13 juillet 1810.

«J'ai reçu hier à midi le courrier que Votre Excellence m'a fait

l'honneur de m'expédier de Rambouillet le 9 de ce mois. J'ai fait

part aussitôt à M. le maréchal duc de Reggio des grandes

dispositions que votre dépêche renferme.

«De concert nous avons vu les principaux fonctionnaires et nous

sommes satisfaits de la disposition d'esprit dans laquelle le décret

de réunion a été reçu. Déjà comme Votre Excellence le verra par mon

numéro d'hier, le voeu commençait à s'exprimer hautement pour la

réunion, et la nouvelle en a été fort bien accueillie. La réunion

est aujourd'hui considérée par les esprits froids comme le port de

salut de la Hollande, et si l'on a un regret, c'est qu'elle n'ait

pas eu lieu quelques années plus tôt, mais alors les événements

n'étaient pas encore mûrs.

«Je me suis présenté hier soir chez M. Van-der-Heim; j'y retournerai

ce matin pour concerter tout ce qui a rapport à l'arrivée de

monseigneur l'architrésorier. Le maréchal a donné des ordres pour la

réception de Son Altesse, et nous irons dans sa voiture à une

demi-lieue au-devant d'Elle.

«Le bourgmestre continue de se conduire fort bien. Il a mieux reçu

que je ne m'y attendais la nouvelle de la réunion. Je savais qu'il

craignait d'en être considéré par ses compatriotes comme

l'instrument. Le maréchal a été également fort content de lui à

cette occasion. M. Van-der-Poll fait toutes ses dispositions pour

bien recevoir le prince. Son exemple a de l'autorité dans Amsterdam

et entraînera toute la magistrature. Je croirais d'un bon effet que

Sa Majesté impériale et royale jugeât devoir faire quelque chose

pour ce magistrat.

«Le commerce est satisfait. L'article 2, qui déclare Amsterdam la

troisième ville de l'empire, flatte l'orgueil national et adoucit le

chagrin de cesser de former une nation. La mesure de 50 % sur les

denrées coloniales en les laissant aux propriétaires a beaucoup

tranquillisé le commerce et contente tout le monde. Elle donnera

beaucoup au fisc et personne ne s'en plaindra.

«L'article de la rédaction blesse cruellement les propriétaires de

rentes, mais cette mesure était devenue inévitable. On en gémit plus

qu'on ne s'en plaint, et la certitude de payements réguliers aidera

à adoucir cette plaie. Il faut s'attendre qu'elle produira un vide

sensible dans les contributions à venir, mais l'intention de

l'Empereur étant de les réduire, cet inconvénient sera moins

sensible.

«Les Hollandais sont également très frappés de la magnifique

représentation que Sa Majesté impériale leur accorde dans les trois

grands corps de l'État; ils ne s'attendaient pas à plus de moitié.

Cette disposition fait plus de bien encore qu'on n'en avoue. Elle

ouvre la porte à bien des ambitions et à bien des espérances qui

n'osent pas encore éclater parmi les regrets de la patrie, mais qui

germent déjà profondément.

«En général, tout le monde s'accorde à admirer les sages

dispositions de ce décret de la réunion si promptement conçu et

arrêté.

«Votre Excellence peut compter sur mon empressement à aider Son

Altesse l'architrésorier de l'empire de ce que je puis avoir acquis

de connaissance du pays et des personnes.

«Je rendrai un compte journalier à Votre Excellence, comme elle le

demande. Je suis fort aise d'apprendre qu'une estafette va être

établie de Paris à Amsterdam. Elle portera à Votre Excellence un

bulletin de tous les jours. Jusque-là, il n'a pas dépendu de moi que

mes dépêches parvinssent rapidement à Votre Excellence, je ne

pouvais que les envoyer au quartier général et les recommander

fortement.

«Le coeur de l'amiral de Winter saigne. Ce brave homme regrette que

les fautes de son gouvernement aient amené la réunion de son pays,

et il croyait encore à la possibilité de lui conserver une

administration séparée et de la rattacher inséparablement à la

France. Du reste, c'est un intrépide soldat, un Français de système

déjà depuis quinze ans, admirateur enthousiaste de l'Empereur, et

qui sera consolé quand il verra son pays heureux sous les lois d'un

si grand prince. C'est un de ces hommes dont je parlais hier à Votre

Excellence. Le maréchal le juge comme moi.

«Je ne réexpédierai mon courrier que ce soir à Votre Excellence. Je

désire pouvoir lui faire connaître les dispositions que le ministère

m'aura montrées, mais je ne doute pas que tant de clémence ne les

touche profondément.

«J'interromps ma dépêche.

«M. Van-der-Heim sort de chez moi. Il était fort ému; il m'a dit

qu'il n'attendait que sévérité de la part de Sa Majesté impériale,

et que le ministère n'en éprouvait, au contraire, dans ces

circonstances si pénibles pour tous, que des marques de grandeur et

de générosité. Il n'avait pas d'expression pour me rendre combien il

était frappé et touché de la grandeur d'un pareil traitement. Tous

ses collègues partageaient ses sentiments et sa reconnaissance. Ils

feront tout, m'a dit M. Van-der-Heim, pour justifier l'estime que Sa

Majesté impériale daigne leur montrer. Tout le monde interroge M.

Janssens et sort charmé de ses réponses.

«Le palais est préparé pour recevoir le prince architrésorier, et M.

Van-der-Heim m'a dit que le conseil avait décidé de faire rendre à

Son Altesse seigneuriale les plus grands honneurs qui soient à

accorder.

«Un courrier du prince, descendu chez le maréchal, lui annonce sa

prochaine arrivée. Je dîne chez M. le duc, et, aussitôt que nous

serons avertis de l'approche de Son Altesse seigneuriale, nous

monterons en voiture pour aller au-devant d'elle.

«M. Van-der-Heim m'a dit qu'il avait eu ici des nouvelles de Hanovre

du Roi; que sa santé était à cette époque bonne; qu'on le supposait

dans le voisinage; que le Roi témoignait le désir d'apprendre si les

Français avaient été bien reçus et si ses ordres à cet égard avaient

été remplis; qu'il ne croyait pas, lui ministre, à un embarquement,

et que Sa Majesté avait, lors de l'abdication, montré à la vérité le

désir d'être en Amérique, mais une juste répugnance à courir la

chance d'être amené en Angleterre. M. Van-der-Heim ajouta avec

sensibilité que le dernier voeu, mais bien ardent de ses anciens

sujets, était que Sa Majesté impériale pût lui pardonner et le

rapprocher d'elle. Il persista dans l'opinion que le Roi n'était

point embarqué; mais je ne pus en obtenir l'aveu qu'il connût le

lieu de sa retraite.

«Je verrai ce soir et demain beaucoup de fonctionnaires, de

militaires et de négociants, et je remplirai les intentions de Sa

Majesté impériale et royale. La garde est enchantée.

«_P.-S._--On a répandu ici le bruit que Sa Majesté l'Empereur,

indigné des faux rapports qui lui avaient été faits par M. de

Larochefoucauld sur la Hollande, l'avait fait arrêter et conduire au

Temple. Je ne rends compte à Votre Excellence de ce bruit ridicule

que parce qu'il a occupé hier et avant-hier tout Amsterdam.»

Les Rois Frères de Napoléon Ier Documents inédits relatifs au premier Empire · 第 343 / 358 题