Ce fut la première grande tournée entreprise par la ménagerie
Chausserouge depuis la consécration qu'elle avait reçue à Paris.
Elle dépassa en succès tout ce qu'on était en droit d'espérer.
Autant le séjour «en villes mortes» est désastreux pour une installation
de peu d'importance, autant il est fructueux s'il s'agit d'un
établissement connu, capable d'éveiller la curiosité de la population
toute entière.
Du reste, une publicité savante, dans laquelle entrait pour beaucoup la
reproduction dans les journaux locaux d'articles découpés dans les
feuilles parisiennes et signés de noms retentissants, précédait, dans
chaque chef-lieu, l'arrivée de Chausserouge père et fils.
Et, avide d'émotions, le public affluait, s'écrasait dans la baraque,
pour applaudir ce jeune dompteur, qui avait fait courir tout Paris.
La série d'ovations dont François fut l'objet dans toutes les villes
qu'il traversa lui fit bientôt oublier le dépit qu'il avait éprouvé de
quitter le Voyage, et le père ne tarda pas à s'applaudir de l'énergique
résolution qu'il avait prise.
C'était le seul moyen de faire échapper son fils aux influences néfastes
qui l'entouraient et, de jour en jour, il retrouvait ce François qu'il
avait si bien cru perdu.
Une autre personne que lui surveillait d'un oeil ravi ce changement qui
s'opérait lentement; c'était Amélie Collinet.
Elle se reprenait maintenant à espérer, bien que la froideur que lui
avait témoignée François pendant les premiers jours de la tournée eût
bien été de nature à lui faire considérer sa cause comme perdue
définitivement.
La présence de la jeune fille influait évidemment beaucoup sur les
nouvelles façons d'être du fils Chausserouge sans qu'il s'en rendit
compte exactement.
C'était bien là-dessus qu'avait compté le vieux dompteur, lorsqu'il
avait eu l'idée de se faire accompagner par les Collinet.
--Vois-tu, avait-il dit à son ami, le jour où il avait dû lui
communiquer la réponse de François, je connais mon fils... Il est bon et
il obéit sans s'en rendre compte des conseillers avec lesquels il aurait
dû ne jamais se lier... Je vais le forcer à s'éloigner pour un temps...
Viens avec nous... Tu profiteras de ma réclame et il y aura toujours
pour ton musée une petite place à la gauche de mon campement... partout
où nous nous arrêterons... Nous vivrons ensemble. Amélie prendra
provisoirement la place que je voudrais lui voir définitivement
occuper... Je la connais... Elle saura se faire aimer... se rendre
indispensable... Et comme mon fils est jeune, qu'il ne verra plus
qu'elle... il sera forcé de rendre hommage à ses qualités, à ses
charmes... Alors, le reste nous regardera... Il s'agira seulement de
savoir profiter du bon moment...
Quelques objections qu'avait soulevées le père Collinet avaient été vite
aplanies, d'autant plus qu'Amélie avait accueilli avec joie la nouvelle
de cette combinaison, qui allait plus que jamais la faire vivre dans
l'ombre de celui qu'elle chérissait.
A la première étape, cependant, sur la route de Melun, le jeune homme
avait manifesté tout haut son mécontentement.
Il avait deviné les intentions de son père et s'était montré froissé
qu'on voulût lui forcer la main.
Alors Amélie s'était approchée de lui et, très humblement:
--Vrai! ça t'ennuie tant que ça, François, que nous soyons partis
ensemble?
--Non... Mais je trouve que c'était inutile...
--Je trouve, moi, interrompit Chausserouge, que c'était indispensable.
Ne nous fallait-il pas quelqu'un pour s'occuper des détails intérieurs
de nos deux maisons et, mon Dieu! personne mieux qu'Amélie ne pouvait
s'acquitter de ce soin, puisqu'elle consent à s'en charger. Du reste,
Collinet voulait depuis longtemps quitter le Voyage. Ça le rapprochera
de son pays et, pour le surplus, il n'avait pas de meilleure occasion,
s'il voulait gagner de l'argent, que d'entreprendre la tournée en notre
compagnie. Tu vois bien que tout est pour le mieux.
François ne répondit rien et bouda trois jours, mais peu à peu il se
sentit insensiblement gagné par le dévouement que lui montrait la jeune
fille, les prévenances dont on l'entourait.
Lorsqu'il avait donné, les soirs de séjour, sa représentation, quand la
ville était retombée dans le calme monotone des cités de province, et
une fois ses bêtes pansées, il était bien forcé, ne connaissant
personne, de rentrer dans la caravane.
Il trouvait alors son souper servi, et dans un coin, près du poêle, les
deux vieux assis, fumant tranquillement leur pipe, tandis qu'Amélie se
multipliait pour qu'il ne lui restât rien à désirer.
Après le dîner, un rams familial ou un piquet à quatre les réunissait
encore autour de la table et on allait se coucher, non sans avoir pris
pour le lendemain les dernières dispositions.
On demeurait au plus quatre ou cinq jours dans chaque ville, sauf à
Lyon, à Bordeaux, à Marseille et à Nice où la ménagerie stationna près
d'un mois.
Le père Chausserouge trouvait à cette vie nomade, à ces courses par les
chemins poudreux, un charme infini.
Cela lui rappelait l'époque pénible et pourtant si heureuse de ses
débuts, alors qu'il campait sur le bord d'un champ, à la croisée de deux
routes et que Maria préparait sur un fourneau improvisé en plein vent
le repas du soir, tandis que les chevaux dételés broutaient l'herbe des
fossés.
Et c'était certes le vrai sang des Chausserouge, qui circulait dans les
veines de François, puisqu'au bout de deux mois de cette existence,
nouvelle en somme pour lui, habitué comme il était aux plaisirs de la
grande ville, toute trace d'ennui avait disparu de son front.
Maintenant, il taquinait Amélie, lui rappelait les jeux de leur enfance,
la remerciait d'un sourire ou d'un mot aimable chaque fois qu'elle
s'était ingéniée à lui faire une surprise agréable: un plat qu'il
aimait, un bibelot qu'elle avait acheté et qu'elle cachait sous sa
serviette.
Et ce sourire, ce mot, faisaient oublier à la jeune fille tous les
dédains, toutes les rebuffades dont elle avait tant souffert.
L'intimité des deux caravanes avait grandi à ce point que, maintenant,
pour beaucoup de gens, les Collinet et les Chausserouge ne formaient
déjà plus qu'une seule et même famille.
Le vieux dompteur riait dans sa barbe et se frottait les mains.
--Ça marche! ça marche. Laissons faire! Amélie est une fine mouche! Il
ne se passera pas longtemps avant que nous en soyons arrivés à nos
fins... et c'est mon garçon, lui-même, qui te demandera ta fille!
Ce fut dans un délai plus court encore qu'il ne l'espérait.
La vie commune, cette constante cohabitation, ce rapprochement de tous
les instants, finissait par fouetter le sang du jeune homme.
Il ne tarda pas à voir en Amélie autre chose qu'une soeur; il remarqua
qu'elle était grande, bien faite, presque jolie.
Énervé peut-être aussi par l'abandon naïf de la jeune fille qui le
traitait en frère et qui, élevée librement, n'avait aucune de ces
pudeurs féminines s'effarouchant d'un mot leste, les sens excités par
l'agaçante quoique inconsciente coquetterie qu'elle déployait, il
sentait renaître en lui les instincts brutaux de sa race.
Un soir qu'il se trouva seul en face d'elle dans la ménagerie,
faiblement éclairée par le falot du veilleur, il fut pris du désir subit
de la posséder.
Il la saisit, appliqua ses lèvres sur sa bouche... Très souple,
confiante et câline, elle se laissa aller aux bras du jeune homme.
Elle fermait les yeux, secouée tout entière par la douceur de cette
première caresse, si longtemps attendue.
Alors, il l'aimait donc un peu... comme elle voulait être aimée!...
Soudain, François fit un pas... Il cherchait à l'entraîner dans l'angle
le plus obscur, là où les palefreniers avaient l'habitude de serrer le
fourrage...
Elle comprit, se redressa d'un tour de reins, s'arracha de l'étreinte de
son amant; et dit un seul mot:
--François!
Le jeune homme, surpris de cette résistance inattendue, s'arrêta.
Il regarda Amélie un instant, puis, après un silence:
--Tu m'as quelquefois, dit-il, reproché de ne pas t'aimer; c'est toi qui
ne m'aimes pas!
--Écoute, François! je suis une honnête fille! Je veux bien être ta
femme, mais je ne serai jamais ta maîtresse!... Si je te cédais
aujourd'hui, c'est alors que tu aurais le droit de penser que je ne
t'aime pas... que peut-être j'ai cédé à d'autres avant toi... tandis que
du plus profond de mon coeur, je n'ai jamais été qu'à toi! Ah! je t'en
prie, jamais... jamais, entends-tu! ne recommence ce que tu viens de
faire!... Je penserais que tu ne me considères pas plus que toutes les
autres... celles qui te poursuivaient là-bas, tu sais bien...
--Celles-là, je n'éprouvais pas pour elles le sentiment que j'ai pour
toi! s'écria le jeune homme. Oui! tu seras ma femme, je te le promets,
je te le jure!... Mais laisse-moi t'aimer... comme je le veux!... Je
suis un ramoni, moi... par ma mère! Et ceux de notre sang n'ont pas de
ces scrupules bêtes... On se prend quand on s'aime!... Et si, après, on
se convient toujours... on se marie devant le plus ancien de la tribu...
Allons... viens!
De nouveau il chercha à enlacer la jeune fille, mais elle le repoussa
avec force et, se campant résolument en face de lui:
--Je ne suis pas une ramoni, moi!... Donc, je serai ta femme...
légalement, et je t'appartiendrai toute entière... si non, je ne serai
jamais rien pour toi!... Choisis! je te préviens seulement que si je
dois continuer à être en butte à de semblables obsessions, indignes de
l'affection que je te porte, demain je pars avec mon père!
--Toi, partir! Ah! non, je ne veux pas! Voici des mois, que je te vois
tous les jours, que je me suis habitué à toi... Non! Non! je veux que tu
restes... toujours!
--Alors, tu sais ce qui te reste à faire! dit Amélie, en se dirigeant
vers la caravane où l'attendait le vieux Collinet.
--Eh bien! soit! Mais je veux t'avoir!
Et le soir même, avant de se coucher, il prenait à part son père et lui
demandait officiellement la permission d'épouser Amélie.
La joie du dompteur fut immense.
--Oh! je savais bien que tu y viendrais! Tiens! Tu me rends le plus
heureux des hommes! Maintenant je pourrai mourir tranquille!
Il sauta au cou de son fils et dans l'excès de sa joie, il courut à la
porte et appela son ami déjà rentré dans sa caravane:
--Collinet! Collinet! arrive donc! c'est François qui veut se marier
avec ta fille!
--Si elle veut, ajouta François en riant.
Pour toute réponse, Amélie, qui était accourue, tendit ses joues à son
ami, puis, pour célébrer cet heureux jour, tous les quatre
s'attablèrent, et, autour d'un saladier de vin qu'on fit chauffer en
hâte, discutèrent les conditions du mariage.
Ce ne fut pas long, les deux compères en ayant arrêté depuis longtemps
les détails et les fiancés étaient bien trop amoureux pour s'attarder en
des considérations qui leur paraissaitent si futiles!...
Il fut décidé toutefois que l'union serait célébrée à Paris dans le plus
bref délai possible; puis le père Collinet vendrait son musée et se
retirerait à la campagne après avoir constitué en dot à sa fille le
montant de cette vente.
Il avait réalisé assez d'économies pour pouvoir vivre tranquille le
reste de ses jours dans le petit trou où il avait acquis déjà une
maisonnette et quelques lopins de terre.
Un mois après cette soirée mémorable, la ménagerie de retour à Paris
s'installait provisoirement aux Quatre-Chemins, sur la route
d'Aubervilliers, et sur le champ François envoyait à tous ses amis des
lettres de faire part.
L'émoi fut grand sur le Voyage.
On ne s'attendait pas à cette solution.
Le beau François qu'on avait vu partir à contre-coeur, revenir si vite,
converti et amoureux... d'Amélie Collinet, c'était à n'y pas croire!
Il fallait cependant se rendre à l'évidence, mais Jean Tabary se fit
l'interprète du sentiment général.
--Ce n'est pas la peine d'être fort, d'être brave, lui dit-il, d'être la
coqueluche de toutes les jolies femmes de Paris, pour finir aussi
piteusement. Je te croyais plus d'énergie. Tu te laisses mener comme un
gamin, c'est honteux! Tu te repentiras de ce que tu fais aujourd'hui...
il ne sera plus temps.
--Mon cher, je t'assure qu'Amélie est charmante... tu ne la connais pas.
--Un homme dans ta position doit rester libre et indépendant... Tu es
jeune, tu as de l'argent, il fallait profiter de la vie et ne pas
t'emberlinguer d'une femme dont tu auras assez dans six mois!
Cette fois les insinuations de Jean Tabary restèrent sans écho.
Le parti de François était pris irrévocablement.
Pour sa vengeance, il se contenta d'inviter son ami à sa noce, qui
devait se célébrer avec éclat au Salon des Familles, à Saint-Mandé.
On garda longtemps sur le Voyage le souvenir de cette fête à laquelle on
avait convoqué le ban et l'arrière-ban de l'industrie foraine.
Dans une salle immense, tapissée de peaux de lions, ornée de trophées,
autour d'une table en fer à cheval, chargée de victuailles, prirent
place toutes les illustrations, toutes les célébrités du Voyage.
D'abord, les collègues, les dompteurs fameux: Dozon, Perdel, Giovanni,
Gladiator, Julio et Bella-Mina, qui avaient tenu, en cette solennelle
circonstance, à donner à leur aîné dans la carrière des marques de leur
sympathie.
Puis Lamberty, directeur du Miroir Magique, celui que les ramonis
reconnaissaient pour chef suprême; puis Devisme, Deker, les grands
impresarios, Oiselli, directeur du Cirque des animaux savants, les
Romillard, dû théâtre des Marionnettes, Augustin Bay, du Grand tir
algérien, enfin la foule des montreurs de phénomènes, des patrons
d'entresorts, manèges, massacres et tombolas; puis Bermondy, le grand
champion de la lutte, directeur des Grandes Arènes, puis pêle-mêle des
journalistes, des boulevardiers, des acteurs.
Amélie Collinet, toute rougissante et fière de s'appuyer sur le bras du
beau dompteur, manifestement gêné dans son habit noir, était charmante
dans son costume de mariée.
Le père Chausserouge était rayonnant. Quant à Collinet, il ne pouvait
croire à tant de bonheur. Jamais, il n'aurait osé espérer pour sa
fille, un parti aussi cossu.
La fête fut pleine de gaieté. On dansa jusqu'au matin aux sons de la
cornemuse, et le père Chausserouge retrouva ses vingt ans pour ouvrir le
bal avec sa bru, en exécutant aux applaudissements de tous, la danse de
son pays, la bourrée traditionnelle.
Le lendemain, on tint conseil et on rechercha le parti auquel il
convenait de s'arrêter.
La campagne en province avait été particulièrement heureuse; François
fut d'avis de ne pas rester en si bon chemin, d'autant plus qu'il se
souciait peu de passer sa lune de miel au milieu de ses anciens amis.
Une pareille proposition ne devait trouver d'objection ni auprès
d'Amélie, ni auprès du vieux dompteur.
On avait exploité tout le Midi de la France; on exploiterait le Nord, et
l'on pousserait jusqu'en Belgique en faisant séjour à Amiens, à Arras, à
Lille, puis après cette dernière tournée, qu'on espérait fructueuse, on
rejoindrait définitivement le Voyage.
Huit jours après, le père Collinet, le coeur un peu gros, embrassait sa
fille dont il se séparait pour la première fois et la ménagerie se
mettait en route.
Les années qui suivirent marquèrent l'apogée de la fortune des
Chausserouge. François marchait de succès en succès; d'étapes en étapes,
les ovations succédaient aux ovations.
Puissamment aidé par son père, qui se faisait vieux, mais dont l'entrain
ne se ralentissait pas, il accomplit des exploits qui restèrent célèbres
dans les annales de la banque.
C'est ainsi qu'on le vit faire le pari de monter en ballon avec son lion
Néron, et gagner son pari.
A Bruxelles, une actrice célèbre ayant manifesté le désir d'entrer avec
lui dans sa cage, il l'y autorisa et il sut tenir ses animaux en respect
tandis que l'intrépide comédienne, d'une voix calme, récitait une pièce
de vers de Victor Hugo devant un public frémissant d'enthousiasme.
A la suite de cet exploit, il devint à la mode d'assister le dompteur
dans ses exercices et nombre de personnalités connues défilèrent avec
lui dans la cage centrale.
Ce fut encore lui qui inaugura les séances d'hypnotisme au milieu
d'animaux divers réunis pour la circonstance, et jamais un accident ne
vint attrister une seule de ses représentations.
Il fut engagé dans les théâtres pour jouer les rôles de dompteur. Il
parut dans les _Pirates de la Savane_, le _Juif-Errant_, dans une féerie
surtout où il eut l'audace d'entrer en scène, au mépris des règlements
de police, suivi de deux lionnes en liberté.
C'est à cette époque qu'il reçut en Belgique la croix du Mérite civil.
Bref, François Chausserouge connut toutes les gloires, épuisa les
honneurs.
Sa fortune s'arrondissait de jour en jour, et il se sentait si sûr de
lui que rien désormais ne pouvait ébranler sa confiance. Il était né,
pensait-il, sous une heureuse étoile, et c'était tout.
Le père Chausserouge marchait en plein rêve, tant ce prodigieux succès
surpassait ses espérances. Quand il examinait le chemin parcouru, qu'il
se reportait à ses débuts, il ne pouvait se défendre d'une certaine
appréhension, d'un instinctif effroi.
C'était trop de bonheur à la fois, d'autant plus que son fils était
heureux jusque dans son ménage, François ayant justement trouvé dans
Amélie la compagne dévouée et aimante qu'il lui fallait.
Quoique d'apparence frêle, la fille du père Collinet avait puisé dans la
tendresse qu'elle portait à son mari la force de remplir les devoirs
nombreux qui lui incombaient dans cette incessante promenade à travers
le monde.
Elle avait bien eu à se plaindre parfois du caractère changeant, même un
peu brutal de François, dont l'ardeur s'était calmée, mais elle s'était
montrée si dévouée, si attentive et si prévenante que jamais leur union
n'avait été troublée par un désaccord grave.
Elle tenait à lui, elle l'aimait, elle eût souffert mille morts plutôt
que d'encourir la colère de cet homme à qui elle avait consacré son
existence, de s'aliéner l'affection de ce héros qu'elle n'était pas
éloignée de prendre pour un demi-dieu.
François Chausserouge était en représentations à Liège lorsqu'elle
accoucha d'une fille à qui on donna le prénom d'Élisabeth.
Elle salua cette naissance avec joie; c'était un lien de plus qui
l'attachait au jeune dompteur et elle reporta sur le petit être, toute
la tendresse dont elle était encore capable.
Le père Chausserouge eut préféré un fils, mais il se résigna bien vite,
quand il entendait sa bru lui dire en souriant:
--Laissez donc, papa, elle est de votre sang, cette enfant-là! Nous en
ferons une dompteuse... et vous n'aurez pas à rougir d'elle!
--Oui, mais je n'aurai pas le temps de la voir et de l'applaudir!
riposta le vieillard d'un ton mélancolique.
Peut-être était-il hanté d'un sinistre pressentiment, car la venue de la
petite Élisabeth, Zézette, comme l'appelait son grand-père, fut la
dernière joie qu'il connut.
Un soir, comme il venait de rentrer dans sa roulotte, des cris étouffés,
venant de la ménagerie, parvinrent jusqu'à lui.
Il prêta l'oreille, croyant avoir mal entendu. Cette fois, il ne s'était
pas trompé, il reconnut la voix du veilleur appelant au secours.
Il courut frapper à la porte de la caravane de son fils:
--François, viens vite! Il se passe quelque chose de grave!
Comme il soulevait l'auvent de la ménagerie, un hennissement s'éleva,
plaintif et douloureux, scandé de rugissements furieux.
--Mes chevaux qu'on saigne!... Nom de Dieu!
Il s'élança, et en deux bonds parvint à l'angle de la baraque, dans
lequel il voyait, à la lueur de la lampe fumeuse du veilleur, s'agiter
des masses confuses.
Un spectacle terrifiant et inattendu s'offrit à son regard. Un lion,
échappé sans doute à la suite de l'imprudence du garçon de piste chargé
de préparer la litière des animaux, s'acharnait sur un des poneys qu'il
avait renversé dans son élan furieux, tandis que le second, à bout de
longe, renâclait avec terreur.
Abrité derrière la balustrade des premières, le veilleur le visage en
sang, sans bouger, criait à l'aide.
Le vieux dompteur s'arma d'une fourche et marcha résolument sur le lion,
à qui il s'efforça de faire lâcher prise.
L'animal releva la tête en grondant.
Chausserouge reconnut alors l'un de ses plus redoutables pensionnaires,
Pacha, une bête arrivée adulte chez lui, et qui s'était toujours montrée
rebelle à toute éducation.
Sous les coups redoublés dont il l'accablait, le lion abandonna sa
proie; il recula en rampant, ses yeux injectés de sang et qui lançaient
des flammes fixés sur son agresseur.
--Arrière, Pacha..., sale bête!... arrière!... criait le dompteur en
suivant le monstre dans sa retraite.
Tout à coup, l'animal se sentit acculé... Il se détendit comme un
ressort et bondit sur Chausserouge qu'il renversa...
Alors, accroupi sur sa victime, il commença à lui déchirer la poitrine
avec ses griffes.
Chausserouge, sans perdre son sang-froid, plongea ses mains dans la
crinière de la bête qu'il saisit à la gorge; mais ses forces
s'épuisaient.
Lentement ses doigts se desserrèrent, il rassembla toute son énergie et
cria une fois encore:
--A moi, François!
Puis il ferma les yeux et perdit connaissance.
Excités par le bruit et les grondements de Pacha, les animaux,
réveillés, bondissaient dans leurs cages épouvantant de leurs
rugissements le veilleur, dont les dents claquaient de terreur, quand
soudain apparut François, à demi-vêtu, suivi des garçons de piste.
Alors commença une lutte effrayante.
François, armé d'une carabine, n'osait faire feu craignant d'atteindre
son père.
Il saisit un sabre-baïonnette que lui passa un des assistants et, à son
tour, il frappa le lion pour le forcer à reculer.
Mais le monstre ne lâchait pas sa proie.
Rendu plus furieux encore par la douleur, bien que son sang s'échappât
par vingt blessures, il continuait à s'acharner sur le corps pantelant
du vieillard.
François Chausserouge fit appel à toute sa vigueur et à tout son
sang-froid.
Il se pencha, saisit le lion par la gorge et l'arracha de dessus sa
victime.
Puis quand il eut enfin dégagé son père de l'étreinte affreuse, avant
même que l'animal eût eu le temps de bondir ou de revenir à la charge,
il se releva, tout sanglant lui-même et déchargea les deux coups de sa
carabine chargée à balle sur son terrible adversaire.
Le lion, blessé à mort, roula à terre, se releva et chercha encore une
fois à s'élancer sur le dompteur, mais, vaincu définitivement, il
s'affaissa, creusant dans la terre de profonds sillons à l'aide de ses
ongles puissants et faisant une dernière fois retentir la ménagerie de
ses rugissements désespérés.
François s'approcha de lui avec précaution et, saisissant le moment, où
vaincu par la souffrance, il restait immobile, une écume sanglante à la
gueule, il lui plongea dans le côté son sabre-baïonnette.
Secoué par une suprême convulsion, le corps de l'animal eut un
soubresaut, puis retomba inerte... Le lion était mort.
Alors, sans se préoccuper de ses propres blessures, François souleva la
tête de son père.
Le père Chausserouge respirait encore. On étendit le blessé sur un lit
de paille, en attendant l'arrivée d'un médecin.
Amélie qui, remplie d'épouvante, avait assisté de loin à cette scène de
carnage, s'approcha et resta muette d'horreur.
Le corps du vieux dompteur n'était plus qu'une plaie. A voir ce ventre
ouvert, cette poitrine déchirée, cette face méconnaissable, on
s'étonnait qu'il pût vivre encore. Une des épaules était broyée et le
bras pendait, presque détaché du tronc.
Agenouillé près de son père, François étanchait les blessures à l'aide
d'un linge humide, lavait son visage souillé...
Tout à coup, le père Chausserouge ouvrit les yeux:
--C'est toi? articula-t-il d'une voix si faible que son fils seul put
l'entendre.
--Oui, père, c'est moi!...
--Qu'y a-t-il?... Ah!... oui, je me souviens, c'est Pacha, le lion
échappé... L'as-tu fait rentrer... dans sa cage?
--Non, père..., je l'ai tué!
--C'est dommage!... C'était une belle bête!... Mais je ne sais plus...
Je souffre... C'est fini, va... je vais mourir!...
--Non, père, tu ne mourras pas... le médecin va venir! Laisse-toi
soigner... Ne parle pas!
--Je te dis que je vais mourir... et le médecin n'y fera rien!... Eh
bien! J'aime mieux ça!... Mourir en dompteur... comme tous les autres...
les grands... c'est une belle mort, ça, tu sais, fils!... Ça vaut mieux
que de mourir dans un lit... Et puis, ça m'est égal... Tu es content...
Tu es heureux... Ça me fait moins de peine de m'en aller... Oui...
Pacha... c'était un beau lion... Il faut bien aimer tes bêtes, tu
sais!...
Épuisé par l'effort, le blessé s'arrêta un instant, puis il reprit:
--Aime bien ta fille Zézette... et puis Mélie aussi... c'est une bonne
femme... Il faut les aimer toutes deux... Maintenant que tu vas être le
maître tout seul... tâche qu'on continue à dire que les Chausserouge
sont les premiers dompteurs... du monde!...
En ce moment, le médecin arriva. Il jeta un coup d'oeil sur le
vieillard, et il eut un geste de découragement que surprit le vieux
dompteur.
--Je vais mourir, n'est-ce pas, monsieur le médecin?
--Mais non, je n'ai pas dit ça, mais pour vous panser il faudrait que
vous soyez sur un lit.
--Non... non... ne vous inquiétez pas de moi... Moi, je suis réglé!...
Et je veux finir ici... dans ma ménagerie... Occupez-vous de François
qui est jeune, lui... et qui s'est fait blesser en me défendant...
Garçon, je veux embrasser Zézette!...
Puis, quand François eut apporté l'enfant et rempli ainsi le dernier
désir de son père, le vieillard laissa tomber sa tête et resta sans
mouvement. Il ne reprit pas connaissance et mourut dans la nuit.
On fit au vieux dompteur des funérailles magnifiques, auxquelles la
ville entière assista.
François avait été cruellement touché par cet affreux accident:
--Je ne veux pas rester ici un jour de plus, dit-il à sa femme en
rentrant dans sa caravane... Partons!... le changement me fera oublier
mon chagrin!
--Où allons-nous?
--A Paris!... retrouver le Voyage!
Amélie soupira, mais elle n'osa exprimer sa pensée secrète.
V
La disparition du père Chausserouge causa un plus grande vide dans la
ménagerie qu'on aurait pu tout d'abord le supposer.
Bien que le vieux dompteur ne parût plus dans les cages depuis les
débuts de son fils, il s'était réservé dans l'administration la part la
plus ingrate et la plus laborieuse.
Avec une abnégation rare, il s'astreignait à une surveillance de tous
les instants.
Levé à la première heure, il avait l'oeil à tout, ne se fiant qu'à lui
pour le choix de la nourriture des animaux, pour les soins journaliers à
leur prodiguer.
C'est à ce dévouement absolu à la cause commune, joint à l'attrait du
spectacle, que la ménagerie devait cette prospérité étonnante qui ne
s'était pas démentie depuis des années.
François ne comprit bien la perte qu'il venait de faire qu'au lendemain
des obsèques de son père, lorsqu'il se trouva seul en face des multiples
devoirs qui lui incombaient.
Il en ressentit un découragement d'autant plus profond que cette mort
avait été plus imprévue.
A ce sentiment s'en mêlait un autre: une sorte de crainte superstitieuse
qu'il n'avait jamais éprouvée jusqu'alors.
--C'était bien cela, la vraie fin du dompteur! avait balbutié le vieux
Chausserouge à sa dernière heure. Et ces paroles avaient résonné à son
oreille comme un avertissement suprême, dicté à son père par cette sorte
de prescience que donne l'approche de la mort.
Ainsi il était voué inéluctablement à cette fin terrible par la dent de
ses bêtes et ce pouvait être son tour dans un an, dans un mois, une
semaine, demain... ce soir peut-être.
Et ni les consolations que lui prodigua sa femme, ni l'ingénu sourire de
Zézette ne parvinrent à chasser le trouble qui s'empara de son âme.
Pour recouvrer la pleine possession de lui-même, il avait besoin de ne
plus se sentir seul, de vivre au milieu de l'agitation des fêtes, et
c'est ainsi qu'inconsciemment, mû par une impulsion secrète qui
l'attirait vers le bruit, la distraction, il avait résolu de rejoindre
le Voyage.
Aussi bien, il n'avait pas paru depuis longtemps à Paris; il tenait à ne
pas s'y faire oublier. Le malheur qui venait de le frapper avait fait le
tour de la presse, qui s'était montrée unanimement sympathique.
Son nom allait revenir à la mode; c'était l'heure ou jamais de mettre
fin à sa campagne et d'opérer sa rentrée. Justement la fête des
Invalides allait commencer. Il télégraphia, fit retenir sa place et il
se mit en route.
Dès son arrivée, tous les forains défilèrent dans la ménagerie. On
tenait à savoir, de la bouche même du jeune dompteur, les détails du
terrible accident et à lui apporter le tribut des consolations d'usage.
Jean Tabary fut un des premiers à venir serrer la main de son ancien
ami.
--Reste, lui dit François, j'ai à te parler sérieusement.
Et quand tout le monde fut parti, et qu'ils purent causer seul à seul,
heureux de trouver quelqu'un dans le sein de qui il put s'épancher
librement et chez qui il était sûr de trouver un appui moral, le
dompteur lui raconta sa vie depuis leur dernière séparation.
Il lui dit ses succès, la renommée acquise, la prospérité croissante de
la ménagerie, puis, subitement, la catastrophe inopinée dont la
soudaineté l'avait terrifié, bien que l'avenir lui apparût, d'autre
part, plus souriant que jamais.
Il lui dit ses doutes, ses appréhensions folles de la mort, cet effroi
de la solitude qui lui avait fait reprendre si rapidement le chemin de
Paris, cette crainte idiote peut-être, mais réelle, à la pensée qu'il
allait falloir supporter seul un fardeau trop lourd, assumer une
responsabilité qui lui semblait d'autant plus grave qu'il avait à
présent charge d'âmes.
Sa femme, cette petite Zézette qui avait été la joie des derniers jours
du pauvre père Chausserouge et qui était son unique enfant!
Ah! non, il avait été gâté! S'il était l'homme des audaces, des actes
héroïques, il avait besoin dans la vie d'un autre lui-même, sur qui il
pût aveuglément compter, qui remplît auprès de lui la place qu'avait
occupée son père, pendant ces dernières années.
Et c'est à cet égard, pour s'enlever toute espèce de doute, qu'il avait
tenu à consulter son ami.
Jean Tabary haussa dédaigneusement les épaules:
--Tu me fais rire, mon pauvre François! lui répliqua-t-il. Tu seras donc
toujours le même? A te voir mou comme une chique, peureux comme une
femme, irrésolu, je me demande où tu peux trouver le courage d'entrer
dans les cages et de faire manoeuvrer les bêtes! Ah ça! mais
franchement, je ne te comprends pas! Tu es dans la plus belle situation
que tu puisses rêver. Jusqu'à aujourd'hui, tout ce que tu as entrepris
t'a réussi... Tu as une collection... de l'argent de côté, une grande
renommée et tu te plains!... Ah! si, il te manquait quelque chose...
l'indépendance! Certes, tu as évidemment perdu beaucoup, en perdant ton
père, qui était un rude homme, un peu brute, mais rude homme tout de
même!... mais il n'y a pas à dire, à ton âge, ça devait te peser,
voyons, de ne pas te sentir ton maître! Surtout qu'en somme, ce n'est
pas lui qui l'a fait ta réputation... Tu te l'es bien faite tout seul!
Et voilà qu'au moment où le vieux disparaît... où tu deviens libre, tu
passes ton temps à gémir et à désespérer!... Toi, l'homme le plus brave
qu'il y ait sur le Voyage, tu as le trac parce qu'il te manque quelqu'un
pour surveiller ton monde et veiller à ce qu'on ne laisse pas crever de
faim tes bêtes!... Car enfin, il ne faisait que ça, ton père! Tiens! tu
me fais de la peine! Laisse donc! va, un régisseur, un administrateur,
ça se trouve... On n'a qu'à y mettre le prix! Ah bien! conclut-il en
soupirant, c'est moi qui voudrais être à ta place, au lieu de panader
avec mon truc à la manque où il n'y a qu'à manger de l'argent... Tu
verrais si je canerais!
--Ça ne va donc pas, ton entresort?
--Non, le métier se perd. La Préfecture nous cause des ennuis. Voilà
qu'elle se mêle maintenant de ce qui ne la regarde pas. Elle s'inquiète
de l'âge des femmes qu'on occupe. Si ça ne fait pas suer. Et puis nous
avons eu affaire, ces temps derniers, à des grincheux, qui ont formé une
ligue anti-foraine sous le prétexte que nos installations et le bruit de
nos parades les empêchaient de dormir... Ah! mon vieux, tout n'est pas
rose! Bien que nous ayons résisté énergiquement, que nous ayons maintenu
des droits, que nous achetons d'ailleurs assez cher en payant patente et
en louant nos places à des prix exorbitants, nous avons un mal du diable
à nous en tirer... Qu'est-ce que tu veux? Il n'y a pire sourd que celui
qui ne veut pas entendre. Pas moyen de faire comprendre à ces gens-là
qu'une fête c'est la fortune, d'un quartier, c'est la caisse de
l'arrondissement remplie jusqu'aux bords...
--Sans compter, dit Chausserouge sentencieusement, qu'il faut des
amusements pour le peuple... Qu'est-ce qu'il lui restera, si on supprime
les fêtes?
Et comme une phrase qu'il avait lue dans les journaux lui revenait
subitement à la mémoire, il ajouta:
--Pendant que le peuple s'amuse, il ne songe pas à faire des
révolutions!
--Nous avons eu des réunions où on a dit tout ça... reprit Tabary. Ça
n'a servi à rien. Et alors, chaque fois que nous allons nous installer
dans un quartier, c'est toute une affaire pour avoir la permission
d'abord... une prolongation ensuite et on nous impose des conditions qui
rendent le travail, sinon impossible, du moins si onéreux, que le métier
de Voyageur, si ça continue, va devenir un métier de crève-la-faim...
Pour comble de malheur, v'là les saisons qui se détraquent... On ne sait
plus comment on vit ni sur quoi compter... Il fait beau quand on se
repose. Il fait mauvais quand il devrait faire beau... Ah! non, mon
vieux, tu sais, c'est pas drôle... Et certainement,--ça, c'est encore ta
veine!--y a que toi depuis quelque temps qu'ait pu gagner de l'argent et
encore parce que tu as eu le nez de quitter Paris au bon moment.
Maintenant, on ne sait pas, peut-être que ton retour va nous porter
bonheur!
--Écoute, dit Chausserouge, qui avait écouté très attentivement les
doléances de son ami, je te connais depuis longtemps, je sais que tu es
un débrouillard... Il me faut quelqu'un pour m'aider... Veux-tu entrer
chez moi?
--Pourquoi faire?...
--Bien entendu que je ne t'engage pas comme dompteur, répliqua François.
Veux-tu entrer pour faire tout ce que faisait mon père? Tu seras
régisseur ou administrateur... à ton choix.
--Aux appointements de?...
--Nous fixerons cela ensemble. Voyons, veux-tu?
--Pour ça, il faudra que je consulte ma mère.
--Va l'inviter à dîner de ma part pour ce soir. Nous causerons et
j'espère bien que nous nous entendrons.
--Moi, j'en suis sûr! dit Jean en se séparant de son ami.
Quand il fut resté seul, il sembla à Chausserouge qu'il était débarrassé
d'un poids énorme.
L'insouciance, la roublardise de Jean Tabary le ragaillardissaient.
Avec un aide comme celui-là, sa confiance renaissait; maintenant qu'il
était sûr de trouver constamment près de lui un conseiller énergique,
habile à trouver des expédients, à tourner les difficultés, l'avenir lui
paraissait moins sombre, moins hérissé de périls.
Bien qu'âgé de cinq ans de moins, Jean Tabary avait toujours exercé une
énorme influence sur François Chausserouge.
Sa seule présence venait en un clin d'oeil de dissiper les doutes, les
craintes folles qui depuis quinze jours troublaient la vie et
annihilaient la volonté du dompteur.
Ce fut donc le visage souriant, presque gai, qu'il se hâta d'aller
prévenir sa femme.
--Ce soir, dit-il à Amélie, tu feras dresser la table dans la grande
roulotte. Nous avons du monde à dîner.
--Qui donc?
--Louise Tabary et son fils.
--Ah! fit simplement la jeune femme, dont le visage devint soucieux.
--Pourquoi fais-tu la mine? Les Tabary sont d'excellentes gens.
Qu'est-ce que tu as contre eux?
--Moi, rien! Je ne les aime pas, voilà tout!
--Alors, fit le dompteur d'un ton sec, il faudra faire comme si tu les
aimais, parce que tu es exposée à les voir souvent.
--Comment cela? demanda Amélie qui flairait un danger.
--Il est probable, continua Chausserouge, qu'à partir de demain Jean
Tabary entrera chez nous comme régisseur... Il nous faut quelqu'un. Jean
est bien au courant du métier... Il remplacera le père... Ainsi...
La jeune femme pâlit.
Jean Tabary entrant comme employé dans la ménagerie! Et pour remplacer
le père, qui le détestait tant! Ce Jean qui avait détourné jadis son
mari, qui l'avait entraîné dans une vie de débauches, dont elle avait
tant souffert, à laquelle le vieux Chausserouge avait eu tant de peine à
arracher son fils!
Et voici que dès la première heure de son retour, François retombait
sous cette influence néfaste! Voici qu'il lui ouvrait toutes grandes les
portes de sa maison!
Elle en avait le pressentiment très net, si elle ne s'opposait pas de
toutes ses forces à cette intrusion dangereuse, c'en était fait de son
bonheur et peut-être de la fortune de rétablissement.
Son devoir était tout tracé.
Elle devait à son titre d'épouse et mère de se révolter contre cette
tyrannie prochaine dont elle serait par contre-coup la première victime.
Elle appuya sa main sur le bras de François et d'une voix très ferme:
--Tu ne peux pas introduire chez nous cet homme, contre lequel ton père
avait tant de haine... ce serait insulter à sa mémoire! Je regrette
d'avoir à te le rappeler... Jean Tabary est un être perdu, dont tu ne
peux ignorer la mauvaise réputation... Il a été ton mauvais génie...
Qu'il vienne dîner ici ce soir, si tu y tiens, avec sa mère, mais pour
moi... pour notre enfant, ne le prends pas avec toi! Je t'en supplie!...
Tu trouveras assez autre part un régisseur connaissant mieux le métier!
François Chausserouge ne s'attendait pas à cette résistance. Il haussa
les épaules:
--Tais-toi donc! Jean Tabary est un honnête homme, un excellent ami, qui
nous aime beaucoup, qui est très malin et qui nous sera d'une grande
utilité. On t'aura monté la tête... Il ne faut jamais écouter les
mauvaises langues.
--Jean Tabary, un honnête homme! Ta faiblesse pour lui, ou plutôt
l'influence qu'il exerce sur toi t'aveugle! Mais, moi aussi, je suis du
Voyage... Et je n'ai eu besoin de personne pour apprendre ce que que
tout le monde sait!... De quel métier avouable a-t-il vécu jusqu'à ce
jour, ton Jean Tabary, qu'on trouve plus souvent chez les mastroquets
que sur la place! Et sa mère?... Sa mère, sais-tu ce qu'on dit
d'elle?... Connais-tu la réputation qu'elle s'est acquise... et qu'elle
a conservée depuis... du reste!... Et ce sont ces gens-là que tu vas
faire asseoir... ici... à côté de moi... à cette table de famille... que
tu vas introduire chez nous... Ce sont ces gens-là dont tu vas accepter
les conseils, en attendant qu'ils te donnent des ordres... chez toi!
Tiens, j'en rougis pour toi!
--Amélie! cria Chausserouge exaspéré en levant la main.
Jamais la jeune femme ne lui avait parlé d'un ton si ferme.
Jamais elle ne s'était révoltée avant autant de violence contre ses
caprices et ses fantaisies.
La jeune femme s'était laissée tomber sur une chaise et les coudes sur
la table, la tête dans ses mains, elle pleurait silencieusement, étonnée
elle-même d'avoir mis tant d'énergie dans son indignation.
La colère du dompteur tomba en présence de cette douleur qu'il sentait
si réelle; au fond pensa-t-il même que la jeune femme pouvait avoir
raison; mais, soit qu'il mit son amour-propre à ne vouloir point céder
soit que sa brutalité ordinaire qui ne s'exerçait que contre les faibles
eût repris le dessus, il s'avança et frappa du poing sur la table:
--Il n'y a, prononça-t-il durement, qu'un seul maître ici, c'est moi! Et
il n'y aura jamais que moi! Je veux qu'on m'obéisse, entends-tu, et je
te dispense de tes récriminations!... Tu vas faire préparer à dîner, et,
si cela me plaît, Jean Tabary entrera chez nous!
Puis, fier de cet acte d'autorité, il sortit en faisant claquer la
porte.
Amélie se leva, le regarda s'éloigner, puis elle eut un geste de
résignation douloureuse, comme si un abîme, ses efforts ne
parviendraient jamais à combler, venait de s'ouvrir devant elle...