12 juillet 1810.

«Si l'on en doit croire les entours du Roi, personne autre que les

compagnons de sa fuite n'a été dans la confidence de Sa Majesté, et

tout le monde prétend y avoir été trompé. Beaucoup de MM. les gens

de la cour qui caressaient lâchement les faibles et les erreurs du

Roi l'accusent aujourd'hui avec la même lâcheté, et c'est à qui

renchérira de détails et de chefs d'accusation: ces messieurs sont

fidèles à leur caractère.

«Il est certain que le Roi avait fait de fausses confidences à ses

officiers, telles que son projet d'aller au Lao, où il avait fait

tout disposer pour le recevoir, et à Aix-la-Chapelle où il s'était

fait annoncer et qu'il a exécuté son dessein avec une profondeur de

secret dont on n'eût pas cru Sa Majesté capable. On assure que deux

ou trois de ses ministres au plus ont été dans la confidence; cela

me paraît difficile. Mais au moins aucun fonctionnaire, douteux pour

la cour et surtout du parti français, n'a été admis au secret.

J'aurais pu être informé par eux seuls, car pour les moyens

d'argent, cet agent excellent pour arracher les secrets de bureau

n'aurait pu prendre sur des hommes de parti et sur des ministres,

sans doute égarés au moins, mais honnêtes gens hors de là et

supérieurs à de pareilles séductions. Puis la cour était à Harlem,

et l'on avait su, par autorité ou par peur, éloigner encore une fois

de moi tout ce qui aurait pu m'instruire. Cet extravagant projet

d'abdication sans le concours de Sa Majesté impériale et royale et

le scandale de la proclamation n'avaient dû ni pu entrer dans la

pensée de personne, et avec tous j'y ai été pris au dépourvu. J'ose

penser que de beaucoup plus habiles ministres l'auraient été

également, et je crois avoir fait dans cette circonstance tout ce

qui était humainement possible pour détourner le Roi de mauvaises

résolutions et pour lui faire inspirer celles que je croyais

conformes à sa gloire et à son intérêt. J'ai eu le bonheur d'obtenir

du reste tout ce que j'avais été chargé de demander, mais l'esprit

du Roi était hors de ma portée et de mon pouvoir.

«Quand j'ai été instruit, il était trop tard pour rien empêcher. Le

mal était fait. J'aurais inutilement montré du ressentiment et mes

cris d'effroi, et j'aurais compromis mon autorité sans rien arrêter.

J'ai préféré en laisser l'odieux à la cour, la responsabilité aux

ministres et me borner à déclarer froidement que mes fonctions

avaient cessé jusqu'au retour de mon courrier.

«Le résultat de tant de fautes est que le mot de réunion s'articule

enfin tout haut à Amsterdam. C'est par le commerce que ce voeu

commence à se prononcer. Longtemps comprimée par le respect

qu'inspirait une autorité émanée du trône impérial, l'autorité

affranchie par le départ du Roi commence à s'énoncer avec force et

liberté, et, pour peu qu'elle reçoive d'encouragement, elle

deviendra un cri général. Ce n'est pas qu'il n'y ait en Hollande un

sentiment profond de la patrie et un regret amer de ne pouvoir plus

former une nation, mais les gens raisonnables se demandent où est

cette patrie? et ils ne la trouvent ni dans cette marine

hollandaise, jadis si puissante, aujourd'hui nulle, ni dans l'armée

réduite à 10,000 hommes et bientôt sans recrutement, ni dans ses

institutions dégénérées, ni dans ses moeurs si différentes de celles

des premiers confédérés d'Utrecht, ni surtout dans aucune des

circonstances intérieures et extérieures de cet État, et qui lui ont

valu, dans le passé, une épisode brillante, mais passagère, de

prospérité. C'est l'intérêt qui forme les sociétés politiques, et

c'est lui qui les dissout; et c'est parce que les Hollandais ne

trouvent plus dans leur parti social la sûreté, la protection et

les grands avantages qu'il leur garantissait autrefois qu'ils sont

amenés à en désirer la dissolution et à souhaiter d'entrer dans

cette grande famille qui présente aujourd'hui, par-dessus toutes les

autres, cet attrait et cette garantie à ses voisins. Beaucoup de

négociants sont venus me parler dans cet esprit. J'ai applaudi à

leur zèle et au sentiment juste qu'ils me montraient de l'état réel

de leur patrie. Je leur ai répondu que j'ignorais l'accueil qu'un

pareil voeu recevrait de mon souverain, mais que j'étais assuré que,

quelque décision qui lui fût à cet égard inspirée par l'intérêt de

son empire, Sa Majesté impériale n'apprendrait jamais sans

satisfaction le nom des étrangers qui plaçaient leurs espérances

dans sa protection. J'attendrai pour répondre plus positivement les

instructions de Votre Excellence, et sur toutes choses j'aurai

l'honneur de me concerter avec M. le maréchal duc de Reggio.

«Je viens de dire, Monseigneur, que l'intérêt bien entendu était le

principe qui déterminait le sentiment d'une nation sur son

institution, et j'ai expliqué par là comment c'est aujourd'hui le

commerce qui exprime le premier ce voeu de réunion. Je n'ai pas pour

cela prétendu dire qu'il n'y eût pas de nobles exceptions à cette

loi de l'intérêt, et je n'en avais pas besoin, puisque les

exceptions n'ont jamais détruit un principe. Oui, sans doute, il est

partout des âmes privilégiées parmi les hommes qui, indépendamment

de tout calcul, tiennent à leur patrie par un aveugle, mais noble

instinct, et la Hollande, malgré son esprit mercantile, renferme

encore de nobles citoyens. Mon avis est qu'il faut les admirer et

les acquérir, mais qu'ils ne changent rien aux calculs généraux que

l'on doit faire sur une nation.

«Le nivellement des lignes et l'évacuation du matériel de

l'artillerie sur Anvers ne rencontrent aucune difficulté. Le

ministre de la guerre a d'abord fait quelques représentations, mais

le maréchal n'a pas tardé à lui faire expédier les ordres

nécessaires à cette opération. Tout le monde voit avec plaisir la

destruction de ces lignes, source de tant de chagrins et de fautes.

Elles furent commencées en 1787, à l'occasion des Prussiens qu'elles

n'arrêtèrent pas, et il a fallu la démence de don Quichotte

Krayenhoff pour imaginer qu'elles dussent arrêter les aigles

impériales. Amsterdam ne demande qu'à rester la première banque de

l'Europe et à se livrer tout entière, à l'ombre d'une grande

puissance, à son industrie et à son commerce.

«Les ministres s'abstiennent de tout acte de régence, et le maréchal

les tient en respect.

«_P.-S._--Le ministère de la police se prétend instruit que le Roi a

passé à Hanovre le 6. Depuis là, la trace de Sa Majesté est

incertaine. Quelques-uns prétendent qu'il se rend par Lumbourg à

Altona où les embarquements pour l'Amérique sont faciles. Peut-être

en saurai-je plus demain.»

Les Rois Frères de Napoléon Ier Documents inédits relatifs au premier Empire · 第 341 / 358 题