PARIS
BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
11, RUE DE GRENELLE, 11
1891
I
Debout sur la parade, Chausserouge fit un signe et l'orchestre attaqua
les premières mesures d'une marche.
Puis, tandis que pistons et trombones s'évertuaient, il jeta un coup
d'oeil autour de lui.
A ses pieds, un cormoran déplumé faisait claquer son bec, tandis que,
perché au sommet d'une échelle, un singe enchaîné promenait sur les
rares passants un regard résigné.
Une peau de lion et une peau d'ours, se faisant face, tapissaient le
réduit ouvert qui donnait accès dans la ménagerie. Au fond, un trophée
de cornes gigantesques entourait une tête de bison.
Soudain, Chausserouge remarqua que le contrôle était vide. Il courut à
l'entrée des premières, souleva une portière effilochée, et de sa grosse
voix brutale:
--Zézette, cria-t-il, ah ça! vas-tu venir, mauvaise gamine!
--Oui, papa! mais c'est Anatole qui ne veut pas me suivre...
--Eh bien! tape dessus!
Et presqu'aussitôt apparut une petite fille de douze ans environ, dont
les yeux et les cheveux noirs faisaient encore ressortir la pâleur,
traînant derrière elle, comme un chien, un jeune lionceau.
--Donne-moi ça! fit l'homme en arrachant brusquement la laisse des
mains de l'enfant, colle-toi à ton comptoir et fais-moi le plaisir de ne
plus en bouger.
Puis comme l'animal résistait, cherchant avec ses pattes de devant à se
débarrasser du collier qui lui serrait la gorge, il lui allongea un coup
de pied qui l'amena au bord du plancher.
--Avance donc, sale bête!
Le lionceau fit entendre une sorte de miaulement plaintif et vint se
tapir au pied du piquet autour duquel Chausserouge enroula la laisse.
L'orchestre se tut; le dompteur fit, une minute durant, résonner, un
gong retentissant; puis, tandis que le bonisseur achevait son invariable
discours, il vint se camper, face au public, le jarret tendu, les bras
croisés sur son dolman bleu-ciel à brandebourgs noirs.
Mais, ni cette mise en scène, ni les alléchantes promesses du boniment,
ne parvenaient à fixer l'attention des rares passants qui sillonnaient
encore le cours de Vincennes.
Il était dix heures du soir, et bien que la fête battit son plein, qu'on
fût encore dans la semaine de Pâques, jamais peut-être, de mémoire de
«voyageur», la foire n'avait attiré moins de monde.
En vain, de la place du Trône à la barrière, les orchestres faisaient
rage; en vain les bateleurs déployaient toutes les ressources de leur
esprit, le public passait indifférent, accordant à peine un regard aux
parades, un sourire aux lazzis des pitres.
Depuis le matin, une chaleur lourde, accablante, avait fait regretter la
bise de la veille. Maintenant les nuages noirs amoncelés à l'horizon se
rapprochaient; un petit vent, précurseur de l'orage, faisait bruisser
les feuilles des arbres et voltiger l'étoffe des drapeaux.
--Allons! messieurs, mesdames! glapissait le bonisseur, prenez vos
places! Entrez! Pour la dernière représentation de la soirée, c'est à
cinquante centimes les premières, vingt-cinq centimes les secondes!
Travail dans toutes les cages par le célèbre dompteur Chausserouge! Et
la séance sera terminée par le repas des animaux! Entrez! Entrez!
Mais personne ne répondait à cet appel. Les projections électriques des
baraques voisines n'illuminaient que le vide; les animaux, énervés par
l'atmosphère pesante, se promenaient inquiets dans leurs cages poussant
des rugissements sourds, quand tout à coup de larges gouttes de pluie
mouchetèrent les marches de bois de la ménagerie.
--V'là d'la lance! dit le bonisseur. Rien de fait pour ce soir...
Allons, rentre, Gustave!
Et il poussa devant lui le cormoran, qui, sentant la fraîcheur de la
pluie, lissait avec son bec les plumes de ses ailes.
--Bon Dieu! fit le dompteur en montrant le poing au ciel, quel gueux de
temps!
Et d'un geste colère, il rabattit l'auvent qui fermait la ménagerie.
Soudain l'horizon se déchira; un formidable coup de tonnerre retentit et
l'orage creva.
Comme par enchantement, le silence s'était fait dans toute la foire; les
lumières s'étaient éteintes. Les animaux nerveux tout à l'heure
s'étaient calmés.
On n'entendit plus pendant un instant que le crépitement continu de
l'eau sur les bâches de toile.
--C'est ce matin qu'il nous aurait fallu cela, dit Chausserouge, bourru;
au moins ce soir, avec de la fraîcheur, on aurait du monde. Allons, la
même, compte la recette.
Zézette vida son tiroir sur le contrôle et aligna les pièces.
--Quatre-vingt-dix-huit francs cinquante! La recette d'une journée pour
donner à bouffer à cinquante-trois pensionnaires, hommes et bêtes! Allez
vous aligner avec ça! Ah! chien de métier! A la paye, vous autres!
Un à un, les musiciens de l'orchestre s'avancèrent. Il remit à chacun
d'eux le prix de leur journée, puis, comme la pluie semblait tomber avec
moins d'abondance, les quatre hommes sortirent de la baraque après,
avoir souhaité le bonsoir au patron.
--Comme on aurait envie, dans des moments comme ça, de foutre la clef
sous la porte et de filer n'importe où! répétait le dompteur découragé.
Enfin! heureusement qu'on a encore de la viande pour aujourd'hui. Je vas
aller servir les bêtes... pour leur enlever l'idée de se payer sur ma
peau demain matin.
--Alors, je peux disposer? demanda le bonisseur.
--Dam! puisqu'y a pas de séance! Je ferai l'affaire avec Jean.
--Bonsoir, patron?
--Bonsoir!
Resté seul, le dompteur se dévêtit rapidement et tendit son dolman à
Zézette.
--Porte-moi cela dans la caravane. As-tu dîné?
--Oui, papa, fit humblement la petite fille.
--Alors, tu peux filer chez la mère Tabary. Je n'ai plus besoin de toi.
Chausserouge rentra dans la ménagerie.
Dans un coin, un grand gaillard aux solides épaules était occupé à
découper sur un large étal, supporté par deux roues, des quartiers de
viande de cheval.
--C'est fini, Jean? demanda le dompteur.
--A peu près, mais tu sais, ils en auront pour une dent creuse, ce soir.
--Tant pis... c'est pas encore la recette d'aujourd'hui qui augmentera
leur ordinaire... A propos, tu rogneras la portion des vieux, de ceux
qui ne travaillent plus... Voyons, y sommes-nous?... Je vas te donner un
coup de main.
Ils allaient commencer la distribution quand la portière se souleva et
un vieillard, vêtu d'une blouse bleue complètement mouillée, fit son
entrée.
--Bonjour, les petits fieux! Eh bien! En voilà une de saucée!
Il secoua son chapeau dont les larges bords ruisselaient.
--Bonjour, père Vermieux! firent les deux hommes en échangeant un regard
mélancolique.
Le père Vermieux était l'usurier des forains.
Ancien «voyageur», il avait un beau jour vendu le manège de chevaux de
bois avec lequel il avait fait fortune et s'était retiré dans le petit
trou d'Auvergne où il était né.
Mais bientôt repris de la nostalgie de la vie nomade, il avait rejoint
le «Voyage» et il s'était constitué le banquier de ses anciens
confrères.
Aux uns, il prêtait à la petite semaine; aux autres, aux riches, à ceux
dont l'installation offrait une garantie, il faisait des avances à plus
long terme, surveillant lui-même l'emploi des fonds qu'il confiait,
pourtant à de gros intérêts.
De temps en temps, le père Vermieux faisait un tour au pays, puis on le
voyait régulièrement reparaître aux échéances. Il était avare et sa
parfaite connaissance du métier et de la solvabilité de ses débiteurs
l'assurait contre toute mauvaise spéculation.
Plein d'indulgence pour ceux qu'il savait pouvoir se relever à la suite
d'une campagne malheureuse, il était intraitable à l'égard de ceux qui
étaient à la côte, et il les exécutait alors sans pitié.
On le craignait plus, encore qu'on ne le détestait, car il n'était
peut-être pas un forain sur le «Voyage» qui n'eût eu besoin dans sa vie
d'avoir recours à lui.
Justement Chausserouge était son obligé. C'était le surlendemain qu'il
devait payer à Vermieux une somme de trois cents francs; il l'avait
oublié; l'apparition du petit vieux venait brusquement de rappeler ce
léger détail à sa mémoire.
--Eh bien, mes enfants, que pensez-vous de ce petit temps-là? Ça ne doit
pas faire aller le commerce?
--M'en parlez pas, père Vermieux! Nous avons dû fermer à dix heures.
--Eh pardieu! vous n'êtes pas les seuls! Depuis le Trône, j'ai pas
rencontré âme qui vive... Figurez-vous que j'arrive ce soir de mon
patelin... Allons faire un tour sur le Voyage, que je me suis dit...
j'ai mangé un morceau près de la gare et je m'en suis venu tout
doucettement. Je t'en fiche! A peine au pied de la colonne, v'là le
tonnerre, les éclairs, tout le diable et son train!... Toutes les
baraques fermées... Ma foi, je marchais devant moi... sous la pluie...
j'ai reconnu l'enseigne de Chausserouge... et me voilà!... Dis donc,
garçon, t'aurais pas une blouse à me prêter pour faire sécher
celle-là...
--Mais si, mais si! père Vermieux! Et si vous voulez, on va prendre
ensemble un verre de vin... ça vous réchauffera!
--Ah! c'est pardieu pas de refus!
Et Chausserouge, précédant l'usurier, le conduisit dans la caravane
adossée à la ménagerie.
--Tenez, père Vermieux, voilà de quoi vous mettre à l'aise. Pendant ce
temps, je vais retrouver Jean, car c'est l'heure de préparer à souper
aux animaux... Tout à l'heure nous serons à vous.
Dehors, l'orage redoublait de furie. Le vent s'engouffrait en sifflant
sous les toiles et la foudre tonnait sans relâche.
Chausserouge rejoignit son aide.
--Encore trois cents francs à payer après-demain... et pas le premier
sou! Il avait bien besoin de venir... ce vieux cancre!
Il y eut un silence. Les deux hommes absorbés par les pensées que
suscitait la présence inopinée de l'usurier, continuaient à découper les
quartiers de viande.
Jean parla le premier.
--Tout de même, fit-il avec un mauvais rire, si on n'était pas des
honnêtes gens, y aurait un riche moyen de s'acquitter en une fois.
--Lequel? demanda Chausserouge, qui avait compris.
--Oh! rien, une idée qui me passait par la tête...
Il s'arrêta, puis:
--Comme ça serait tout de même un débarras pour tout le Voyage, aussi
bien que pour nous! reprit-il en regardant fixement le dompteur.
--Ne parlons pas de ça! interrompit Chausserouge, évidemment sous le
coup d'une pareille obsession.
Mais Jean continua.
--Un homme qui n'a jamais l'habitude de mettre âme qui vive dans la
confidence de ses petites affaires... qui n'aime personne et que
personne n'aime... qui débarque un beau soir incognito à la gare de
Lyon... et qui vous tombe dans une ménagerie, sans que pas un chrétien
l'ait vu entrer... Enfin, voyons, y aurait-il pas de quoi tenter des
gens pas scrupuleux?...
--Nous sommes des honnêtes gens, fit observer Chausserouge.
--Sans doute! Et c'est Vermieux qui est une crapule!
--Et une belle!
--Alors... Je ne sais pas, moi... voyons, jusqu'à quel point ce serait
une mauvaise action...
--Tais-toi!... un assassinat... Jamais!...
--Avec ça qu'il se gênera après-demain... malgré que tu l'auras hébergé
ce soir... de te faire des misères... même de te faire vendre... si tu
ne payes pas!... Sans compter que le vieux, qui porte toujours son
argent sur lui, doit avoir la poche bien garnie...
Chausserouge leva les yeux et regarda à son tour bien en face son
interlocuteur.
--Alors, toi, tu n'hésiterais pas?
--Ah! moi... entendons-nous!... Moi... pas tout seul!...
--Enfin, que me conseilles-tu?
--Dame! c'est surtout toi que ça regarde...
--Et alors si, en fin de compte... je me décidais, je pourrais
compter?...
--Comme sur toi-même... tu le sais bien, acheva Jean, mais part à deux,
car, faut être juste, c'est moi qui ai eu l'idée...
--Soit! fit brusquement Chausserouge, à qui cet entretien pesait.
Pourtant, à cette seconde où il venait de prendre une si subite et si
terrible détermination, il se sentit une sorte d'hésitation, comme si
l'idée du partage qu'il venait de consentir lui semblait un sacrifice
trop lourd, étant donné la responsabilité qu'il assumait. Mais il
réfléchit que ce partage, en établissant la complicité de son aide,
rassurait en même temps de son silence, et il conclut:
--Dépêchons-nous! Voilà les bêtes qui s'impatientent.
Mais Jean posa sa main sur le bras du dompteur.
--Laisse donc! Ce sera de l'économie pour demain, puisque c'est
décidé... ils vont en avoir, de la viande, tout à l'heure!
--Viens! fit Chausserouge.
Tous deux rentrèrent dans la caravane.
Le père Vermieux était attablé.
--Vous avez déjà fini! demanda-t-il.
--Non!... Nous avons fait les parts simplement... Ce n'est pas encore
l'heure. Ils n'ont l'habitude de manger qu'à minuit.
En ce moment, un long rugissement partit de la ménagerie.
--C'est pas leur avis, en tout cas, fit l'usurier en ricanant. En voilà
un qui réclame.
--Il ne perdra rien pour attendre, riposta Jean. Il sera servi tout à
l'heure.
--Vous savez, continua le père Vermieux, je ne me gêne pas, je fais
comme chez moi... Vous ne montiez pas... J'ai trouvé une bouteille de
vin... je l'ai entamée, en vous attendant...
--Vous avez bien fait, père Vermieux!
L'usurier, quand il était chez ses débiteurs, saisissait toutes les
occasions de se payer en nature. C'était autant de pris sur l'ennemi.
Chausserouge s'était assis près du vieillard. Jean était debout, appuyé
contre le lit qui garnissait le fond de la caravane.
--Viens donc par ici, garçon, qu'on te voie, dit Vermieux. La mère
Tabary va toujours bien?
--Mais, pas mal... je vous remercie...
--J'irai demain lui dire un petit bonjour.
--Ça lui fera plaisir. Et vous, père Vermieux, vous êtes content?
--Pas trop! pas trop! J'ai perdu de l'argent ces temps derniers. J'avais
obligé ces gredins de Romillard, vous savez, le petit théâtre de
Marionnettes... J'ai attendu trop longtemps... Bien contre mon gré, il
m'a fallu faire vendre... je n'ai pas retiré mes frais... c'était trop
tard... A votre santé, mes enfants!
Chausserouge et Jean trinquèrent ensemble et échangèrent un regard.
Les Romillard étaient de malheureux saltimbanques que les exigences de
Vermieux avaient ruiné et qui mouraient littéralement de faim.
--Sais-tu, continua le terrible vieux en s'adressant au dompteur, que tu
ne m'as pas l'air de faire beaucoup fortune? Ton costume, que je vois
pendu là, dans le coin, est rudement loqueteux.
--Ah! qu'est-ce que vous voulez... Je n'ai pas eu de chance non plus...
soupira le dompteur, et je suis logé à la même enseigne que les
camarades... Depuis que j'ai perdu ma pauvre femme, dont la maladie m'a
coûté les yeux de la tête, il m'est survenu toutes sortes de malheurs.
Ma grande lionne est morte... Vous savez bien, Sultane, avec ses trois
lionceaux... Encore heureux que ça s'est borné là et que mes autres
bêtes n'y ont pas passé... De la viande malade qu'on nous avait
livrée...
--Voilà ce que c'est de ne pas acheter de la bonne marchandise. On y
perd plus qu'on y gagne, prononça Vermieux.
--Je comptais sur la foire du Trône pour me refaire un peu... Nous avons
eu un temps abominable... on ne voit pas un chat, des recettes
dérisoires. Et dame! ça coûte cher, une ménagerie à entretenir.
--Mais, interrompit Vermieux, tu sais que ton billet vient après-demain?
Ton billet de trois cents francs?... Je pense que tu seras en mesure?
--Ayez pas peur, père Vermieux, je serai en mesure après-demain!
répliqua Chausserouge avec un sourire contenu. Mais vous ne buvez pas!
--C'est ma foi vrai! dit l'usurier rassénéré, mais dame! ça tient à ce
qu'il n'y a plus rien dans la bouteille.
--Je dois en avoir une autre par là... une bonne!
--Voyons donc voir cela! fit le vieux en passant sa langue sur sa
moustache grise.
Chausserouge se leva, passa derrière la table et fit mine de chercher
dans un petit meuble situé à un angle obscur de la caravane, au pied du
lit.
Jean fit un pas et mit dans la main du dompteur la hachette qui servait
à dépecer les viandes et dont il s'était muni à tout hasard.
--Vois-tu, continua Vermieux, qui tournait le dos aux deux hommes, y a
rien de tel, par les temps de pluie, qu'un verre de bon vin, bu avec
des...
Il n'acheva pas. D'un coup formidable de sa hachette, Chausserouge
venait de lui fendre le crâne.
Il s'abattit sans un cri, sans un geste, le nez sur la table, puis son
corps glissa lentement de la chaise et tomba sur le côté.
Les deux hommes se regardèrent un instant en silence.
Enfin Jean se pencha, et souleva une main du vieillard. Elle retomba
inerte.
--Ça y est! fit-il, il a son compte! Allons, oust, perdons pas de temps!
Le magot!
Il fouilla dans les poches de l'assassiné, en retira un portefeuille
qu'il soupesa une minute.
--Mâtin! Il est lourd!
Il l'ouvrit et étala son contenu sur la table: des lettres, des traites
parmi lesquelles toutes celles de Chausserouge et vingt-cinq mille
francs en billets de banque.
--Ce qui fait, dit Jean, douze mille cinq cents francs pour chacun de
nous... et en plus, pour toi, ta dette liquidée.
Jean, très calme, avait conservé tout son sang-froid. Maintenant que le
coup était fait, Chausserouge sentait une terreur singulière s'emparer
de tout son être. Ses yeux papillotaient, il voyait des ombres danser
sur les murs... Ses dents claquaient...
--Allons, pas de sentiment, hein! Ce n'est pas le moment! Prends ce qui
te revient et brûlons le reste!... Faut bien faire quelque chose pour
les copains... C'est eux qui seront épatés de ne pas voir rappliquer
Vermieux...
--Tiens! fit Chausserouge qui considérait machinalement la liasse de
billets souscrits par lui, il y a même celui d'après-demain. Il ne
l'avait donc pas passé à un banquier?..
--Pas si bête, le père Vermieux... Il économisait l'escompte... Allons!
Liquidons! Liquidons!
Il tordit la liasse des traites, en fit une torche qu'il alluma
au-dessus de la lampe fumeuse qui les éclairait.
La flamme jetait autour d'eux des reflets rougeâtres qui firent de
nouveau frissonner le dompteur.
--Poule mouillée! va! Tu as peur? dit Jean en haussant les épaules.
--Je n'ai pas peur... mais je suis plus à mon aise quand j'entre dans
mes cages.
--Laisse-donc! Le feu purifie tout... Et voilà, ajouta-t-il en broyant
sous son pied les cendres provenant de l'auto-da-fé, les infamies de
Vermieux réparées et notre crime pardonné.
A ce moment, un éclair illumina la caravane, suivi presque aussitôt
d'un coup de foudre terrible, auquel répondirent les rugissements des
bêtes fauves.
--V'là le bon Dieu qui dit oui! ricana Jean. Finissons-en!
Chausserouge, livide, les yeux hagards, s'était cramponné, pour ne pas
tomber, à la cloison de la caravane. Il sentait ses jambes flageoler
sous lui.
--Ah! Tu m'embêtes avec ta peur... fit Jean durement. Le vin est tiré...
il faut le boire! Aide-moi!
--Je n'oserai jamais! balbutia le dompteur.
--Je le croyais plus d'aplomb que ça, tu sais... Aide-moi seulement à le
déshabiller... Après, je me charge du reste!
Chausserouge rassembla ses forces. Il se pencha, ainsi que Jean, et tous
deux relevèrent le cadavre toujours chaud qu'ils étendirent sur la
table.
Le visage, couvert de sang, était méconnaissable. Le crâne presque
chauve de l'usurier était partagé en deux par une large ligne sanglante.
A la hâte et en silence, les deux hommes enlevèrent les vêtements
souillés du vieillard qu'ils transportèrent ensuite dans la ménagerie.
Rapidement, Jean débarrassa l'état roulant, il y coucha le corps et se
prépara à commencer son office.
--Barricade la portière... commanda-t-il, et viens m'éclairer.
Chausserouge plaça devant l'entrée deux larges planches qu'il assujettit
avec une barre de fer, puis, la lampe à la main, il regarda son aide
accomplissant sa terrible besogne.
Toujours calme, Jean avait saisi sa hachette et, méthodiquement, sans
apparence d'émotion, il détacha les membres du tronc.
Minuit sonna. Dans les cages, les lions et les tigres, alléchés par
l'odeur du sang, rugissaient.
Tout à coup, dans un angle obscur de la ménagerie, à trente pas des
deux hommes, une tête émergea d'un monceau de paille.
C'était Zézette, qui, contrevenant à l'ordre de son père et épouvantée
par l'orage, au lieu d'aller se coucher chez la mère Tabary, s'était
tapie dans le réduit où le dompteur serrait le fourrage.
Elle reconnut son père, puis Jean... Tout d'abord elle ne se rendit pas
compte de ce qu'elle voyait... puis soudain un cri s'étrangla dans sa
gorge...
C'était bien un homme... un homme mort... assassiné sans doute... que
l'autre, l'aide, dépeçait avec tranquillité...
Elle crut rêver... Mais non, elle ne se trompait pas.
Un des lions, Néron, le plus rapproché des deux hommes, grattait avec
fureur le plancher de sa cage, les yeux injectés, la crinière hérissée.
--Allons! patience donc, Néron! Voilà que c'est fini! fit Jean en
poussant devant lui son étal roulant.
La petite charrette passa à trois pas de l'enfant... Ses yeux agrandis
par l'épouvante ne pouvaient se détacher de l'horrible spectacle auquel
présidait son père.
Elle ne bougea pas, ne fit pas un mouvement, craignant de se montrer...
de faire voir qu'elle avait surpris cet affreux secret... On la tuerait
peut-être aussi, elle, si on la trouvait là... et elle sentit tout son
petit corps frissonner des pieds à la tête.
Jean s'était armé d'une fourche de fer; il commença la distribution.
--Les gros morceaux aux plus gourmands! dit-il d'une voix gouailleuse en
passant une cuisse à Néron, qui se jeta sur cette proie, dans laquelle
il enfonça ses crocs avec rage.
--Et je vous recommande les os, mes enfants! continuait Jean, c'est un
morceau de roi... n'en laissez pas surtout!
--Écoute, dit Chausserouge, qui sentait une sueur froide perler à ses
tempes, n'en donne pas aux bêtes qui travaillent. J'ai entendu dire que
la chair humaine avait un goût, et que quand ils en avaient mangé une
fois...
--Allons donc, peureux! Il faut que chacun ait sa part!
Quelques instants après, l'étal était vide. Il ne restait plus rien du
corps de Vermieux.
--Et voilà... ça y est! fit Jean tout joyeux. Maintenant je vais me
laver les mains et la police sera rudement fine si elle retrouve la
trace du vieux!
--Est-ce que... tu vas t'en aller? demanda le dompteur.
--Non! diable! ce n'est pas le moment de s'endormir. Il faut veiller à
ce que ces sacrés animaux-là n'en laissent pas une miette... Vois-tu
qu'on retrouve demain matin un doigt de pied du père Vermieux? Après,
nous brûlerons ses frusques!
Tout à coup un bruit semblable à un cri humain retentit derrière eux.
--As-tu entendu? fit Chausserouge en se retournant vivement.
--Mon Dieu! que tu es embêtant... c'est un singe qui jacte... Il n'y a
ici que des amis... des croque-mort!
Les deux hommes prirent place sur un banc des premières.
--Et que comptes-tu faire de ta galette? demanda Jean.
--Dame! je ne sais pas... payer mes dettes... m'agrandir.
--Veux-tu que je te fasse une proposition? Associons-nous!
--Oui! c'est cela, associons-nous! répliqua vivement le dompteur. Comme
cela, pensait-il, il restera près de moi toujours et je ne serai plus
seul... en face de ces bêtes qui ont mangé Vermieux.
Derrière eux gisait, évanouie sur la paille, Zézette qui avait compris.