La semaine dernière a vu se renouveler dans l'intérieur du palais
les tracasseries qui avaient déjà eu lieu avant l'arrivée de la
légation française à Cassel. Mme de Launay, fille de M. Siméon,
ayant profité au premier bal masqué de la liberté du déguisement,
avait fait quelques plaisanteries à M. de Pappenheim. Ces choses,
fort innocentes d'elles-mêmes, furent le lendemain rapportées à la
Reine, non telles qu'elles avaient été dites, mais empoisonnées et
commentées avec la charité qu'on a dans les cours, en sorte que le
lendemain il n'était bruit que des propos de Mme de Launay et du
mécontentement de la reine contre elle.
M. Siméon en fut aussi affligé que sa fille: il alla trouver le roi
à qui il se plaignit décemment de _Mme de Truchsess_, auteur de ces
bruits. Le Roi s'emporta contre elle; il dit que c'était une
_faiseuse d'histoires_, qu'elle mentait, que son père mentait, que
son frère mentait, et qu'il n'y avait que le mari qui valût quelque
chose dans la famille.
Le soir, la grande-maîtresse ayant paru devant le roi, en fut
froidement accueillie: elle pleura, jeta les hauts cris, s'évanouit.
En dernier résultat, elle a offert sa démission qui a été acceptée
avec plaisir par le roi, mais (on croit) avec peine par la reine qui
lui est fort attachée.
Mme de Truchsess joint à de la beauté beaucoup de grâce et de
séduction dans l'esprit. Elle était l'ornement d'une cour qui
pourtant n'est pas dépourvue de beautés, mais son goût pour
l'intrigue et pour les tracasseries gâte toutes ses heureuses
qualités. Il paraît que le but secret de toutes ses manoeuvres était
de regagner le coeur du roi. On ne peut expliquer que de cette
manière plusieurs parties de sa conduite qui, sans cela,
paraîtraient hors de toute mesure. Il est vrai qu'on ne serait pas
juste non plus, si on la jugeait d'après ce qu'en disent ses
ennemis.
Son goût pour écrire ne peut être ni aussi vif ni aussi actif qu'on
le suppose: il y a certainement eu dans sa conduite beaucoup de
choses étourdies qu'on a revêtues de fausses couleurs; comme elle
maltraitait tout le monde, tout le monde la traitait avec rigueur,
et souvent d'innocentes plaisanteries ont pu être données pour un
secret désir de perdre ce qui l'entourait. Quoi qu'il en soit, comme
elle passait presque toutes ses journées en tête-à-tête avec la
reine à qui elle avait persuadé qu'il n'était pas de sa dignité de
vivre avec les autres dames, on disait que pour charmer l'ennui de
cette solitude, elle amusait la reine en lui racontant des histoires
et des anecdotes qui n'avaient pas tout-à-fait pour objet de mettre
les Français en grand crédit auprès de Sa Majesté.
Elle annonce qu'elle accompagnera son mari qui part sous peu de
jours pour l'Italie. Mais elle est si redoutée qu'on n'ose se livrer
à la joie, et en effet il se pourrait qu'elle se décidât, pour le
plaisir de désoler ses ennemis, à ne pas désemparer.
Avant-hier, 3 février, il y a eu bal masqué à la cour. La reine y a
dansé dans un quadrille polonais composé de toutes personnes de
l'intérieur. Comme le nombre de celles présentées à la cour est très
borné, on était convenu d'admettre au bal beaucoup d'étrangers.
L'ordre était de ne se point démasquer: le roi s'y est fort amusé,
il s'est travesti plusieurs fois; la reine a paru également prendre
part au divertissement où on a pu voir que le génie et la variété
des travestissements étaient entièrement dirigés vers le but de
plaire à Leurs Majestés.
La comtesse de Truchsess, grande-maîtresse de la maison de la reine,
était jolie et intrigante. Elle avait été bien, disait-on, avec le
jeune roi. La reine l'aimait beaucoup. On l'appelait plaisamment sa
gouvernante. M. de Truchsess était un brave homme qui, renvoyé dans
ses terres à cause des intrigues de sa femme, fut remplacé à la
cour, dans ses hautes fonctions, par le colonel Salha. L'ancien
capitaine de frégate Salha était de Marseille, où il avait de la
famille et des intérêts. Voilà ce qui explique les deux bulletins de
Reinhard, du 5 et 6 février, et le troisième du 16 du même mois.