PAR OSCAR MÉTÉNIER

PARIS

BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER

11, RUE DE GRENELLE, 11

1891

I

Debout sur la parade, Chausserouge fit un signe et l'orchestre attaqua

les premières mesures d'une marche.

Puis, tandis que pistons et trombones s'évertuaient, il jeta un coup

d'oeil autour de lui.

A ses pieds, un cormoran déplumé faisait claquer son bec, tandis que,

perché au sommet d'une échelle, un singe enchaîné promenait sur les

rares passants un regard résigné.

Une peau de lion et une peau d'ours, se faisant face, tapissaient le

réduit ouvert qui donnait accès dans la ménagerie. Au fond, un trophée

de cornes gigantesques entourait une tête de bison.

Soudain, Chausserouge remarqua que le contrôle était vide. Il courut à

l'entrée des premières, souleva une portière effilochée, et de sa grosse

voix brutale:

--Zézette, cria-t-il, ah ça! vas-tu venir, mauvaise gamine!

--Oui, papa! mais c'est Anatole qui ne veut pas me suivre...

--Eh bien! tape dessus!

Et presqu'aussitôt apparut une petite fille de douze ans environ, dont

les yeux et les cheveux noirs faisaient encore ressortir la pâleur,

traînant derrière elle, comme un chien, un jeune lionceau.

--Donne-moi ça! fit l'homme en arrachant brusquement la laisse des

mains de l'enfant, colle-toi à ton comptoir et fais-moi le plaisir de ne

plus en bouger.

Puis comme l'animal résistait, cherchant avec ses pattes de devant à se

débarrasser du collier qui lui serrait la gorge, il lui allongea un coup

de pied qui l'amena au bord du plancher.

--Avance donc, sale bête!

Le lionceau fit entendre une sorte de miaulement plaintif et vint se

tapir au pied du piquet autour duquel Chausserouge enroula la laisse.

L'orchestre se tut; le dompteur fit, une minute durant, résonner, un

gong retentissant; puis, tandis que le bonisseur achevait son invariable

discours, il vint se camper, face au public, le jarret tendu, les bras

croisés sur son dolman bleu-ciel à brandebourgs noirs.

Mais, ni cette mise en scène, ni les alléchantes promesses du boniment,

ne parvenaient à fixer l'attention des rares passants qui sillonnaient

encore le cours de Vincennes.

Il était dix heures du soir, et bien que la fête battit son plein, qu'on

fût encore dans la semaine de Pâques, jamais peut-être, de mémoire de

«voyageur», la foire n'avait attiré moins de monde.

En vain, de la place du Trône à la barrière, les orchestres faisaient

rage; en vain les bateleurs déployaient toutes les ressources de leur

esprit, le public passait indifférent, accordant à peine un regard aux

parades, un sourire aux lazzis des pitres.

Depuis le matin, une chaleur lourde, accablante, avait fait regretter la

bise de la veille. Maintenant les nuages noirs amoncelés à l'horizon se

rapprochaient; un petit vent, précurseur de l'orage, faisait bruisser

les feuilles des arbres et voltiger l'étoffe des drapeaux.

--Allons! messieurs, mesdames! glapissait le bonisseur, prenez vos

places! Entrez! Pour la dernière représentation de la soirée, c'est à

cinquante centimes les premières, vingt-cinq centimes les secondes!

Travail dans toutes les cages par le célèbre dompteur Chausserouge! Et

la séance sera terminée par le repas des animaux! Entrez! Entrez!

Mais personne ne répondait à cet appel. Les projections électriques des

baraques voisines n'illuminaient que le vide; les animaux, énervés par

l'atmosphère pesante, se promenaient inquiets dans leurs cages poussant

des rugissements sourds, quand tout à coup de larges gouttes de pluie

mouchetèrent les marches de bois de la ménagerie.

--V'là d'la lance! dit le bonisseur. Rien de fait pour ce soir...

Allons, rentre, Gustave!

Et il poussa devant lui le cormoran, qui, sentant la fraîcheur de la

pluie, lissait avec son bec les plumes de ses ailes.

--Bon Dieu! fit le dompteur en montrant le poing au ciel, quel gueux de

temps!

Et d'un geste colère, il rabattit l'auvent qui fermait la ménagerie.

Soudain l'horizon se déchira; un formidable coup de tonnerre retentit et

l'orage creva.

Comme par enchantement, le silence s'était fait dans toute la foire; les

lumières s'étaient éteintes. Les animaux nerveux tout à l'heure

s'étaient calmés.

On n'entendit plus pendant un instant que le crépitement continu de

l'eau sur les bâches de toile.

--C'est ce matin qu'il nous aurait fallu cela, dit Chausserouge, bourru;

au moins ce soir, avec de la fraîcheur, on aurait du monde. Allons, la

même, compte la recette.

Zézette vida son tiroir sur le contrôle et aligna les pièces.

--Quatre-vingt-dix-huit francs cinquante! La recette d'une journée pour

donner à bouffer à cinquante-trois pensionnaires, hommes et bêtes! Allez

vous aligner avec ça! Ah! chien de métier! A la paye, vous autres!

Un à un, les musiciens de l'orchestre s'avancèrent. Il remit à chacun

d'eux le prix de leur journée, puis, comme la pluie semblait tomber avec

moins d'abondance, les quatre hommes sortirent de la baraque après,

avoir souhaité le bonsoir au patron.

--Comme on aurait envie, dans des moments comme ça, de foutre la clef

sous la porte et de filer n'importe où! répétait le dompteur découragé.

Enfin! heureusement qu'on a encore de la viande pour aujourd'hui. Je vas

aller servir les bêtes... pour leur enlever l'idée de se payer sur ma

peau demain matin.

--Alors, je peux disposer? demanda le bonisseur.

--Dam! puisqu'y a pas de séance! Je ferai l'affaire avec Jean.

--Bonsoir, patron?

--Bonsoir!

Resté seul, le dompteur se dévêtit rapidement et tendit son dolman à

Zézette.

--Porte-moi cela dans la caravane. As-tu dîné?

--Oui, papa, fit humblement la petite fille.

--Alors, tu peux filer chez la mère Tabary. Je n'ai plus besoin de toi.

Chausserouge rentra dans la ménagerie.

Dans un coin, un grand gaillard aux solides épaules était occupé à

découper sur un large étal, supporté par deux roues, des quartiers de

viande de cheval.

--C'est fini, Jean? demanda le dompteur.

--A peu près, mais tu sais, ils en auront pour une dent creuse, ce soir.

--Tant pis... c'est pas encore la recette d'aujourd'hui qui augmentera

leur ordinaire... A propos, tu rogneras la portion des vieux, de ceux

qui ne travaillent plus... Voyons, y sommes-nous?... Je vas te donner un

coup de main.

Ils allaient commencer la distribution quand la portière se souleva et

un vieillard, vêtu d'une blouse bleue complètement mouillée, fit son

entrée.

--Bonjour, les petits fieux! Eh bien! En voilà une de saucée!

Il secoua son chapeau dont les larges bords ruisselaient.

--Bonjour, père Vermieux! firent les deux hommes en échangeant un regard

mélancolique.

Le père Vermieux était l'usurier des forains.

Ancien «voyageur», il avait un beau jour vendu le manège de chevaux de

bois avec lequel il avait fait fortune et s'était retiré dans le petit

trou d'Auvergne où il était né.

Mais bientôt repris de la nostalgie de la vie nomade, il avait rejoint

le «Voyage» et il s'était constitué le banquier de ses anciens

confrères.

Aux uns, il prêtait à la petite semaine; aux autres, aux riches, à ceux

dont l'installation offrait une garantie, il faisait des avances à plus

long terme, surveillant lui-même l'emploi des fonds qu'il confiait,

pourtant à de gros intérêts.

De temps en temps, le père Vermieux faisait un tour au pays, puis on le

voyait régulièrement reparaître aux échéances. Il était avare et sa

parfaite connaissance du métier et de la solvabilité de ses débiteurs

l'assurait contre toute mauvaise spéculation.

Plein d'indulgence pour ceux qu'il savait pouvoir se relever à la suite

d'une campagne malheureuse, il était intraitable à l'égard de ceux qui

étaient à la côte, et il les exécutait alors sans pitié.

On le craignait plus, encore qu'on ne le détestait, car il n'était

peut-être pas un forain sur le «Voyage» qui n'eût eu besoin dans sa vie

d'avoir recours à lui.

Justement Chausserouge était son obligé. C'était le surlendemain qu'il

devait payer à Vermieux une somme de trois cents francs; il l'avait

oublié; l'apparition du petit vieux venait brusquement de rappeler ce

léger détail à sa mémoire.

--Eh bien, mes enfants, que pensez-vous de ce petit temps-là? Ça ne doit

pas faire aller le commerce?

--M'en parlez pas, père Vermieux! Nous avons dû fermer à dix heures.

--Eh pardieu! vous n'êtes pas les seuls! Depuis le Trône, j'ai pas

rencontré âme qui vive... Figurez-vous que j'arrive ce soir de mon

patelin... Allons faire un tour sur le Voyage, que je me suis dit...

j'ai mangé un morceau près de la gare et je m'en suis venu tout

doucettement. Je t'en fiche! A peine au pied de la colonne, v'là le

tonnerre, les éclairs, tout le diable et son train!... Toutes les

baraques fermées... Ma foi, je marchais devant moi... sous la pluie...

j'ai reconnu l'enseigne de Chausserouge... et me voilà!... Dis donc,

garçon, t'aurais pas une blouse à me prêter pour faire sécher

celle-là...

--Mais si, mais si! père Vermieux! Et si vous voulez, on va prendre

ensemble un verre de vin... ça vous réchauffera!

--Ah! c'est pardieu pas de refus!

Et Chausserouge, précédant l'usurier, le conduisit dans la caravane

adossée à la ménagerie.

--Tenez, père Vermieux, voilà de quoi vous mettre à l'aise. Pendant ce

temps, je vais retrouver Jean, car c'est l'heure de préparer à souper

aux animaux... Tout à l'heure nous serons à vous.

Dehors, l'orage redoublait de furie. Le vent s'engouffrait en sifflant

sous les toiles et la foudre tonnait sans relâche.

Chausserouge rejoignit son aide.

--Encore trois cents francs à payer après-demain... et pas le premier

sou! Il avait bien besoin de venir... ce vieux cancre!

Il y eut un silence. Les deux hommes absorbés par les pensées que

suscitait la présence inopinée de l'usurier, continuaient à découper les

quartiers de viande.

Jean parla le premier.

--Tout de même, fit-il avec un mauvais rire, si on n'était pas des

honnêtes gens, y aurait un riche moyen de s'acquitter en une fois.

--Lequel? demanda Chausserouge, qui avait compris.

--Oh! rien, une idée qui me passait par la tête...

Il s'arrêta, puis:

--Comme ça serait tout de même un débarras pour tout le Voyage, aussi

bien que pour nous! reprit-il en regardant fixement le dompteur.

--Ne parlons pas de ça! interrompit Chausserouge, évidemment sous le

coup d'une pareille obsession.

Mais Jean continua.

--Un homme qui n'a jamais l'habitude de mettre âme qui vive dans la

confidence de ses petites affaires... qui n'aime personne et que

personne n'aime... qui débarque un beau soir incognito à la gare de

Lyon... et qui vous tombe dans une ménagerie, sans que pas un chrétien

l'ait vu entrer... Enfin, voyons, y aurait-il pas de quoi tenter des

gens pas scrupuleux?...

--Nous sommes des honnêtes gens, fit observer Chausserouge.

--Sans doute! Et c'est Vermieux qui est une crapule!

--Et une belle!

--Alors... Je ne sais pas, moi... voyons, jusqu'à quel point ce serait

une mauvaise action...

--Tais-toi!... un assassinat... Jamais!...

--Avec ça qu'il se gênera après-demain... malgré que tu l'auras hébergé

ce soir... de te faire des misères... même de te faire vendre... si tu

ne payes pas!... Sans compter que le vieux, qui porte toujours son

argent sur lui, doit avoir la poche bien garnie...

Chausserouge leva les yeux et regarda à son tour bien en face son

interlocuteur.

--Alors, toi, tu n'hésiterais pas?

--Ah! moi... entendons-nous!... Moi... pas tout seul!...

--Enfin, que me conseilles-tu?

--Dame! c'est surtout toi que ça regarde...

--Et alors si, en fin de compte... je me décidais, je pourrais

compter?...

--Comme sur toi-même... tu le sais bien, acheva Jean, mais part à deux,

car, faut être juste, c'est moi qui ai eu l'idée...

--Soit! fit brusquement Chausserouge, à qui cet entretien pesait.

Pourtant, à cette seconde où il venait de prendre une si subite et si

terrible détermination, il se sentit une sorte d'hésitation, comme si

l'idée du partage qu'il venait de consentir lui semblait un sacrifice

trop lourd, étant donné la responsabilité qu'il assumait. Mais il

réfléchit que ce partage, en établissant la complicité de son aide,

rassurait en même temps de son silence, et il conclut:

--Dépêchons-nous! Voilà les bêtes qui s'impatientent.

Mais Jean posa sa main sur le bras du dompteur.

--Laisse donc! Ce sera de l'économie pour demain, puisque c'est

décidé... ils vont en avoir, de la viande, tout à l'heure!

--Viens! fit Chausserouge.

Tous deux rentrèrent dans la caravane.

Le père Vermieux était attablé.

--Vous avez déjà fini! demanda-t-il.

--Non!... Nous avons fait les parts simplement... Ce n'est pas encore

l'heure. Ils n'ont l'habitude de manger qu'à minuit.

En ce moment, un long rugissement partit de la ménagerie.

--C'est pas leur avis, en tout cas, fit l'usurier en ricanant. En voilà

un qui réclame.

--Il ne perdra rien pour attendre, riposta Jean. Il sera servi tout à

l'heure.

--Vous savez, continua le père Vermieux, je ne me gêne pas, je fais

comme chez moi... Vous ne montiez pas... J'ai trouvé une bouteille de

vin... je l'ai entamée, en vous attendant...

--Vous avez bien fait, père Vermieux!

L'usurier, quand il était chez ses débiteurs, saisissait toutes les

occasions de se payer en nature. C'était autant de pris sur l'ennemi.

Chausserouge s'était assis près du vieillard. Jean était debout, appuyé

contre le lit qui garnissait le fond de la caravane.

--Viens donc par ici, garçon, qu'on te voie, dit Vermieux. La mère

Tabary va toujours bien?

--Mais, pas mal... je vous remercie...

--J'irai demain lui dire un petit bonjour.

--Ça lui fera plaisir. Et vous, père Vermieux, vous êtes content?

--Pas trop! pas trop! J'ai perdu de l'argent ces temps derniers. J'avais

obligé ces gredins de Romillard, vous savez, le petit théâtre de

Marionnettes... J'ai attendu trop longtemps... Bien contre mon gré, il

m'a fallu faire vendre... je n'ai pas retiré mes frais... c'était trop

tard... A votre santé, mes enfants!

Chausserouge et Jean trinquèrent ensemble et échangèrent un regard.

Les Romillard étaient de malheureux saltimbanques que les exigences de

Vermieux avaient ruiné et qui mouraient littéralement de faim.

--Sais-tu, continua le terrible vieux en s'adressant au dompteur, que tu

ne m'as pas l'air de faire beaucoup fortune? Ton costume, que je vois

pendu là, dans le coin, est rudement loqueteux.

--Ah! qu'est-ce que vous voulez... Je n'ai pas eu de chance non plus...

soupira le dompteur, et je suis logé à la même enseigne que les

camarades... Depuis que j'ai perdu ma pauvre femme, dont la maladie m'a

coûté les yeux de la tête, il m'est survenu toutes sortes de malheurs.

Ma grande lionne est morte... Vous savez bien, Sultane, avec ses trois

lionceaux... Encore heureux que ça s'est borné là et que mes autres

bêtes n'y ont pas passé... De la viande malade qu'on nous avait

livrée...

--Voilà ce que c'est de ne pas acheter de la bonne marchandise. On y

perd plus qu'on y gagne, prononça Vermieux.

--Je comptais sur la foire du Trône pour me refaire un peu... Nous avons

eu un temps abominable... on ne voit pas un chat, des recettes

dérisoires. Et dame! ça coûte cher, une ménagerie à entretenir.

--Mais, interrompit Vermieux, tu sais que ton billet vient après-demain?

Ton billet de trois cents francs?... Je pense que tu seras en mesure?

--Ayez pas peur, père Vermieux, je serai en mesure après-demain!

répliqua Chausserouge avec un sourire contenu. Mais vous ne buvez pas!

--C'est ma foi vrai! dit l'usurier rassénéré, mais dame! ça tient à ce

qu'il n'y a plus rien dans la bouteille.

--Je dois en avoir une autre par là... une bonne!

--Voyons donc voir cela! fit le vieux en passant sa langue sur sa

moustache grise.

Chausserouge se leva, passa derrière la table et fit mine de chercher

dans un petit meuble situé à un angle obscur de la caravane, au pied du

lit.

Jean fit un pas et mit dans la main du dompteur la hachette qui servait

à dépecer les viandes et dont il s'était muni à tout hasard.

--Vois-tu, continua Vermieux, qui tournait le dos aux deux hommes, y a

rien de tel, par les temps de pluie, qu'un verre de bon vin, bu avec

des...

Il n'acheva pas. D'un coup formidable de sa hachette, Chausserouge

venait de lui fendre le crâne.

Il s'abattit sans un cri, sans un geste, le nez sur la table, puis son

corps glissa lentement de la chaise et tomba sur le côté.

Les deux hommes se regardèrent un instant en silence.

Enfin Jean se pencha, et souleva une main du vieillard. Elle retomba

inerte.

--Ça y est! fit-il, il a son compte! Allons, oust, perdons pas de temps!

Le magot!

Il fouilla dans les poches de l'assassiné, en retira un portefeuille

qu'il soupesa une minute.

--Mâtin! Il est lourd!

Il l'ouvrit et étala son contenu sur la table: des lettres, des traites

parmi lesquelles toutes celles de Chausserouge et vingt-cinq mille

francs en billets de banque.

--Ce qui fait, dit Jean, douze mille cinq cents francs pour chacun de

nous... et en plus, pour toi, ta dette liquidée.

Jean, très calme, avait conservé tout son sang-froid. Maintenant que le

coup était fait, Chausserouge sentait une terreur singulière s'emparer

de tout son être. Ses yeux papillotaient, il voyait des ombres danser

sur les murs... Ses dents claquaient...

--Allons, pas de sentiment, hein! Ce n'est pas le moment! Prends ce qui

te revient et brûlons le reste!... Faut bien faire quelque chose pour

les copains... C'est eux qui seront épatés de ne pas voir rappliquer

Vermieux...

--Tiens! fit Chausserouge qui considérait machinalement la liasse de

billets souscrits par lui, il y a même celui d'après-demain. Il ne

l'avait donc pas passé à un banquier?..

--Pas si bête, le père Vermieux... Il économisait l'escompte... Allons!

Liquidons! Liquidons!

Il tordit la liasse des traites, en fit une torche qu'il alluma

au-dessus de la lampe fumeuse qui les éclairait.

La flamme jetait autour d'eux des reflets rougeâtres qui firent de

nouveau frissonner le dompteur.

--Poule mouillée! va! Tu as peur? dit Jean en haussant les épaules.

--Je n'ai pas peur... mais je suis plus à mon aise quand j'entre dans

mes cages.

--Laisse-donc! Le feu purifie tout... Et voilà, ajouta-t-il en broyant

sous son pied les cendres provenant de l'auto-da-fé, les infamies de

Vermieux réparées et notre crime pardonné.

A ce moment, un éclair illumina la caravane, suivi presque aussitôt

d'un coup de foudre terrible, auquel répondirent les rugissements des

bêtes fauves.

--V'là le bon Dieu qui dit oui! ricana Jean. Finissons-en!

Chausserouge, livide, les yeux hagards, s'était cramponné, pour ne pas

tomber, à la cloison de la caravane. Il sentait ses jambes flageoler

sous lui.

--Ah! Tu m'embêtes avec ta peur... fit Jean durement. Le vin est tiré...

il faut le boire! Aide-moi!

--Je n'oserai jamais! balbutia le dompteur.

--Je le croyais plus d'aplomb que ça, tu sais... Aide-moi seulement à le

déshabiller... Après, je me charge du reste!

Chausserouge rassembla ses forces. Il se pencha, ainsi que Jean, et tous

deux relevèrent le cadavre toujours chaud qu'ils étendirent sur la

table.

Le visage, couvert de sang, était méconnaissable. Le crâne presque

chauve de l'usurier était partagé en deux par une large ligne sanglante.

A la hâte et en silence, les deux hommes enlevèrent les vêtements

souillés du vieillard qu'ils transportèrent ensuite dans la ménagerie.

Rapidement, Jean débarrassa l'état roulant, il y coucha le corps et se

prépara à commencer son office.

--Barricade la portière... commanda-t-il, et viens m'éclairer.

Chausserouge plaça devant l'entrée deux larges planches qu'il assujettit

avec une barre de fer, puis, la lampe à la main, il regarda son aide

accomplissant sa terrible besogne.

Toujours calme, Jean avait saisi sa hachette et, méthodiquement, sans

apparence d'émotion, il détacha les membres du tronc.

Minuit sonna. Dans les cages, les lions et les tigres, alléchés par

l'odeur du sang, rugissaient.

Tout à coup, dans un angle obscur de la ménagerie, à trente pas des

deux hommes, une tête émergea d'un monceau de paille.

C'était Zézette, qui, contrevenant à l'ordre de son père et épouvantée

par l'orage, au lieu d'aller se coucher chez la mère Tabary, s'était

tapie dans le réduit où le dompteur serrait le fourrage.

Elle reconnut son père, puis Jean... Tout d'abord elle ne se rendit pas

compte de ce qu'elle voyait... puis soudain un cri s'étrangla dans sa

gorge...

C'était bien un homme... un homme mort... assassiné sans doute... que

l'autre, l'aide, dépeçait avec tranquillité...

Elle crut rêver... Mais non, elle ne se trompait pas.

Un des lions, Néron, le plus rapproché des deux hommes, grattait avec

fureur le plancher de sa cage, les yeux injectés, la crinière hérissée.

--Allons! patience donc, Néron! Voilà que c'est fini! fit Jean en

poussant devant lui son étal roulant.

La petite charrette passa à trois pas de l'enfant... Ses yeux agrandis

par l'épouvante ne pouvaient se détacher de l'horrible spectacle auquel

présidait son père.

Elle ne bougea pas, ne fit pas un mouvement, craignant de se montrer...

de faire voir qu'elle avait surpris cet affreux secret... On la tuerait

peut-être aussi, elle, si on la trouvait là... et elle sentit tout son

petit corps frissonner des pieds à la tête.

Jean s'était armé d'une fourche de fer; il commença la distribution.

--Les gros morceaux aux plus gourmands! dit-il d'une voix gouailleuse en

passant une cuisse à Néron, qui se jeta sur cette proie, dans laquelle

il enfonça ses crocs avec rage.

--Et je vous recommande les os, mes enfants! continuait Jean, c'est un

morceau de roi... n'en laissez pas surtout!

--Écoute, dit Chausserouge, qui sentait une sueur froide perler à ses

tempes, n'en donne pas aux bêtes qui travaillent. J'ai entendu dire que

la chair humaine avait un goût, et que quand ils en avaient mangé une

fois...

--Allons donc, peureux! Il faut que chacun ait sa part!

Quelques instants après, l'étal était vide. Il ne restait plus rien du

corps de Vermieux.

--Et voilà... ça y est! fit Jean tout joyeux. Maintenant je vais me

laver les mains et la police sera rudement fine si elle retrouve la

trace du vieux!

--Est-ce que... tu vas t'en aller? demanda le dompteur.

--Non! diable! ce n'est pas le moment de s'endormir. Il faut veiller à

ce que ces sacrés animaux-là n'en laissent pas une miette... Vois-tu

qu'on retrouve demain matin un doigt de pied du père Vermieux? Après,

nous brûlerons ses frusques!

Tout à coup un bruit semblable à un cri humain retentit derrière eux.

--As-tu entendu? fit Chausserouge en se retournant vivement.

--Mon Dieu! que tu es embêtant... c'est un singe qui jacte... Il n'y a

ici que des amis... des croque-mort!

Les deux hommes prirent place sur un banc des premières.

--Et que comptes-tu faire de ta galette? demanda Jean.

--Dame! je ne sais pas... payer mes dettes... m'agrandir.

--Veux-tu que je te fasse une proposition? Associons-nous!

--Oui! c'est cela, associons-nous! répliqua vivement le dompteur. Comme

cela, pensait-il, il restera près de moi toujours et je ne serai plus

seul... en face de ces bêtes qui ont mangé Vermieux.

Derrière eux gisait, évanouie sur la paille, Zézette qui avait compris.

Zézette : moeurs foraines · 第 1 / 18 题