«Si l'on en doit croire les entours du Roi, personne autre que les
compagnons de sa fuite n'a été dans la confidence de Sa Majesté, et
tout le monde prétend y avoir été trompé. Beaucoup de MM. les gens
de la cour qui caressaient lâchement les faibles et les erreurs du
Roi l'accusent aujourd'hui avec la même lâcheté, et c'est à qui
renchérira de détails et de chefs d'accusation: ces messieurs sont
fidèles à leur caractère.
«Il est certain que le Roi avait fait de fausses confidences à ses
officiers, telles que son projet d'aller au Lao, où il avait fait
tout disposer pour le recevoir, et à Aix-la-Chapelle où il s'était
fait annoncer et qu'il a exécuté son dessein avec une profondeur de
secret dont on n'eût pas cru Sa Majesté capable. On assure que deux
ou trois de ses ministres au plus ont été dans la confidence; cela
me paraît difficile. Mais au moins aucun fonctionnaire, douteux pour
la cour et surtout du parti français, n'a été admis au secret.
J'aurais pu être informé par eux seuls, car pour les moyens
d'argent, cet agent excellent pour arracher les secrets de bureau
n'aurait pu prendre sur des hommes de parti et sur des ministres,
sans doute égarés au moins, mais honnêtes gens hors de là et
supérieurs à de pareilles séductions. Puis la cour était à Harlem,
et l'on avait su, par autorité ou par peur, éloigner encore une fois
de moi tout ce qui aurait pu m'instruire. Cet extravagant projet
d'abdication sans le concours de Sa Majesté impériale et royale et
le scandale de la proclamation n'avaient dû ni pu entrer dans la
pensée de personne, et avec tous j'y ai été pris au dépourvu. J'ose
penser que de beaucoup plus habiles ministres l'auraient été
également, et je crois avoir fait dans cette circonstance tout ce
qui était humainement possible pour détourner le Roi de mauvaises
résolutions et pour lui faire inspirer celles que je croyais
conformes à sa gloire et à son intérêt. J'ai eu le bonheur d'obtenir
du reste tout ce que j'avais été chargé de demander, mais l'esprit
du Roi était hors de ma portée et de mon pouvoir.
«Quand j'ai été instruit, il était trop tard pour rien empêcher. Le
mal était fait. J'aurais inutilement montré du ressentiment et mes
cris d'effroi, et j'aurais compromis mon autorité sans rien arrêter.
J'ai préféré en laisser l'odieux à la cour, la responsabilité aux
ministres et me borner à déclarer froidement que mes fonctions
avaient cessé jusqu'au retour de mon courrier.
«Le résultat de tant de fautes est que le mot de réunion s'articule
enfin tout haut à Amsterdam. C'est par le commerce que ce voeu
commence à se prononcer. Longtemps comprimée par le respect
qu'inspirait une autorité émanée du trône impérial, l'autorité
affranchie par le départ du Roi commence à s'énoncer avec force et
liberté, et, pour peu qu'elle reçoive d'encouragement, elle
deviendra un cri général. Ce n'est pas qu'il n'y ait en Hollande un
sentiment profond de la patrie et un regret amer de ne pouvoir plus
former une nation, mais les gens raisonnables se demandent où est
cette patrie? et ils ne la trouvent ni dans cette marine
hollandaise, jadis si puissante, aujourd'hui nulle, ni dans l'armée
réduite à 10,000 hommes et bientôt sans recrutement, ni dans ses
institutions dégénérées, ni dans ses moeurs si différentes de celles
des premiers confédérés d'Utrecht, ni surtout dans aucune des
circonstances intérieures et extérieures de cet État, et qui lui ont
valu, dans le passé, une épisode brillante, mais passagère, de
prospérité. C'est l'intérêt qui forme les sociétés politiques, et
c'est lui qui les dissout; et c'est parce que les Hollandais ne
trouvent plus dans leur parti social la sûreté, la protection et
les grands avantages qu'il leur garantissait autrefois qu'ils sont
amenés à en désirer la dissolution et à souhaiter d'entrer dans
cette grande famille qui présente aujourd'hui, par-dessus toutes les
autres, cet attrait et cette garantie à ses voisins. Beaucoup de
négociants sont venus me parler dans cet esprit. J'ai applaudi à
leur zèle et au sentiment juste qu'ils me montraient de l'état réel
de leur patrie. Je leur ai répondu que j'ignorais l'accueil qu'un
pareil voeu recevrait de mon souverain, mais que j'étais assuré que,
quelque décision qui lui fût à cet égard inspirée par l'intérêt de
son empire, Sa Majesté impériale n'apprendrait jamais sans
satisfaction le nom des étrangers qui plaçaient leurs espérances
dans sa protection. J'attendrai pour répondre plus positivement les
instructions de Votre Excellence, et sur toutes choses j'aurai
l'honneur de me concerter avec M. le maréchal duc de Reggio.
«Je viens de dire, Monseigneur, que l'intérêt bien entendu était le
principe qui déterminait le sentiment d'une nation sur son
institution, et j'ai expliqué par là comment c'est aujourd'hui le
commerce qui exprime le premier ce voeu de réunion. Je n'ai pas pour
cela prétendu dire qu'il n'y eût pas de nobles exceptions à cette
loi de l'intérêt, et je n'en avais pas besoin, puisque les
exceptions n'ont jamais détruit un principe. Oui, sans doute, il est
partout des âmes privilégiées parmi les hommes qui, indépendamment
de tout calcul, tiennent à leur patrie par un aveugle, mais noble
instinct, et la Hollande, malgré son esprit mercantile, renferme
encore de nobles citoyens. Mon avis est qu'il faut les admirer et
les acquérir, mais qu'ils ne changent rien aux calculs généraux que
l'on doit faire sur une nation.
«Le nivellement des lignes et l'évacuation du matériel de
l'artillerie sur Anvers ne rencontrent aucune difficulté. Le
ministre de la guerre a d'abord fait quelques représentations, mais
le maréchal n'a pas tardé à lui faire expédier les ordres
nécessaires à cette opération. Tout le monde voit avec plaisir la
destruction de ces lignes, source de tant de chagrins et de fautes.
Elles furent commencées en 1787, à l'occasion des Prussiens qu'elles
n'arrêtèrent pas, et il a fallu la démence de don Quichotte
Krayenhoff pour imaginer qu'elles dussent arrêter les aigles
impériales. Amsterdam ne demande qu'à rester la première banque de
l'Europe et à se livrer tout entière, à l'ombre d'une grande
puissance, à son industrie et à son commerce.
«Les ministres s'abstiennent de tout acte de régence, et le maréchal
les tient en respect.
«_P.-S._--Le ministère de la police se prétend instruit que le Roi a
passé à Hanovre le 6. Depuis là, la trace de Sa Majesté est
incertaine. Quelques-uns prétendent qu'il se rend par Lumbourg à
Altona où les embarquements pour l'Amérique sont faciles. Peut-être
en saurai-je plus demain.»