«J'ai reçu hier à midi le courrier que Votre Excellence m'a fait
l'honneur de m'expédier de Rambouillet le 9 de ce mois. J'ai fait
part aussitôt à M. le maréchal duc de Reggio des grandes
dispositions que votre dépêche renferme.
«De concert nous avons vu les principaux fonctionnaires et nous
sommes satisfaits de la disposition d'esprit dans laquelle le décret
de réunion a été reçu. Déjà comme Votre Excellence le verra par mon
numéro d'hier, le voeu commençait à s'exprimer hautement pour la
réunion, et la nouvelle en a été fort bien accueillie. La réunion
est aujourd'hui considérée par les esprits froids comme le port de
salut de la Hollande, et si l'on a un regret, c'est qu'elle n'ait
pas eu lieu quelques années plus tôt, mais alors les événements
n'étaient pas encore mûrs.
«Je me suis présenté hier soir chez M. Van-der-Heim; j'y retournerai
ce matin pour concerter tout ce qui a rapport à l'arrivée de
monseigneur l'architrésorier. Le maréchal a donné des ordres pour la
réception de Son Altesse, et nous irons dans sa voiture à une
demi-lieue au-devant d'Elle.
«Le bourgmestre continue de se conduire fort bien. Il a mieux reçu
que je ne m'y attendais la nouvelle de la réunion. Je savais qu'il
craignait d'en être considéré par ses compatriotes comme
l'instrument. Le maréchal a été également fort content de lui à
cette occasion. M. Van-der-Poll fait toutes ses dispositions pour
bien recevoir le prince. Son exemple a de l'autorité dans Amsterdam
et entraînera toute la magistrature. Je croirais d'un bon effet que
Sa Majesté impériale et royale jugeât devoir faire quelque chose
pour ce magistrat.
«Le commerce est satisfait. L'article 2, qui déclare Amsterdam la
troisième ville de l'empire, flatte l'orgueil national et adoucit le
chagrin de cesser de former une nation. La mesure de 50 % sur les
denrées coloniales en les laissant aux propriétaires a beaucoup
tranquillisé le commerce et contente tout le monde. Elle donnera
beaucoup au fisc et personne ne s'en plaindra.
«L'article de la rédaction blesse cruellement les propriétaires de
rentes, mais cette mesure était devenue inévitable. On en gémit plus
qu'on ne s'en plaint, et la certitude de payements réguliers aidera
à adoucir cette plaie. Il faut s'attendre qu'elle produira un vide
sensible dans les contributions à venir, mais l'intention de
l'Empereur étant de les réduire, cet inconvénient sera moins
sensible.
«Les Hollandais sont également très frappés de la magnifique
représentation que Sa Majesté impériale leur accorde dans les trois
grands corps de l'État; ils ne s'attendaient pas à plus de moitié.
Cette disposition fait plus de bien encore qu'on n'en avoue. Elle
ouvre la porte à bien des ambitions et à bien des espérances qui
n'osent pas encore éclater parmi les regrets de la patrie, mais qui
germent déjà profondément.
«En général, tout le monde s'accorde à admirer les sages
dispositions de ce décret de la réunion si promptement conçu et
arrêté.
«Votre Excellence peut compter sur mon empressement à aider Son
Altesse l'architrésorier de l'empire de ce que je puis avoir acquis
de connaissance du pays et des personnes.
«Je rendrai un compte journalier à Votre Excellence, comme elle le
demande. Je suis fort aise d'apprendre qu'une estafette va être
établie de Paris à Amsterdam. Elle portera à Votre Excellence un
bulletin de tous les jours. Jusque-là, il n'a pas dépendu de moi que
mes dépêches parvinssent rapidement à Votre Excellence, je ne
pouvais que les envoyer au quartier général et les recommander
fortement.
«Le coeur de l'amiral de Winter saigne. Ce brave homme regrette que
les fautes de son gouvernement aient amené la réunion de son pays,
et il croyait encore à la possibilité de lui conserver une
administration séparée et de la rattacher inséparablement à la
France. Du reste, c'est un intrépide soldat, un Français de système
déjà depuis quinze ans, admirateur enthousiaste de l'Empereur, et
qui sera consolé quand il verra son pays heureux sous les lois d'un
si grand prince. C'est un de ces hommes dont je parlais hier à Votre
Excellence. Le maréchal le juge comme moi.
«Je ne réexpédierai mon courrier que ce soir à Votre Excellence. Je
désire pouvoir lui faire connaître les dispositions que le ministère
m'aura montrées, mais je ne doute pas que tant de clémence ne les
touche profondément.
«J'interromps ma dépêche.
«M. Van-der-Heim sort de chez moi. Il était fort ému; il m'a dit
qu'il n'attendait que sévérité de la part de Sa Majesté impériale,
et que le ministère n'en éprouvait, au contraire, dans ces
circonstances si pénibles pour tous, que des marques de grandeur et
de générosité. Il n'avait pas d'expression pour me rendre combien il
était frappé et touché de la grandeur d'un pareil traitement. Tous
ses collègues partageaient ses sentiments et sa reconnaissance. Ils
feront tout, m'a dit M. Van-der-Heim, pour justifier l'estime que Sa
Majesté impériale daigne leur montrer. Tout le monde interroge M.
Janssens et sort charmé de ses réponses.
«Le palais est préparé pour recevoir le prince architrésorier, et M.
Van-der-Heim m'a dit que le conseil avait décidé de faire rendre à
Son Altesse seigneuriale les plus grands honneurs qui soient à
accorder.
«Un courrier du prince, descendu chez le maréchal, lui annonce sa
prochaine arrivée. Je dîne chez M. le duc, et, aussitôt que nous
serons avertis de l'approche de Son Altesse seigneuriale, nous
monterons en voiture pour aller au-devant d'elle.
«M. Van-der-Heim m'a dit qu'il avait eu ici des nouvelles de Hanovre
du Roi; que sa santé était à cette époque bonne; qu'on le supposait
dans le voisinage; que le Roi témoignait le désir d'apprendre si les
Français avaient été bien reçus et si ses ordres à cet égard avaient
été remplis; qu'il ne croyait pas, lui ministre, à un embarquement,
et que Sa Majesté avait, lors de l'abdication, montré à la vérité le
désir d'être en Amérique, mais une juste répugnance à courir la
chance d'être amené en Angleterre. M. Van-der-Heim ajouta avec
sensibilité que le dernier voeu, mais bien ardent de ses anciens
sujets, était que Sa Majesté impériale pût lui pardonner et le
rapprocher d'elle. Il persista dans l'opinion que le Roi n'était
point embarqué; mais je ne pus en obtenir l'aveu qu'il connût le
lieu de sa retraite.
«Je verrai ce soir et demain beaucoup de fonctionnaires, de
militaires et de négociants, et je remplirai les intentions de Sa
Majesté impériale et royale. La garde est enchantée.
«_P.-S._--On a répandu ici le bruit que Sa Majesté l'Empereur,
indigné des faux rapports qui lui avaient été faits par M. de
Larochefoucauld sur la Hollande, l'avait fait arrêter et conduire au
Temple. Je ne rends compte à Votre Excellence de ce bruit ridicule
que parce qu'il a occupé hier et avant-hier tout Amsterdam.»