolument rien à

craindre. De là, comme disait Charlot, et en prenant ses précautions, on

pouvait voir venir.

Les deux femmes furent de retour à la ménagerie juste au moment où les

garçons de piste préparaient la parade et donnaient à l'intérieur le

dernier «coup de fion».

Fatma courut à son entresort et Zézette rentra dans sa caravane pour

s'habiller et se préparer à paraître.

Elle y était depuis quelques minutes quand Louise Tabary y pénétra à son

tour, après avoir frappé un léger coup à la porte.

Jamais elle n'avait eu mine plus pateline et plus cauteleuse.

--Eh bien! ma chère enfant, que se passe-t-il donc? Tu n'es pas venue

déjeuner ce matin... Tu n'es pas malade?

La jeune fille regarda la vieille femme bien en face, stupéfaite, après

ce qui s'était passé d'une audace semblable.

--Non!... répliqua-t-elle. Je ne suis pas malade, mais ce n'est pas la

faute de votre fils... Après la scène de cette nuit, vous ne voudriez

pas que je remette jamais les pieds chez vous?

--Oui... je sais. Jean est au lit bien plus malade à la pensée du mal

qu'il t'a fait que des contusions qu'il a reçues. Il t'aime tant qu'il

avait perdu la tête, et c'est lui qui m'envoie pour te demander

d'oublier.

--Madame Tabary, riposta Zézette nettement, si vous voulez bien, nous

ne parlerons plus de rien. Mon âge m'empêche et m'empêchera longtemps

encore de faire valoir mes droits, mais la connaissance du passé,

l'attentat d'hier, m'ont valu l'indépendance. Je ne veux pas l'aliéner.

Il y a maintenant un abîme entre nous. Je ne le franchirai pas. Du

reste, j'ai pris mes dispositions. Je saurai résister même par la force.

--Alors, dit Louise très pâle, c'est la guerre que tu nous déclares

décidément? Tu ne veux plus qu'il y ait rien de commun entre nous que

nos intérêts?

--Parfaitement.

--Eh bien! à mon tour, je te préviens que cette solution ne me convient

pas... Nous avons jusqu'ici été trop faibles... En somme, tu n'es qu'une

enfant. Nous t'avons jusqu'à ce jour laissé suivre ton caprice et ta

fantaisie. C'est assez! Tu es notre pupille, nous avons des droits sur

toi. Nous les exercerons. Je te préviens qu'à partir d'aujourd'hui nous

exigeons que tu reprennes la vie d'autrefois. Si tu refuses, nous

saurons t'y contraindre... Au besoin, si tu continues à faire la

mauvaise tête, nous réunirons le conseil de famille qui avisera pour les

mesures à prendre...

--Eh bien! je parlerai!...

--Tu parleras! A ta volonté! Nous acceptons la lutte... Il est probable

qu'on accordera plus de crédit à la parole de mon fils et à la mienne

qu'aux accusations dénuées de preuves que tu pourras fournir et que

c'est toi qui supporteras les conséquences de ta mauvaise action... La

mémoire de ton père en souffrira et, d'autre part, si nous sortons

vainqueurs, je te préviens que tu peux t'attendre à tout... Nous verrons

qui cédera le premier... Est-ce ton dernier mot?...

Zézette hésita une minute. Une rougeur subite colora ses joues..

Voilà que subitement et au moment où elle s'y attendait le moins, ses

adversaires se révoltaient. Voici que furieux d'avoir été vaincus une

première fois, ils se décidaient à jouer leur dernière carte, le tout

pour le tout!

A quel parti s'arrêter?

Son plan échouait puisqu'elle était désarmée, puisque la menace d'une

dénonciation ne les effrayait plus. Elle pesa mentalement les

conséquences de la décision suprême qu'elle allait prendre.

Sans doute le résultat de cette réflexion rapide la satisfit; elle

estima que même livrée à elle-même, puisqu'elle avait depuis longtemps

renoncé à mettre la justice en mouvement, et aidée par ses complices,

elle était de taille à gagner cette dernière partie, car un sourire

éclaira sa physionomie.

--Oui, dit-elle enfin, c'est mon dernier mot.

--Eh bien! au revoir, ma fille, nous allons rire! fit la Tabary en

prenant congé et cessant désormais de dissimuler.

Elle sortit en faisant claquer la porte de la caravane et courut

rejoindre son fils.

--Tu sais, dit-elle à Jean, la môme est à la rebiffe! Ah! ma foi, ça m'a

tellement exaspérée que je lui ai lâché son paquet... Je l'ai mise en

demeure de nous dénoncer si bon lui semble, mais je lui ai signifié

qu'elle ait désormais à nous obéir comme par le passé.

--Tu as fait cela! dit Jean en se soulevant vivement sur un coude, alors

nous sommes fichus!

--Dors tranquille, mon fillot! La mère Tabary n'est pas de la rosée de

ce matin, elle en a bien vu d'autres. Demain nous serons les maîtres,

car demain, comme je te l'ai promis, nous serons débarrassés de l'autre,

de celui qui nous gêne, du beau dompteur, du défenseur des orphelins...

Quant à la petite, je sais d'avance qu'elle ne parlera pas!

--Mais si pourtant elle allait?..

--Je te dis de dormir tranquille... Laisse-moi faire, tu es malade, ne

t'occupe de rien...

--Mère, je veux me lever... Je n'ai plus rien et je puis t'être utile...

--Il faut que tu ne prennes part à rien... au contraire. Demain soir tu

pourras sortir... Laisse-moi faire jusque-là.

Quant à Zézette, l'entretien qu'elle avait eu avec Louise Tabary la

laissa fort troublée.

Elle avait encore quelques minutes avant la représentation, elle courut

prévenir Fatma de ce qui venait de se passer.

Évidemment, un danger inconnu la menaçait; elle pouvait à présent

s'attendre à tout; il fallait qu'elle se sentit de suite vigoureusement

appuyée.

--Fais vite venir Charlot... Je prévois qu'il y aura du grabuge... Tout

sera fini d'une façon ou de l'autre d'ici à quarante-huit heures, mais

je ne veux pas être prise au dépourvu. Qu'il s'arrange pour être libre,

je lui revaudrai cela...

--Que devra-t-il faire?

--Rien pour l'instant. M'obéir ensuite! Mais qu'il soit là!

--C'est bon! tu peux y compter, puisque nous te l'avons promis!

Zézette était à présent une toute autre femme.

Très bonne et très dévouée en temps ordinaire, toute la sauvagerie, la

rancune féroce des gens de sa race se réveillaient en elle, maintenant

qu'on la poussait à bout.

Le même sentiment qui avait décidé Chausserouge, cet être si faible, si

indécis, à frapper Vermieux, la décidait à présent à agir. Elle était

résolue à ne reculer devant aucune extrémité.

--C'est bon! C'est bon! On va voir! murmurait-elle tout bas, comment se

venge une ramoni!

Elle voulait sortir à tout prix victorieuse de la lutte qu'elle avait

acceptée. Il lui fallait tous les atouts; elle préparait son jeu.

En descendant dans la ménagerie, elle s'arrêta devant la cage de Néron.

Le lion vint en reniflant coller son nez devant les barreaux. Elle

passa sa petite main et flatta l'animal.

--Tu es avec moi, dis, mon vieux Néron? Tu ne m'abandonneras pas?

Et le fauve, relevant la tête, chercha à lécher le poignet de son amie,

comme s'il voulait répondre à son affectueuse parole.

Lorsque la salle fut faite, que le bonisseur eut annoncé le commencement

de la représentation, Zézette, redevenue calme, fit son entrée.

Après les exercices de Giovanni, elle manoeuvra ses bêtes avec la même

aisance qu'à l'ordinaire.

Le dernier numéro, c'est-à-dire son entrée dans la cage de Néron,

remporta un énorme succès.

Elle mit une sorte de coquetterie à obtenir de la docilité de l'animal

des résultats qu'elle n'avait jamais obtenus jusque-là. Le fauve, sous

le fouet de sa dompteuse, devenait câlin.

Elle le fit sauter, se coucha sur lui, introduisit sa tête bouclée dans

sa gueule.

Néron exécutait comme un simple caniche les exercices les plus variés

sans la moindre résistance.

Elle sortit de là au milieu des applaudissements, encore plus calme

qu'auparavant.

Au premier rang des spectateurs, Charlot le lutteur, qu'un avis de Fatma

avait fait accourir, se faisait remarquer par son enthousiasme.

Quand la foule se fut écoulée, il resta seul dans la ménagerie et vint

complimenter Zézette.

--Je me suis arrangé pour être libre, dit-il bas à l'oreille de la jeune

fille. Je suis à votre disposition. Que faut il faire?

--Dire comme moi et me faire respecter même par la force.

A ce moment, Louise Tabary s'approcha.

--Zézette, dit-elle d'un ton plein d'autorité, ce soir tu viendras

dîner. Jean, du reste, pourra se lever. Je te préviens en outre que tu

coucheras à l'avenir dans notre caravane, comme par le passé. Il ne

convient pas qu'une jeune fille de ton âge aille loger loin de ses

parents, seule dans un hôtel meublé.

--D'abord, madame, dit Zézette, vous n'êtes point mes parents, ni votre

fils, ni vous. Je vous ai dit ce matin que je ne remettrais jamais les

pieds chez vous. Donc, n'insistez pas! Je dînerai et je coucherai où bon

me semblera.

--Tu viendras, dit Louise furieuse. Tu nous dois obéissance!

--Pardon! dit Zézette en reculant d'un pas, je refuse!

--Tu refuses?

--Oui, ce soir, demain et les jours suivants, je resterai sous la

protection de M. Charlot, qui répond de moi. Donc, soyez tranquille, il

ne m'arrivera rien de fâcheux.

--Charlot n'a rien à voir là-dedans. Tu es ma pupille.

--Eh bien! je m'émancipe, voilà tout!

--Madame, dit Charlot, en avançant sur un signe de la jeune dompteuse,

mamz'elle Zézette s'est remise à moi pour la protéger. Je m'en suis

chargé. Le premier qui essaiera de lui manquer de respect... aura

affaire à Bibi. J'ai promis, je tiens ma promesse.

--Alors, dit Louise, pâle de colère, ce n'est plus Giovanni, tu donnes

dans les lutteurs, maintenant, et tu choisis justement monsieur, l'amant

de Fatma, je crois! Je vais la prévenir, nous verrons comment elle

acceptera cela...

--Oh! d'autant plus facilement que c'est elle-même qui a prié Charlot de

me prêter son aide et il n'a rien à lui refuser, dit Zézette. Ainsi!...

--C'est bon! cria Louise, je ne veux pas maintenant de scandale inutile,

mais nous verrons comment tout cela finira.

Elle courut au contrôle où Giovanni, en l'absence de Jean, comptait la

recette. Elle se fit rapidement rendre des comptes et revint à sa

caravane.

Une heure plus tard, et comme Charlot attendait sa maîtresse, en

compagnie de Zézette, dans le restaurant où ils avaient l'habitude de

prendre leur repas, ils virent arriver Fatma rouge de colère.

--Ah ça! Voyons, m'expliquerez-vous, demanda-t-elle, ce qui s'est passé?

La mère Tabary est venue au moment où j'étais sur l'estrade... Entre

deux séances, elle s'est mise à m'agoniser de sottises... Je ne sais pas

tout ce qu'elle ne m'a pas raconté..! Elle m'a traitée comme la dernière

des dernières... Nous nous sommes engueulées ferme et ma foi, j'ai fini

par lui ficher mon compte! Me voilà libre maintenant! Demain, j'irai

trouver Boyau-Rouge... Je lui vendrai les trucs de la vieille et,

puisqu'elle fait la méchante, nous allons la flanquer en bas, elle et

son entresort.

On mit rapidement Fatma au courant de la scène qui venait de se passer.

--Eh bien! tant mieux! cria-t-elle, ce sera plus vite fini!... Ça

chauffe... nous allons rire...

On était au dessert quand Giovanni, qui avait été retenu jusque-là par

les occupations multiples qui lui incombaient depuis l'indisposition de

Jean, vint retrouver ses amis.

--Je ne sais pas, dit-il à son tour, ce qu'a la mère Louise,

aujourd'hui. Je la connais, je suis sur qu'elle manigance un tour de sa

façon... Ouvrons l'oeil!

Zézette prêtait, sans y prendre part, une oreille distraite à cette

conversation.

Enfin, et comme si elle sortait d'une rêverie qui l'avait transportée à

mille lieues de ses complices:

--Aujourd'hui, l'heure est venue de tout vous dire... Je vais vous

révéler mon secret...

Et d'une voix haletante, pleine d'émotion, elle raconta tout, les

intrigues des Tabary au lendemain de la mort de son grand-père,

l'histoire de sa mère, morte à petit feu, minée autant par le chagrin

que par la maladie, l'influence néfaste de Tabary sur Chausserouge,

l'assassinat de Vermieux, auquel elle avait assisté, la mort de son

père, les scènes qui avaient suivi la fin du dompteur, et elle conclut:

--J'ai eu beau les menacer de tout dire. Je ne m'en sens pas le courage,

et d'ailleurs, je manque de preuves. Ils l'ont deviné et veulent passer

outre. A tout prix, les Tabary veulent me faire disparaître pour rester

les seuls maîtres de la ménagerie. Demain, j'aurai gagné... à moins que

ce ne soit eux! Si nous restons victorieux, je veux que nous ne le

devions qu'à nous-mêmes, sans l'assistance d'aucune police et j'ai pris

une résolution terrible...

Elle se tut.

Zézette avait parlé d'un ton si solennel que tous les assistants

sentirent que la décision de la jeune fille était irrévocable.

--Laquelle? demanda enfin Fatma.

--Celle de me débarrasser de Jean Tabary, répliqua tranquillement la

fille de Chausserouge. Je vous ai raconté tout à l'heure comment il

avait été le mauvais génie de ma famille... Aujourd'hui il est encore

mon ennemi... A bref délai, je serai sa victime, si je ne me révolte

pas... Le moment est donc venu... Il faut que Jean Tabary ou moi

disparaissions... Hier, nous nous sommes lancé un dernier défi, la mère

Louise et moi... Il faut que demain tout soit fini... Après-demain, il

sera peut-être trop tard!

--Mais, interrompit Fatma, tu partes absolument de te débarrasser d'un

homme comme de la chose la plus naturelle du monde... Et la police?...

--Il ne tiendrait qu'à moi de la mettre en mouvement... Mais je vous ai

déjà dit que je voulais agir par moi-même... Il ne s'agit que de savoir

choisir son moyen pour qu'elle n'ait rien à dire...

--Il y a l'exemple de Vermieux, dit Giovanni, comme tu nous l'a raconté

tout à l'heure. Je ne pense pas que ce soit ce moyen que tu as choisi.

Ça réussit une fois, mais rarement deux fois...

--Il y a Néron, simplement... dit Zézette, mon Néron, qui m'obéit comme

un chien docile et dont la férocité est connue de tout le personnel de

la ménagerie...

--C'est vrai que Néron ne ferait qu'une bouchée de Jean Tabary, dit

Fatma, mais comment arriver à?..

--Je n'hésite qu'en ce qui concerne le moyen d'exécution... Tabary, pour

son inoffensif numéro, entre dans certaines cages... Une erreur du

garçon de piste peut faire pénétrer dans la cage centrale l'animal

furieux au lieu de Loustic ou de la Grandeur, mais ça ne pourrait se

faire qu'en pleine séance, en public, au cours des représentations... Et

ce moyen-là est dangereux... Il en est un autre: Ouvrir la porte de la

cage et y jeter, la tête première, Tabary. Avec l'aide d'un gars comme

Charlot, ça serait facile, mais Charlot voudra-t-il se compromettre à ce

point?... conclut Zézette en regardant fixement le lutteur.

Charlot ne broncha pas. Devant cette interrogation muette de la jeune

fille, il haussa légèrement les épaules..

--Puisque je t'ai dit que j'étais décidé à tout.,. S'il le faut, je te

le jure, j'empoignerai ton Tabary par la peau du cou et je me charge de

te l'enfourner comme un simple pain de quatre livres.

--Nous n'en arriverons là que si nous ne pouvons faire autrement, dit

Zézette, qui parlait de cette résolution extrême de la façon la plus

naturelle du monde. Je ne voudrais pas compromettre pour rien l'ami

Charlot.

--Alors, que décides-tu?

--Je ne sais pas, mais je voudrais que vous me disiez franchement si

vous m'approuvez?

--Absolument! dit Fatma. Dent pour dent, oeil pour oeil.

--Donc, nous attendrons les événements. Là journée de demain sera une

journée mémorable, d'où dépendra notre avenir à tous. Nous laisserons

les Tabary nous attaquer... Il suffit seulement que je sache

aujourd'hui que j'ai sous la main des amis déterminés à agir, et à en

venir aux dernières extrémités si la façon dont on nous traitera nous y

force. Donc, ne vous éloignez pas... Ce soir, après la dernière

représentation, arrangez-vous pour passer la nuit, pas trop loin de moi,

afin d'être prêts à toute éventualité, et, ensuite, à la garde de Dieu!

Elle rentra la première dans sa caravane. Les conjurés restés seuls

demeurèrent confondus d'un tel calme, d'un courage pareil chez une

enfant, en somme.

Ils admiraient qu'elle eût pu, jusqu'à ce jour, porter le poids d'un

pareil secret et résister si vaillamment aux entreprises de ses ennemis.

Aussi, trouvaient-ils tout naturel qu'elle songeât à riposter, à

préparer une vengeance digne des tourments qu'on lui avait infligés.

A ces gens d'esprit droit, mais peu cultivé, la peine du talion semblait

une punition juste, méritée, et puisque la justice avait été impuissante

jusqu'à ce jour à protéger l'innocence persécutée et à punir le mal, il

paraissait équitable de choisir une revanche digne du forfait.

--En voilà une petite, dit Fatma, qui a de la tête! Tu l'épouseras,

Giovanni, et avec elle, quand vous serez tous deux redevenus les maîtres

de la ménagerie, qui n'aurait jamais dû cesser de vous appartenir, où

les Tabary n'auraient jamais dû mettre les pieds, vous ferez de l'or!

Vous deviendrez riches, je vous le dis!

--Dieu veuille que tu ne te trompes pas, dit en souriant le dompteur,

mais la lutte sera-t-elle égale, avec ces gens qui ont l'habitude du

crime, qui ont pour eux l'âge, presque le droit, puisqu'en somme, ils

sont les tuteurs?

--Mais puisque Charlot se charge de tout! riposta Fatma. N'est-ce pas,

Charlot?

--Pour sûr! dit le lutteur, je les déteste, ces canailles-là, comme si

c'était à moi qu'ils aient fait du tort! Et je n'hésiterai pas une

minute, quand je devrais y perdre mon nom!

Jusqu'à l'heure des représentations de la soirée, les conjurés restèrent

ensemble, faisant leurs projets d'avenir.

Enfin, quand vers onze heures du soir, longtemps après le départ de

Giovanni, le lutteur et sa maîtresse durent enfin se retirer, ils se

rendirent sans bruit, évitant de se faire remarquer, vers la caravane

déserte voisine de celle de Zézette, où ils avaient décidé de passer

cette nuit suprême.

Giovanni y couchait encore, mais on avait étendu un matelas à terre, sur

lequel devaient reposer les deux amants.

Ils approchaient de cette caravane, lorsque dans l'obscurité de la nuit,

ils aperçurent une ombre qui les précédait et se dirigeait vers la

voiture.

Fatma serra le bras de son amant.

--- Louise Tabary! dit-elle tout bas, que diable va-t-elle faire par là?

Tous les deux, très intrigués de cette découverte, voulant en avoir le

coeur net, se dissimulèrent dans l'angle formé par deux baraques

accolées l'une à l'autre.

Louise s'arrêta devant la caravane, jeta autour d'elle un coup d'oeil,

puis elle ouvrit la porte de la roulotte et entra.

Charlot s'avança alors doucement, monta sur une roue et jeta un coup

d'oeil à l'intérieur par la petite fenêtre.

Louise Tabary avait allumé une bougie; elle s'était arrêtée devant le

porte-manteau qui supportait les vêtements ordinaires de Giovanni.

Le lutteur ne put exactement se rendre compte de ce que faisait la

vieille femme, qui presqu'aussitôt souffla la lumière et ressortit, non

sans s'être assurée en promenant de nouveau autour d'elle un regard

investigateur qu'elle n'avait pas été épiée, mais il se réserva

d'avertir le dompteur de cette démarche insolite que rien n'expliquait.

La caravane appartenait à Chausserouge, mais Louise Tabary n'avait rien

à y faire et sa présence à une pareille heure ne présageait pas un but

honnête.

En effet, après la représentation, Charlot raconta ce qu'il avait vu à

Giovanni, mais personne ne put trouver le mot de l'énigme.

--Elle aura voulu savoir, dit le dompteur, si j'avais déménagé et si son

fils pouvait recommencer sans danger sa tentative récente. Elle aura été

fixée, puisqu'il lui aura été possible de s'apercevoir que, non

seulement je ne me disposais pas à céder la place, mais encore que tout

était préparé pour vous recevoir. Donc nous serons tranquilles cette

nuit... Attendons la suite!

En effet, Zézette put, toute cette nuit, reposer en paix.

Jean Tabary, absent depuis deux jours, ne se montra pas.

Le lendemain, à onze heures, Giovanni allait chercher la jeune fille

pour la conduire à leur restaurant habituel quand il fut accosté par un

personnage qu'escortaient deux hommes à mine suspecte.

--Vous êtes le dompteur Giovanni? dit l'inconnu.

--Oui, monsieur.

--Veuillez alors me conduire à votre caravane. Je suis commissaire de

police du quartier des Invalides et vous êtes accusé d'avoir volé à la

femme Tabary une somme de 550 francs.

--Mais, monsieur... protesta le dompteur..

--Vous vous expliquerez plus tard, dit le magistrat, je ne demande pas

mieux que de vous trouver innocent.

Une minutieuse perquisition n'amena aucun résultat, quand tout à coup,

dans l'une des poches intérieures d'un veston du dompteur, un inspecteur

découvrit une petite liasse qu'il ouvrit...

Elle contenait cinq cent cinquante francs en cinq billets de cent francs

et un billet de cinquante, exactement la somme réclamée par Louise

Tabary.

Giovanni était atterré. Comment cet argent se trouvait-il dans sa poche?

Il y eut un moment de silence que rompit le premier le commissaire.

--Monsieur, dit-il, vous êtes arrêté. Je vous prie de me suivre à mon

bureau, où vous allez être interrogé régulièrement.

--Mais, monsieur le commissaire, interrompit le malheureux, je vous

assure, je vous jure...

--Vous vous expliquerez tout à l'heure, repartit le magistrat d'un ton

glacial.

--Monsieur le commissaire, dit alors Zézette, je vous affirme sur

l'honneur que Giovanni est innocent!... Je suis la fille du dompteur

Chausserouge, aussi intéressée par conséquent que Mme Tabary à ce que

ces cinq cents francs que l'on prétend avoir été volés se retrouvent et

je sais... je suis sûre que Giovanni est l'objet d'une machination

infâme... qu'il est innocent!...

--Nous verrons! dit le magistrat.

Il fit un signe et sortit, suivi des inspecteurs qui entraînèrent

Giovanni.

Zézette demeura seule, désespérée.

C'était donc là le commencement de cette vengeance dont l'avait menacée

Louise Tabary! Et maintenant à quelles représailles n'allait-elle pas se

livrer?

Aujourd'hui, c'était le tour de Giovanni. Demain, ce serait le sien!

Et une haine sauvage mordait l'enfant au coeur, une haine qu'elle eût

voulu assouvir de suite!

Giovanni arrêté!... Ce garçon si doux, si bon, si incapable d'une

mauvaise action!

Et se trouver dans l'impossibilité de le secourir, de l'arracher des

griffes de cette police détestée!

Courir à son tour derrière le jeune homme, au commissariat, révéler ce

qu'elle savait, à quoi bon!

On ne la croirait pas... On la croirait encore moins maintenant qu'on

pourrait penser qu'elle agissait dans un but de vengeance, uniquement

pour sauver son amant!

Car enfin, quelle autre preuve possédait-elle que son témoignage, ce

témoignage que l'arrestation de Giovanni rendait désormais suspect.

Ah! certes, il fallait agir, agir promptement et sûrement.

La vieille femme s'était promis une revanche... elle la prenait ou du

moins commençait à la prendre.

Non, elle, Zézette, ne donnerait pas à sa mortelle ennemie, une pareille

satisfaction!

Ce qui importait à présent, c'était de chercher un moyen de prouver

l'innocence de Giovanni et l'indignité de la conduite des Tabary.

C'était de trouver une occasion de vengeance.

Et soudain revint à son esprit, le projet qu'elle avait formé tout bas

et qu'elle caressait depuis si longtemps.

Ah! certes, il était grand temps de le mettre à exécution... mais

comment?

Elle en voulait bien plus à Jean, la cause première de tous ses maux,

qu'à Louise, mais Jean, retenu à la chambre, n'avait pas paru depuis

deux jours.

N'importe! il fallait agir! Peut-être un hasard heureux la

favoriserait-il!

Et elle descendit à la ménagerie.

L'établissement était désert. Les bêtes assoupies reposaient, étendues

dans leurs cages. Mélancoliquement, le cerveau rempli de pensées, du

projets contradictoires, elle marcha lentement dans la petite allée qui

longe les barreaux.

En passant, elle appelait par son nom, chacun des pensionnaires, et

flattant, quand ils étaient à proximité de sa main, ceux que leur bon

caractère désignait à sa caresse.

Une inspiration ne lui viendrait donc pas... un moyen de se venger et de

faire une éclatante justice!...

Et c'était sur ces animaux qui avaient inconsciemment servi à accomplir

la plus terrible des besognes qu'elle comptait pour triompher!

Quand elle fut en face de son grand ami, du héros de tant de drames, de

Néron, elle s'accouda à la balustrade et demeura rêveuse...

De nouveau son projet, ce projet qui la hantait, lui revint en tête...

Le lion, à la vue de la jeune fille, s'était levé; il se battait les

flancs avec sa queue, reniflait aux barreaux et grattait le plancher

avec ses ongles...

L'oeil de Zézette s'illumina...

Pauvre Néron! C'était sur lui qu'elle avait compté surtout...

Mais aucune occasion ne se présentait...

Plus elle regardait le lion, plus l'idée fixe qui l'obsédait

s'implantait dans sa cervelle...

Et à ce moment où, toute à sa haine, elle était prête à tous les

héroïsmes, il ne lui sembla plus aussi impraticable.

Elle s'étonna de n'en avoir pas plus tôt tenté l'exécution.

C'était si simple!

Profiter d'une occasion où Jean Tabary seul avec elle dans la ménagerie

viendrait à proximité de la cage, faire un signe à Charlot resté aux

aguets, ouvrir la cage pendant que le lutteur, saisissant son ennemi par

la ceinture, l'enfournerait par l'étroite ouverture jusque sous les

pattes du fauve!

Pourquoi avait-elle reculé?

Ah! oui, elle se souvenait... Elle avait craint de compromettre Charlot,

malgré sa bonne volonté.

Pourtant, il n'y avait rien à craindre...

On avait tué Vermieux et nul doute n'avait germé dans l'esprit des gens

de police.

Cette fois encore, sans témoins, ils attribueraient la mort de Tabary à

un accident fréquent dans les ménageries.

Décidément, elle avait été faible et elle subissait aujourd'hui la peine

de son défaut d'énergie.

Du coup elle eût été vengée; Giovanni n'eût pas été arrêté et, son crime

eût-il été découvert, sa situation n'eût certainement pas été pire.

Quel avenir lui était réservé pendant les quatre années qui la

séparaient encore de sa majorité, vis-à-vis de ses bourreaux, qui

avaient pour eux la force et la ruse?

Elle en était là de ses désolantes réflexions et elle s'oubliait à

caresser Néron, quand soudain la crinière de l'animal se hérissa et il

se dressa debout contre les barreaux, faisant entendre un sourd

rugissement.

Elle se retourna.

Jean Tabary, la face encore meurtrie, venait d'entrer dans la ménagerie.

Il avança, l'air goguenard, les lèvres plissées par un sourire mauvais.

--Bonjour, Zézette!... Eh bien! tu te consoles avec Néron d'avoir perdu

ton amoureux.

L'enfant ne répondit pas.

Elle se retourna et resta adossée à la cage.

--Un joli choix que tu avais fait là! Un voleur! Encore heureux que ma

mère s'est aperçue à temps de son manège... Et ce n'était probablement

pas son coup d'essai!

--Tais-toi! fit la jeune fille. Tais-toi! ça vaudra mieux! Mieux que

personne, tu sais que tu mens!...

Ne crains rien! ça ne te portera pas bonheur!

--Qu'est-ce que tu veux que ça me fasse? Je suis le maître ici... Il a

porté la main sur moi... Il est puni!

--Le dernier mot n'est pas dit... prononça Zézette, je suis là encore,

moi... et tu ne me feras pas arrêter!...

--Non, mais je te prendrai... j'ai juré que tu serais à moi, Zézette...

je ne reculerai devant rien... je t'en préviens! Je t'avais prévenue, tu

vois que je tiens ma promesse...

--Il me reste d'autres défenseurs... et ceux-là peut-être auront raison

de toi!

--Qui cela?... Fatma... et Charlot, deux brutes!

--Il y a aussi Néron, dit Zézette, en montrant du doigt le lion qui, la

gueule sanglante, ne cessait de gronder en regardant Jean Tabary.

--Si celui-là me gène trop, répliqua le jeune homme, je ne regarde pas à

un lion de plus ou de moins... Une balle un jour qu'il ne sera pas sage

ou une boulette dans sa viande, j'en aurai vite raison.

--Pas tant que je serai là! cria Zézette. Néron est à moi... et si après

m'avoir enlevé Giovanni, tu tentais de toucher à celui-là, qui

m'appartient, alors, je ne sais pas ce que je ferai, mais je te le jure,

je trouverai un moyen de te faire payer toutes tes saletés en une

fois!...

--Oh! pas de gros mots, ma petite! riposta Tabary en s'avançant. Je ne

sais même pas pourquoi je discute avec toi. Je n'aime pas qu'on me

résiste... Maintenant ou plus tard tu seras à moi et je saurai déjouer

toutes tes finasseries! Ah! pauvre gamine! tu ferais bien mieux de

m'écouter... au lieu de te mettre en travers... Tu y gagnerais

davantage...

Et tout en parlant, il s'avançait, l'oeil allumé...

Il regarda autour de lui et comme s'il eut été aiguillonné par un désir

subit, il ouvrit les bras et chercha à saisir la jeune fille.

Mais elle s'était cramponnée aux barreaux de la cage.

Trois pas seulement la séparaient encore de l'homme.

--N'avance pas davantage, sinon...

--Sinon?... interrogea Tabary en gouaillant, sinon quoi?

--Sinon... aussi vrai que nous sommes seuls ici, je te plante cette

fourche dans le ventre...

Elle venait d'apercevoir la fourche de fer qui servait aux entrées de

cage, elle l'avait saisie et la tendait à son agresseur.

--Tu me fais rire, tiens! dit Jean.

Par un mouvement rapide, il saisit les dents de la fourche avec ses deux

mains et parvenant à l'arracher de celles de la jeune fille:

--Tu vois bien! fit-il en s'avançant de nouveau.

--Alors tant pis pour toi!

Elle se retourna, d'un vigoureux coup de pouce, fit sauter le solide

loquet, qui fermait la porte basse de la cage et elle l'ouvrit toute

grande.

--Ici! Néron! cria-t-elle.

Surpris par cet acte désespéré, Jean pâlit et recula.

--Tu es folle! Veux-tu fermer!

--Ah! tu as peur, ricana Zézette. Allez, Néron, hop, sautez!

A la vue de l'ouverture béante, Néron s'était élancé en rugissant. En

deux bonds, il avait rejoint Tabary qui fuyait et, lui sautant sur les

épaules, l'avait renversé sous lui...

Un instant, les yeux brillants de haine, Zézette considéra le fauve,

effroyable, s'acharnant sur sa victime...

Jean râlait.

--Zézette! A moi! je t'en prie!

Mais l'enfant ne bougeait pas.

Aux rugissements du lion répondaient maintenant les rugissements de tous

les pensionnaires.

On accourut, au bruit de l'horrible concert. Fatma, puis Charlot, puis

la mère Tabary... et tous restèrent épouvantés devant ce spectacle

terrible.

Maintenant, Jean, le corps déchiré, mis en lambeaux, ne bougeait plus...

Zézette ramassa sa fourche.

--En arrière, Néron, rentrez!...

A cette injonction, le lion abandonna sa proie.

Devant l'enfant qui le tenait en respect, la fourche haute, il recula...

et deux minutes après, tandis qu'on étendait le cadavre sur un lit de

paille, il était réintégré dans sa cage...

Alors Zézette marcha vers la mère Tabary et d'une voix haute:

--Votre fils a eu l'imprudence d'ouvrir la cage de Néron; je regrette de

n'être pas arrivée à temps pour le sauver.

La vieille femme ne trouva pas un seul mot. Le coup qui la frappait

était si inattendu que son énergie habituelle et son sang-froid

ordinaire l'avaient abandonnée.

Puis sur un ton plus bas:

--J'ai accepté la lutte. Ne pensez-vous pas que mon père est bien vengé!

Louise Tabary comprit enfin. Elle éclata:

--C'est possible! Mais je tiens l'autre! Je ne le lâcherai pas,

Giovanni, le voleur!

En ce moment et comme s'il n'eût attendu que ce mot pour se montrer,

Giovanni parut:

--Giovanni le voleur, prononça le jeune homme, qu'on vient de mettre en

liberté... sur la déclaration de Charlot, qui vous a vue, la nuit

dernière, au moment où vous cachiez dans mes vêtements la somme que vous

m'accusiez d'avoir volée.

--Tu mens! cria Louise.

--Nous avons vu! déclarèrent d'une seule voix Fatma et le lutteur, qui

entraient derrière le dompteur.

Un instant, les yeux de Louise Tabary papillotèrent... Elle était cette

fois vaincue irrémédiablement, elle défaillit et tomba sans force sur le

corps inanimé de son fils...

Deux mois plus tard, des affiches couvraient les murs de Paris:

DEMAIN

A LA MÉNAGERIE CHAUSSEROUGE

_Débuts dans leurs exercices nouveaux_

=Du dompteur GIOVANNI=

et de sa femme

=La célèbre ZÉZETTE=

Émancipée par le mariage, la jeune fille était enfin redevenue seule

maîtresse de la ménagerie.

Fatma et Charlot étaient propriétaires d'un entresort qui rivalisait

avec celui de Boyau-Rouge.

Louise Tabary, sa liquidation terminée, avait quitté le Voyage.

Zézette : moeurs foraines · 第 17 / 18 题