Cassel, le 28 janvier 1813.
Le roi n'a pas tardé à faire répondre à ma note du 14 janvier,
concernant l'approvisionnement de la place de Magdebourg.
Avant de recevoir cette réponse, j'avais reçu une lettre de M. le
ministre, directeur de l'administration de la guerre, qui, en me
chargeant d'employer tous mes soins pour que les mesures les plus
promptes soient prises pour approvisionner au complet la place de
Magdebourg, m'envoyait un état des denrées nécessaires pour
l'approvisionnement d'un an pour 15,000 hommes et 500 chevaux. Je me
suis empressé de faire passer cet état avec une nouvelle note à M.
le comte de Furstenstein, et ce ministre le tenait déjà lorsque je
suis arrivé pour lui parler de la sienne.
Votre Excellence trouvera la copie de cette note ci-jointe. Elle
n'est qu'une répétition des mêmes offres que le roi avait déjà
faites à M. le comte de Narbonne, sans avoir égard à l'état de la
question, telle que je l'avais posée d'après vos ordres; et ce que
mon devoir était surtout de ne pas laisser passer sans
contradiction, c'est la demande renouvelée de 3,770,000 francs[141]
qu'on prétend avoir dépensés en 1811 pour l'entretien des troupes
françaises, en sus de la compensation qu'on avait obtenue:
arrangement sur lequel, d'après les intentions connues de Sa Majesté
impériale, il n'y avait plus à revenir.
[Note 141: Cette somme était due en effet par la France à la
Westphalie.]
Toutes ces considérations m'ont engagé à prier ce ministre de
reprendre sa note. M. de Furstenstein m'a répondu que la forte
résolution du roi de tenir religieusement ce qu'il promettait le
déterminait à ne rien promettre au-delà de ce qu'il pourrait tenir;
que sa note disait exactement les mêmes choses que le roi avait déjà
écrites à Sa Majesté l'empereur; que les 3,700,000 francs ne
comprenaient pas seulement l'excédent des avances faites en 1811,
mais encore d'autres sommes que la Westphalie avait à réclamer,
telles que la part qui lui avait été promise dans le produit des
denrées coloniales séquestrées à Magdebourg, etc.; que ce n'était
pas précisément au paiement de cette somme que le roi tenait, mais à
un secours, à une avance quelconque de la part de la France, soit en
argent comptant, soit en moyens de crédit. J'ai néanmoins insisté à
ce qu'il reprit sa note. Je l'ai engagé de nouveau à en parler au
roi et ajoutant que quoique je ne pusse me flatter d'avoir sur
l'esprit de Sa Majesté une influence égale à la sienne, je
n'hésiterais pas à lui demander une audience pour le même motif. M.
de Furstenstein m'y a beaucoup encouragé, non sans protester contre
l'influence que je supposais qu'il avait sur l'esprit du roi. Dans
ma conversation, j'étais surtout parti de ce point, que le roi avait
calculé les offres qu'il faisait et pour la recomposition de son
contingent et pour l'approvisionnement de Magdebourg, sur les moyens
tant ordinaires qu'extraordinaires qui étaient à sa disposition:
qu'ainsi il n'y avait pas impossibilité absolue de porter plus haut
l'approvisionnement de Magdebourg; mais qu'il s'en suivrait
seulement que le roi ne pourrait pas employer à la formation de son
contingent la totalité des sommes qu'il voulait y consacrer; que dès
lors il s'agissait de savoir lequel de ces deux objets était pour le
moment le plus important et le plus pressé, et que j'avais lieu de
penser que Sa Majesté l'empereur attachait la plus haute importance
à l'approvisionnement le plus prompt et le plus complet de
Magdebourg, tandis que le roi préférerait peut-être employer ses
plus grandes dépenses pour la réorganisation de son armée. J'aurai
tout-à-l'heure à rendre compte à Votre Excellence du résultat qu'a
produit ce raisonnement.
De chez M. de Furstenstein, je suis allé chez M. le ministre des
finances qui, tandis que le premier m'avait fait les démonstrations
accoutumées d'une bonne volonté impuissante, m'a parlé en vrai
ministre des relations extérieures. Il m'a entretenu de tous les
sacrifices faits par la Westphalie, de toutes les conventions, de
toutes les promesses faites et non tenues par la France, de ses
efforts pour porter le budget de 1813 à 44 millions de revenu qu'il
aurait réduit à 40, si avant de le mettre sous les yeux du roi il
avait connu le 29e bulletin, de l'impossibilité de rester ministre
des finances, en admettant des demandes aussi vagues et aussi
illimitées que les nôtres. Au milieu de tout cela, je lui ai parlé
de l'approvisionnement de Magdebourg. M. de Malchus m'a dit qu'il
s'engageait formellement qu'au 5 février il y aurait à Magdebourg un
approvisionnement complet pour trois mois et pour 15,000 hommes,
conformément à l'état envoyé par M. le comte de Cessac, et qu'en
outre M. le ministre de la guerre se chargeait, par le moyen de ses
fournisseurs ordinaires, d'un autre approvisionnement de deux mois.
À l'objection que j'ai faite que je savais que cet approvisionnement
n'avait été dans les derniers temps que pour 2,400 hommes, il a
répondu que cela regardait M. le ministre de la guerre; mais M. le
comte de Höne m'a promis depuis, sur sa responsabilité, que cet
approvisionnement de deux mois serait pour 12,500 hommes et même
pour 15,000. Le roi a chargé M. de Malchus exclusivement de tout ce
qui concerne le nouvel approvisionnement de Magdebourg; mais comme
le marché que M. de Höne a fait avec des fournisseurs tient encore,
il paraît que ce sera sur les fonds qui restent à la disposition du
ministre de la guerre que sera pris cet approvisionnement de deux
mois. Le budget de ce ministre pour 1813 est de 19,400,000 francs,
dont 17 millions pour les troupes westphaliennes et 200,000 francs
par mois pour l'entretien des troupes françaises. La vanité de M. de
Malchus l'a fait convenir qu'il avait fait des épargnes pendant
l'année passée, et sans elles, m'a-t-il dit, le roi n'aurait pas pu
faire les offres qu'il a faites à l'empereur. Quant à M. de Höne, il
prétend que toutes les épargnes qu'il a pu faire sur la solde ont
été absorbées par le matériel qu'il a fallu fournir à l'armée
entrant en campagne et par la formation des nouveaux régiments.
Tel était, Monseigneur, l'état des choses, lorsque M. Balthazar,
aide de camp de M. le duc de Feltre, est arrivé. La lettre qu'il m'a
portée de la part de Son Excellence indiquait quatre objets
principaux de sa mission: l'approvisionnement de la place de
Magdebourg, le complétement de sa garnison, la formation de nouveaux
cadres et de nouveaux corps westphaliens et, en outre, la formation
à Magdebourg de nouveaux magasins considérables qui puissent
alimenter une armée nombreuse pendant plusieurs mois.
Comme épisode tenant au sujet, je dois dire à Votre Excellence que
j'étais chargé par M. le duc de Feltre de présenter M. Balthazar à
la cour de Westphalie, et de lui faciliter les moyens de parvenir
jusqu'au roi avec lequel il serait bien qu'il eût une conversation.
Je m'acquittai de ce double devoir en prévenant en même temps le
chambellan de service que je présenterais M. Balthazar à l'audience
du corps diplomatique qui devait précisément avoir lieu hier matin;
et M. de Furstenstein que je désirais que Sa Majesté accordât à cet
officier une audience particulière. Le roi fit dire à M. Balthazar
de s'adresser au ministre de la guerre. J'insistai: M. Balthazar
ajouta qu'il avait non seulement une lettre à remettre à Sa Majesté,
mais encore des choses particulières à lui dire sur des mesures non
patentes encore qu'on prenait en France. En attendant que M. de
Furstenstein négociât, nous allâmes chez le ministre de la guerre
que nous engageâmes de son côté à obtenir une audience pour M.
Balthazar.
À mon retour chez moi, je trouvai M. Siméon que le roi m'envoyait
extra-officiellement pour confirmer son refus de voir M. Balthazar,
pour me dire d'aller passer au cabinet et pour me prévenir de la
réponse que Sa Majesté allait faire à M. le duc de Feltre. J'avais
pensé que l'embarras de répéter à M. Balthazar toutes ses
déclarations précédentes et la crainte d'être trop pressé par cet
officier étaient les seules causes de ce refus; mais Sa Majesté ne
m'a pas laissé ignorer que si elle accordait des audiences à un aide
de camp de l'empereur, il n'en était pas de même d'un major aide de
camp du ministre de la guerre. Et puisque dans un moment aussi grave
le roi n'oublie point l'étiquette, il faudra bien, Monseigneur, dire
un mot sur une petite contestation qui s'est élevée pendant que M.
de Narbonne était ici. Le roi avait choisi le seul jour ou je
pouvais espérer voir ce général à dîner chez moi, pour nous faire
inviter à la table du maréchal de la cour. Je refusai, comme une
lettre de M. le duc de Frioul m'en donnait le droit; mais comme M.
de Furstenstein à qui nous avions dit nos raisons et qui s'était
chargé de la négociation revint pour me dire que je ferais plaisir
au roi en y allant, je déclarai que j'y voyais un ordre de Sa
Majesté et je me rendis à la table du maréchal en laissant à la
mienne ceux de mes convives que les ordres du roi ne m'avaient pas
enlevés. Nous eûmes ensuite l'honneur de faire au cercle la partie
de Leurs Majestés, d'assister au spectacle de la cour et de souper à
la table de la reine.
Je reviens à mon sujet. Dans la conférence avec M. le comte de Höne,
M. Balthazar a reçu l'assurance d'un approvisionnement de
Magdebourg, au moins pour cinq mois, et de 18,000 hommes qui au 1er
mai seraient à la disposition de Sa Majesté impériale. Quant aux
magasins à former pour des armées, M. de Höne, ainsi que les autres
ministres, en a déclaré l'impossibilité. Ce ministre n'a vu aucune
difficulté à ce que le roi fît entrer dès à présent à Magdebourg le
9e régiment ainsi que plusieurs dépôts qui pourraient y recevoir
leurs conscrits, il y a même vu des avantages. Mais étant allé le
soir même en parler à Sa Majesté, il a trouvé que le roi avait de la
répugnance à donner ces ordres immédiatement. Je ne doute au reste
aucunement que ces ordres ne soient donnés dès que Sa Majesté
l'empereur l'exigera.
Il me reste à rendre compte à Votre Excellence de ma conversation
avec le roi. Sa Majesté m'a fait lecture de sa lettre à M. le duc de
Feltre où, après avoir commencé par renouveler ses premières offres,
elle déclare que, si Sa Majesté l'empereur le préfère, le roi fera
l'approvisionnement de Magdebourg pour un an et pour 20,000 hommes;
mais qu'alors il ne pourra mettre à la disposition de l'empereur
que 6,000 hommes d'infanterie et 800 chevaux. «Je me chargerai
ensuite, a-t-il ajouté, d'entretenir de mes propres moyens une force
suffisante (de 4 à 5,000 hommes) pour la sûreté de ma personne et
pour celle du pays, mais il me faudrait alors une garantie que ces
troupes resteront à ma disposition et ne pourront m'être enlevées
par aucun ordre.» Le roi parlait d'abord d'une convention, ensuite
d'une promesse officielle et enfin d'une garantie quelconque.
La Westphalie n'avait pas assez de ressources pour faire à
Magdebourg de grands approvisionnements et pour mettre en même temps
sur pied une armée d'une vingtaine de mille hommes. Il fallait
opter. L'empereur devait évidemment préférer qu'un de ses
boulevards, Magdebourg, fût en état de faire une longue défense;
Jérôme, qui savait bien que Napoléon finirait toujours par faire
l'approvisionnement, était naturellement plus enclin à se créer une
armée qui pût le défendre lui et son royaume.
Vers cette époque les armées ennemies gagnant du terrain vers le
Nord, Jérôme commença à être inquiet pour la reine et désira son
départ pour Paris. M. Reinhard écrivit à ce sujet au duc de Bassano.
Ayant eu à cette époque plusieurs conversations d'un certain intérêt
avec le roi, le ministre en rendit compte par la lettre suivante au
duc de Bassano, datée de Cassel 1er mars 1813, 3 heures après midi.
«Oui, a dit le roi, il y va de votre propre intérêt et je vous en
avertis. Lorsque la Westphalie succombera de misère et que les
habitants aimeront mieux se faire tirer des coups de fusil que de
donner leur dernier morceau de pain, c'est à vous qu'on reprochera
de n'en avoir pas fait connaître la véritable situation. Votre
devoir est de dire la vérité, même au risque de déplaire, d'être
rappelé, d'être disgracié: après trois mois on vous rendra justice.»
À ce discours qui a été très long, j'ai répondu que Sa Majesté
impériale connaissait par moi et sans moi la situation de la
Westphalie: que, lorsqu'il s'agissait de remplir mon devoir, je ne
manquais ni de franchise, ni de fermeté; qu'assurément je n'avais
rien dissimulé et de ce que le roi m'avait dit, et de ce que je
pensais moi-même sur l'insuffisance des moyens de la Westphalie;
qu'avant tout il importait de bien convaincre Sa Majesté l'empereur
que toutes les ressources quelconques de ce pays étaient
consacrées..... Ici le roi m'a coupé la parole.--«Eh! vous voyez
bien, avec plus de trois mois d'approvisionnement pour Magdebourg,
avec mon contingent entier à réorganiser, avec 40,000 hommes de
troupes françaises dans le royaume.»
Je n'ai peut-être pas tort, Monseigneur, en considérant cette
attaque personnelle que le roi m'a faite, comme une espèce de
riposte à la lettre que j'avais écrite avant-hier à M. de
Furstenstein. Aussi c'est avec calme que j'invoque le témoignage de
toute ma correspondance avec Votre Excellence. Mais je me permettrai
une seule observation. Quant au passé, je dirai avec vous,
Monseigneur, qu'il est sans remède, mais quant au présent il serait
possible que Sa Majesté impériale, frappée de quelques notions de
détails que j'ai cru de mon devoir de donner, par exemple d'une
réserve du trésor qui existait à la fin de l'année, de la
prédilection du roi pour sa garde, des projets des fournisseurs, de
leur intelligence avec des protecteurs, etc., en conclût que le roi
ne veut pas faire en ce moment tout ce qu'il peut, ou que ses
ministres sacrifient la célérité et l'ensemble du service à leur
intérêt personnel. Je dois répéter ici, et je crois fermement que
les circonstances sont devenues trop graves pour ne point les
absoudre de cette accusation et que ce qui peut rester à leur charge
est d'une faible importance en comparaison des dépenses immenses et
simultanées qu'exige le moment actuel. Je dois particulièrement
rendre au ministre de la guerre la justice d'assurer que, si c'est
lui qui semble ralentir les opérations et qui passe des marchés
onéreux, c'est précisément lui qui est le moins soupçonné de
concussions ou de vues intéressées: que c'est un très honnête homme,
très laborieux, très dévoué à l'empereur et au roi; mais que c'est
un homme faible, susceptible de recevoir toutes les impressions
qu'on lui donne, et seulement au niveau de sa place lorsque les
événements le sont aussi. Enfin les fournisseurs refusent et
voudraient être en dehors de leurs marchés, quelque avantageux
qu'ils puissent être: et ce n'est pas là une grimace! Je crois que
c'est tout dire.
Extrait d'une lettre du roi arrivée le 6 mars à 6 heures du soir, et
adressée à l'ambassadeur de Cassel à Paris:
Les événements se pressent. La grande armée va être réunie derrière
l'Elbe. 30,000 hommes et 3,000 chevaux sont à l'entour de
Magdebourg. Passé le 15 mars, si l'empereur ne m'envoie pas
d'argent, il me sera impossible de les nourrir. _Il faudra qu'ils
soient à discrétion chez l'habitant._ Qu'en arrivera-t-il? Trois
mois d'approvisionnement viennent d'être faits par la Westphalie. Le
quatrième est sur le point d'être achevé.
Les contributions, entre autres, du département de l'Elbe ne
rentrent presque plus. Si l'empereur ne nous fait pas payer quatre
millions à compte sur ce qu'il nous doit, la marche du gouvernement
se trouvera arrêtée _tout-à-coup_, et les suites en sont
incalculables.
Mon peuple est bon: tant qu'il aura quelque chose, il le donnera.
Mais quand chaque sujet se trouvera _vis-à-vis de rien_, n'ayant
plus que le choix de mourir de faim ou d'un coup de fusil, il n'est
pas douteux qu'il ne préfère courir la dernière chance.
Le roi ayant obtenu de l'empereur de faire partir la reine
Catherine, Reinhard écrivit de Cassel le 8 mars 1812 au duc de
Bassano:
D'après ce que le roi m'avait dit hier sur le départ de la reine, je
ne m'attendais pas à lire dans le moniteur westphalien d'aujourd'hui
que la reine partait pour Paris sur l'invitation de Sa Majesté
impériale, et que ce départ aurait lieu après-demain. Le roi m'avait
dit que Sa Majesté l'empereur l'autorisait à faire partir la reine,
lorsque l'empereur Alexandre ou Kutusoff serait à Berlin ou à
Dresde. Il est vrai que, par son courrier de retour, le prince
vice-roi l'avait informé que, les Russes passant l'Oder en force et
ayant déjà sur la rive gauche 80 pièces de canon, il se décidait à
quitter la position de Berlin pour n'être pas coupé par sa droite.
Le préfet du palais, Boucheporn, partira demain avec une partie du
service; mesdames de Bocholtz, de Furstenstein, de Pappenheim,
d'Oberg, la princesse de Philippsthal, M. le comte de Busche,
chevalier d'honneur, M. le comte d'Oberg, premier écuyer d'honneur
de la reine, seront du voyage. Il y a en ce moment conseil des
ministres.
On dit que c'est hier au soir que le roi, étant au spectacle, a reçu
une lettre par le prince vice-roi, portée par un officier
d'ordonnance de Sa Majesté impériale allant en courrier à Paris.
Après le spectacle, M. Pothau a été appelé et les ordres ont été
donnés. M. de Furstenstein assure que le roi n'a point reçu de
lettre du vice-roi.