En apprenant l'abdication et le départ du roi Louis, l'empereur
envoya prendre par un de ses aides de camp (le général de Lauriston)
le jeune prince royal. Il le remit aux mains de sa mère à son
arrivée à Paris, et lui dit:
Venez, mon fils, je serai votre père, et vous n'y perdrez rien. La
conduite de votre père afflige mon coeur; sa maladie seule peut
l'expliquer. Quand vous serez grand, vous paierez sa dette et la
vôtre. N'oubliez jamais, dans quelque position que vous placent ma
politique et l'intérêt de mon empire, que vos premiers devoirs sont
envers moi, vos seconds envers la France. Tous vos devoirs, même
ceux envers les peuples que je pourrais vous confier, ne viennent
qu'après.
Ici se termine la seconde partie de l'histoire du roi Louis de
Hollande. Nous avons exposé longuement les différentes phases de son
règne si court et pourtant si plein de péripéties, nous avons montré
les causes qui rendirent ce règne malheureux pour le roi. Nous
n'avons pas à nous prononcer sur le plus ou moins de loyauté de la
conduite de Napoléon à l'égard de Louis, sur le plus ou moins de
raisons qu'avait Louis pour résister à la grande politique de
Napoléon. D'un côté, si la politique excuse bien des choses, d'un
autre côté, un roi ne comprend pas ses devoirs de la même façon
qu'un simple particulier. Quoi qu'il en soit, le règne du roi Louis
ne fut pas inutile pour la Hollande et stérile pour le pays.
En quittant la Hollande, le roi Louis fit connaître, par une
circulaire adressée aux diverses cours de l'Europe, les motifs et
les conditions de son abdication. En outre, un conseiller d'état fut
expédié à la reine Hortense, alors à Plombières. On a vu que
Napoléon avait rendu inutiles toutes ces précautions pour assurer la
couronne au prince royal et, à son défaut, au second des enfants de
Louis. Avant de partir, le roi avait vendu la petite terre
d'Ameliswerd, située près d'Utrecht, et avait laissé ses revenus du
mois de juin à son fils, n'emportant que dix mille florins en or et
ses décorations en brillants. Il se dirigea sur Toeplitz où il
arriva le 9 juillet, prenant des précautions pour n'être pas arrêté
en route par ordre de l'empereur. Il avait choisi le titre de comte
de Saint-Leu, voulant retourner plus tard en France, dans la terre
de ce nom, si on reconnaissait son fils; mais lorsqu'il eut appris
ce qu'avait fait Napoléon, le doute n'étant plus permis, il se
décida à habiter un pays neutre. Il hésita entre l'Amérique, la
Suisse ou l'Autriche. Jusqu'à ce qu'il pût vivre à Rome, dont le
climat était nécessaire à sa santé, il choisit les états
autrichiens. Il écrivit donc à l'empereur François II, déclarant
qu'il désirait rester indépendant de Napoléon, mais non son ennemi.
Il traversa Dresde et se rendit ensuite aux eaux de Toeplitz. Le 11
juillet 1810, il écrivit de cette dernière ville à M. de Bourgoing,
ambassadeur de France:
Monsieur de Bourgoin, je suis passé avant-hier à Dresde; mais, comme
je désire vivement rester inconnu, je ne vous ai point fait avertir.
Je suis aux bains de Toeplitz, où je compte rester, s'il m'est
possible, toute cette saison; je n'ai pas voulu que l'ambassadeur de
l'empereur fût instruit par d'autres que par moi de mon arrivée dans
ce pays, du but de mon voyage et de mon projet. Vous serez peut-être
instruit, à l'heure qu'il est, que j'ai abdiqué en faveur de mon
fils aîné. Je ne devais pas faire autrement, les choses étant venues
au point qu'il m'aurait fallu me déshonorer, et ravaler entièrement
l'autorité royale en mettant ma capitale sous les ordres d'un
officier, ainsi que tout le pays, simulacre inutile et peut-être
plus. Je ne pouvais souffrir cette dernière humiliation, surtout
après avoir mis toute la résignation possible en acceptant le traité
commandé par mon frère, sans écouter aucun sentiment d'orgueil,
d'amour propre ou d'intérêts personnels. La politique de mon frère
ou de la France commandant l'anéantissement de mon gouvernement,
ainsi qu'il était impossible de me le celer, j'ai dû, ou sacrifier
mon rang et descendre du trône, ou résister, c'est-à-dire succomber
en défendant la juste cause d'un pays malheureux et injustement
maltraité; mais si j'avais pu oublier que la Hollande serait devenue
le théâtre de toutes les horreurs de la guerre, seul fléau que j'ai
pu parvenir à écarter de son sol durant mon règne, je ne pouvais
oublier que c'est à cette terrible extrémité que les ennemis de la
Hollande et les miens, et ceux de l'empereur, auraient voulu réduire
le pays; mais j'ai tout fait pour éviter un si grand malheur, et mon
frère, s'il est bien informé, doit être bien convaincu que, seul,
j'ai empêché l'explosion du mécontentement et du désespoir même d'un
peuple maltraité et vexé chaque jour davantage d'une manière aussi
peu politique qu'elle était injuste et contraire, non seulement au
droit des gens et aux égards qu'on doit à un pays paisible, mais
encore entièrement contraire aux stipulations précises du traité du
16 mars de cette année. Si j'avais pu me dissimuler que, loin d'être
sauvé par la résistance, mon royaume aurait été ruiné de fond en
comble, comment aurais-je pu oublier que j'étais né Français, que
mes enfants le sont comme moi, que je suis connétable et prince
français, et qu'enfin, malgré tant de peine et de calomnies, j'étais
parvenu à concilier à la France les habitants malheureux et ruinés
de la Hollande, gémissant sous le poids des barrières du commerce et
de la navigation? Je ne pouvais pas faire perdre à la Hollande le
fruit de tant de sollicitudes, et j'ai été persuadé comme je le
suis, et le serai toujours, que je n'avais pas d'autre parti à
prendre que celui de l'abdication. Par là, la régence qui gouvernera
au nom de mon fils fera entièrement la volonté de S. M. l'empereur
et de ses ministres, ce que je ne pouvais faire qu'autant que
j'étais convaincu que cela n'était pas contraire à mon devoir. Si
mon fils était majeur, j'eusse renoncé pour lui aussi; mais comme il
ne l'est pas, j'espère qu'avant sa majorité la paix maritime sera
arrivée et le pillage des douaniers et des corsaires fini. D'ici là,
mon frère s'apercevra qu'il m'a accusé injustement, que je ne lui ai
rien dit que de vrai sur la Hollande, et mon fils sera plus heureux
et plus tranquille que son pauvre père. D'après ce petit exposé,
vous voyez que je ne pouvais rester en Hollande, ne régnant plus.
Forcé à un parti qui m'a profondément affligé, j'ai dû songer à
obtenir une retraite entière où je sois inconnu, et c'est ce qui m'a
fait choisir ce lieu jusqu'à la fin de la belle saison.
J'ai rendu compte à mon frère de mon abdication; j'ai tout lieu de
penser qu'il l'approuvera, puisque j'ai assuré plusieurs fois, par
écrit, verbalement et par des actes officiels faits au général
français en Hollande, écrit à la légation française à Amsterdam, et
à celle de Hollande à Paris, que si l'on ordonnait toujours un
traité si dur par lui-même, comme on a commencé d'abord à le faire,
surtout si l'on faisait occuper la capitale par les troupes
françaises, je regarderais cela comme la dissolution de mon
gouvernement, et que, quand même je pourrais être assez aveugle pour
ne pas le sentir davantage, cela arriverait de fait, le commandant
des troupes françaises, des miennes, comme celui de ma capitale
n'étant plus sous mes ordres. Je vous prie, M. de Bourgoing, de
vouloir rendre compte à S. M. l'empereur de mon arrivée ici, de mon
vif désir de rester dans les environs pour y soigner tranquillement
ma santé, et que je le prie de me permettre ensuite de résider tout
à fait dans les environs de Dresde, d'où je pourrais venir aux eaux
chaque année et m'y préparer durant l'hiver par le régime et la
retraite. Cela n'est sujet à aucun inconvénient. J'ai pris le nom de
Saint-Leu; je suis fermement résolu à passer le reste de ma vie dans
la plus profonde retraite, quelque chagrin que je puisse en
éprouver. Je vous prie surtout de plaider ma cause: le plus grand
malheur de ma position, c'est de ne pouvoir pas rentrer en France,
où je devrais paraître dans mon rang et avec des fonctions
quelconques, ce qui est impossible et le sera toujours; je n'ai
qu'un voeu, rester simple particulier le reste de ma vie. J'ai
choisi Dresde sous le rapport de la salubrité de l'air et des eaux;
cependant, si l'empereur voulait que je sois ailleurs, je m'y
rendrai avec soumission. Je vous prie de ne me connaître et de ne me
parler, si je vous vois, que sous le nom de M. de Saint-Leu; vous me
feriez beaucoup de peine en faisant autrement.
Adieu, Monsieur, recevez l'assurance de ma considération.
M. de Bourgoing se hâta de transmettre au duc de Cadore la lettre du
roi. Le ministre des relations extérieures de France lui écrivit le
27 juillet:
Votre lettre nº 319, à laquelle vous aviez joint votre réponse au
roi de Hollande, m'est parvenue promptement. Elle m'a été remise par
M. de Langenau. J'ai attendu ensuite avec une impatience que
l'empereur a partagée, la lettre précédente qui devait renfermer les
premières nouvelles du roi de Hollande dont nous ignorions encore la
retraite. Elle n'est arrivée que trois jours après. Vous n'aviez
envoyé votre courrier qu'à Francfort. Là, la lettre a été mise à la
poste, je ne sais par qui, et elle n'est arrivée au ministère que
deux jours après les lettres que j'ai présumé être parties de
Francfort à la même époque. Le prince d'Eckmul a été instruit par le
général Compans de l'arrivée de votre courrier à Francfort et des
nouvelles qu'il apportait deux jours avant celui où j'ai reçu votre
lettre.
Je n'entre dans ce détail, Monsieur, que pour vous faire sentir la
nécessité d'envoyer directement vos courriers à Paris, surtout
lorsqu'ils doivent annoncer des événements importants dont je vous
suppose jaloux de donner les premières nouvelles. C'est par M. de
Langenau que l'on a appris à Paris que le roi de Hollande était à
Toeplitz; jusque-là nous ignorions où il était.
Vous vous êtes renfermé en lui répondant dans les bornes
convenables. Vous ferez bien, si l'occasion s'en présente à vous
d'une manière naturelle, de représenter à ce prince que sa place
n'est pas en pays étranger, que sa dignité, les titres auxquels il
n'a pas renoncé et sa qualité de Français et de prince français le
rappellent en France, que son retour lui est prescrit par ses
devoirs envers l'empereur, chef de sa famille et son souverain,
envers sa famille et son pays. Vous lui direz les choses comme de
vous-même et avec toutes les formes de respect propres à faire
excuser la liberté que vous oserez prendre. Vous pourrez même lui
dire:--Je ne sais ce que l'empereur a pu écrire à Votre Majesté,
mais si mon respect et mon dévouement pour l'empereur, que j'ai
l'honneur de servir, et mon attachement à votre personne pouvaient
m'autoriser à m'expliquer avec franchise, j'oserais dire à V. M.,
etc., etc. Je vous invite d'ailleurs à transmettre avec exactitude
les détails qui vous parviendront sur le séjour du roi à Toeplitz et
à prendre des mesures pour en bien connaître toutes les
circonstances. L'empereur prend trop d'intérêt au sort de son frère,
quels que puissent être ses torts envers lui, pour ne pas désirer
d'être fidèlement instruit de tout ce qui le concerne, et si vous
parveniez à déterminer le roi à rentrer en France, l'empereur vous
saurait gré de cette preuve de votre zèle à le servir.
En vain, notre ministre à Dresde fit auprès de Louis toutes les
démarches pour l'engager à se rendre en France, le roi de Hollande
refusa, et M. de Bourgoing ayant fait connaître ces refus réitérés,
M. de Cadore lui écrivit:
De Paris, le 30 août 1810.
Monsieur, j'ai reçu votre lettre du 18 août dans laquelle vous me
rendez compte des efforts que vous avez faits pour vous rapprocher
du roi de Hollande et lui faire la communication que je vous avais
indiquée dans ma lettre du 27 juillet. Cette lettre, Monsieur, ne
vous prescrivait pas de n'entretenir le prince que verbalement; elle
ne vous défendait pas de vous adresser à lui par écrit. Vous y avez
trouvé cette expression: «_dire ces choses comme de vous-même_,»
etc. Mais le mot _dire_, dans un sens figuré, s'applique aussi à ce
que l'on écrit. On dit par écrit comme verbalement. Ce que je vous
recommandais surtout était de chercher une occasion naturelle de
faire ces représentations. Un rendez-vous aux frontières, que vous
aviez sollicité du roi, n'était pas une occasion naturelle; on en
aurait beaucoup parlé. L'occasion naturelle était une réponse que
vous auriez pu faire à une lettre du roi. Il est fort heureux que le
roi ait refusé l'entrevue que vous lui avez fait demander. Il n'est
pas probable que vous puissiez trouver maintenant une occasion très
naturelle de donner au prince les conseils indiqués dans ma lettre,
et l'empereur désire que vous ne preniez plus aucune part à cette
affaire. S. M. veut que, si vous êtes consulté encore par le comte
de Saint-Leu, vous vous absteniez de lui répondre, que vous lui
laissiez faire ce qu'il désire et que vous ne vous mettiez plus en
peine de ce qui le regarde, ce qui ne doit pas empêcher de faire
connaître ce que vous apprendrez de lui.
Louis était tellement las des grandeurs et excédé de tout ce qu'il
avait souffert sur le trône, qu'il souhaitait avant toute chose le
repos; aussi le 20 juillet écrivit-il à son oncle, le cardinal
Fesch, la curieuse lettre suivante:
Mon cher oncle, je suis aux eaux de Toeplitz depuis dix jours; j'en
éprouve beaucoup de bien. J'ai écrit à maman et à Pauline, mais je
suis si loin que je crains, avec raison, que mes lettres ne leur
parviennent pas. Vous êtes à présent peut-être le seul de la famille
auprès de l'empereur. Dites-moi, je vous prie, si vous croyez qu'il
me permette enfin de vivre tranquille et obscur. C'est là tout mon
désir. Après les malheurs que j'ai éprouvés, je ne puis plus rien
être, et si l'empereur le veut, je vous prierai de me vendre vos
biens en Corse et j'irai m'y établir; mais comme je suis résigné à
tout plutôt qu'à être quelque chose, après n'avoir pu rester sur le
trône de Hollande, je crains qu'il n'y consente pas. Si je pouvais
obtenir de m'y retirer avec le plus jeune de mes enfants, je me
trouverais bien heureux, puisque je serais à jamais tranquille.
Veuillez, mon cher oncle, vous en informer directement chez mon
frère et me dire sa réponse et votre opinion. J'attends votre
réponse avec impatience.
Ce malheureux prince commençait en effet à goûter un repos
salutaire, après tant de péripéties. Lorsqu'il apprit la réunion de
la Hollande à la France, désespéré de voir les droits de ses enfants
méconnus, il ne put qu'adresser à toutes les cours une protestation
dans laquelle il établissait qu'ayant accepté le trône sans
conditions, ayant exécuté toutes ses conventions avec la France,
n'ayant abdiqué qu'à la dernière extrémité, après avoir été
contraint par la force à signer le traité du 16 mars 1810, Napoléon,
son frère, n'avait pas le droit de réunir la Hollande à l'empire et
de frustrer de la couronne le prince son fils.
Le roi ne tarda pas à éprouver quelques chagrins d'une autre nature
et qui, pour être d'un ordre moins élevé que les chagrins de la
politique, n'en jetèrent pas moins dans son coeur une affliction
réelle et un profond dégoût de la nature humaine. Il ne s'était fait
accompagner dans son exil volontaire que par deux hommes, le général
Travers et le contre-amiral Bloys, qui lui devaient tout et qu'il
avait choisis parmi une foule de personnes loyales et sûres; ces
deux hommes le quittèrent au bout de quelque temps, le laissant
seul, sans famille, presque sans relation d'aucune espèce, sur une
terre étrangère. Tout à coup il vit paraître près de lui le
chevalier (plus tard duc) Decazes, son ancien secrétaire de cabinet,
jadis secrétaire des commandements de Madame mère, alors conseiller
à la cour de justice de Paris. M. Decazes venait l'engager à rentrer
en France. Louis fut inébranlable dans sa résolution de ne pas
revenir dans sa patrie, et comme les climats tempérés lui étaient
favorables, il quitta Toeplitz pour se rendre à Gratz en Styrie,
partie la plus méridionale des états autrichiens. Il eût préféré
Rome ou Naples, mais Rome n'était plus indépendante, et Naples était
sous l'influence de Napoléon. M. Decazes l'accompagna à Gratz,
renouvelant sans succès les tentatives qu'on l'avait chargé de faire
pour persuader au prince de rentrer en France.
Pendant ce court voyage, il fut rejoint par M. Lablanche, secrétaire
de l'ambassadeur français à Vienne, qui lui apportait une sommation
de se rendre à Paris.
Sire, disait M. Otto[67] dans cette lettre du 12 octobre, l'empereur
m'ordonne d'écrire à Votre Majesté dans les termes suivants: Le
devoir de tout prince français et de tout membre de la famille
impériale est de résider en France, et il ne peut s'absenter qu'avec
la permission de l'empereur. Après la réunion de la Hollande à
l'empire, l'empereur a toléré que le roi résidât à Toeplitz, sa
santé paraissait lui rendre les eaux nécessaires; mais aujourd'hui
l'empereur entend que le prince Louis, comme prince français et
grand dignitaire de l'empire, y soit rendu au plus tard au 1er
décembre prochain, sous peine d'être considéré comme désobéissant
aux constitutions de l'empire et au chef de sa famille, et traité
comme tel.
[Note 67: Ambassadeur de France à Vienne.]
Je remplis, Sire, mot pour mot, la mission qui m'est confiée, et
j'envoie le premier secrétaire d'ambassade pour être assuré que
cette lettre aura été remise exactement.
Je prie Votre Majesté d'agréer l'hommage de mon profond respect.
Louis resta sourd à cette sommation, comme il était resté sourd aux
prières; il espérait être enfin délivré de cette persécution d'un
nouveau genre, il n'en était rien. Son ancien secrétaire, M.
Decazes, lui fut envoyé de nouveau et ne réussit pas mieux qu'à son
premier voyage. Il y avait à peine deux mois que l'ex-roi de
Hollande habitait Gratz, lorsqu'il connut tout à coup, par le
_Moniteur_ du 15 décembre, le sénatus-consulte du 10 du même
mois[68]. Indigné, il envoya le 30 au sénat la protestation
suivante:
[Note 68: Ce sénatus-consulte lui donnait un apanage autour
de sa terre de Saint-Leu en dédommagement de la Hollande.]
Sénateurs, le _Moniteur_ du 15 arrive; j'étais loin de m'attendre au
coup mortel, à l'atteinte ineffaçable que me porterait le
sénatus-consulte du 10 décembre.
Je dois au nom de l'empereur, qui est aussi le mien, à mes enfants
et au peuple à qui j'appartiens depuis le 5 juin 1806, de déclarer
publiquement, comme je déclare en ce moment:
Que, lié à jamais, ainsi que mes enfants, au sort de la Hollande, je
refuse pour moi, comme pour eux, l'apanage dont il est fait mention
dans ledit sénatus-consulte. J'ordonne, par le présent acte que je
porte à sa connaissance, à la reine, de refuser pour elle, comme
pour ses enfants, la moindre partie d'un tel don, et de se contenter
de ses propriétés particulières jointes aux miennes.
J'ordonne, par le présent acte, au sieur Tivent, intendant général
de la couronne, à qui j'ai confié l'administration de ces
propriétés, comme chargé de mes affaires particulières, de mettre la
reine en possession de tout ce qui m'appartient individuellement,
consistant dans toutes les acquisitions qui, depuis le 5 juin 1806,
n'ont pas été réunies au domaine de la couronne par l'acte d'achat.
Je déclare, en outre, que je désavoue toutes les accusations,
lettres et écrits quelconques, lesquels tendraient à faire croire
que j'ai trahi mon pays, mon peuple, moi-même, ou manqué à ce que je
devais et aimerai toujours à devoir à la France, ma première patrie,
que j'ai servie, depuis mon enfance, de coeur et d'âme. Placé sur le
trône de la Hollande, _malgré moi_, mais lié à ses destinées par mes
affections, mes serments et les devoirs les plus sacrés, je ne veux
et ne peux vouloir que rester Hollandais toute ma vie. En
conséquence, je déclare le don dudit apanage nul et de nul effet
pour moi, comme pour mes enfants, et pour leur mère, annulant
d'avance tout consentement ou acceptation donnés, soit directement,
soit indirectement.
En foi de quoi j'ai rédigé le présent acte écrit et signé de ma
main. Je prie le Sénat de le recevoir et de faire agréer mon refus à
l'empereur.
Le même jour, il écrivit à la reine:
Ma douleur et mon malheur seraient à son comble si je pouvais
accepter l'apanage honteux que me destine, ainsi qu'à mes enfants,
le sénatus-consulte que je vois dans le _Moniteur_ du 15 de ce mois.
Je vous ordonne de refuser jusqu'à la moindre partie de ce don vil
et douloureux. J'annule d'avance toutes les acceptations ou
consentements que vous pourriez donner, soit pour vous, soit pour
mes enfants. Toutes mes propriétés particulières sont à votre usage
et à celui de mes enfants. Je vous autorise, par l'écrit ci-joint, à
vous en mettre en possession; cela, joint à vos propres biens, vous
suffira pour vivre en simple particulière. Reine, épouse, mère, sous
tous les rapports, tout autre don vous offenserait, et je vous
désavouerais en tout temps comme en tout lieu.
Deux années s'écoulèrent, pendant lesquelles le roi goûta enfin
quelque tranquillité; il en profita pour se livrer à son goût
dominant, l'étude des arts et de la littérature.
La campagne de Russie amena le désastre des armées françaises dans
le Nord, comme l'injuste guerre d'Espagne avait amené les désastres
de l'armée française dans le Midi. La fortune se lassait de suivre
Napoléon. Profondément affligé des malheurs de sa patrie, Louis,
resté toujours bon Français, écrivit le 1er janvier 1813 à
l'empereur la lettre ci-dessous:
Sire, profondément affligé des souffrances et des pertes de la
Grande-Armée, après des succès qui ont porté les armes françaises
jusqu'au pôle; pouvant aisément juger combien vous êtes pressé,
combien il est urgent de réunir tous les moyens de défense
possibles, au moment enfin où une lutte terrible va continuer et se
prépare encore plus furieuse; convaincu qu'il n'y eut jamais pour la
France, pour votre nom, pour vous, de moment plus critique, je
croirais manquer à tous mes devoirs à la fois, si je ne cédais à la
vive impulsion de mon coeur. Je viens donc, Sire, offrir au pays
dans lequel je suis né, à vous, à mon nom, le peu de santé qui me
reste et tous les services dont je suis capable, pour peu que je
puisse le faire avec honneur. Je suis, de Votre Majesté, le
respectueux et tout dévoué frère.
Cette lettre fut envoyée par l'ambassadeur de France à Vienne et
placée dans une autre lettre écrite à Madame mère. L'empereur y
répondit, le 16 janvier 1813, qu'il voyait avec plaisir les
sentiments qui animaient Louis, mais qu'il lui avait fait connaître
déjà que ses devoirs envers l'empereur, sa patrie et ses enfants,
exigeaient son retour en France; qu'il le recevrait comme un père
reçoit son fils, qu'il avait des idées fausses sur la situation des
affaires, que lui, Napoléon, avait un million d'hommes sur pied,
deux cents millions dans ses caisses, que la Hollande était
française à jamais, etc. Cette lettre, d'un style plus modéré que
les précédentes, contenait cependant encore quelques expressions
personnelles blessantes pour le roi. C'était, du reste, la première
que Louis recevait de Napoléon depuis celle de mai 1810, finissant
par ces mots: «c'est la dernière lettre de ma vie que je vous
écris». Le roi, dont les propositions n'avaient pas été acceptées,
fit un voyage au mois de juin 1813 aux bains de Neuhans, près de
Gratz, pour sa santé. Il en revint au mois de juillet, et le 8 il se
décida à faire des démarches auprès du congrès dont on annonçait
l'ouverture à Prague, sous la médiation de l'Autriche. Des
protestations, des notes envoyées à tous les souverains, n'eurent
aucun résultat. Voyant la guerre prête à éclater entre l'Autriche et
la France, Louis ne voulut pas rester plus longtemps dans les états
de l'empereur François II, malgré les bienveillantes instances de ce
souverain pour l'y retenir. Il crut donc devoir se rapprocher de sa
patrie, et le 10 août il partit pour la Suisse[69].
[Note 69: Dans un petit volume de poésies publié par Louis, à
Lausanne, on trouve les adieux suivants au séjour de Gratz:
Adieu florissante contrée
Où nul ne comprit tous mes maux,
Mais où, l'âme triste, éplorée,
J'ai souvent rêvé le repos...
Mais rien n'est pour un long usage
Dans ce monde trop incertain;
Le temps est un bac de passage
Où nos pas s'attachent en vain.
Confidents d'un coeur solitaire,
Jeunes arbres, mes seuls amis,
Puisse votre ombre hospitalière
Mieux abriter d'autres proscrits.]
En arrivant à Ischl, il écrivit à Napoléon:
Sire,
Les approches de la guerre avec la France m'avaient fait songer,
depuis plusieurs mois, à quitter ce pays; voulant être sûr de ne
point me trouver enfermé dans un pays ennemi, je suis parti le 10
août. Je vous écris des frontières de la Bavière.
Le duc d'Otrante, que j'ai vu à son passage par Leybach, m'a
beaucoup parlé; je lui ai caché mon dessein, parce que je voulais
que vous l'apprissiez par moi seul.
Sire, j'avais le projet de me rendre dans une retraite sûre et
définitive dont j'ai plus besoin que jamais. La Bosnie m'était
ouverte; comme un pays tranquille, amie naturelle de la France, elle
me convenait sous tous les rapports, même sous celui du climat;
mais, Sire, quand j'étais au moment de partir, j'ai appris les
malheurs d'Espagne, j'ai appris que les ennemis étaient de ce côté
sur les frontières, j'ai vu que la guerre était imminente, que vous
alliez avoir un million d'hommes armés contre vous... Je ne me suis
pas cru le maître de me soustraire à la crise imminente et terrible
qui se prépare. Je suis peu de chose, mais ce que je suis je le dois
à la Hollande, et après à la France et à vous. Je vais donc en
Suisse pour pouvoir en être appelé par vous, quand vous croirez
pouvoir le faire sans m'ôter l'espoir de rentrer en Hollande à la
paix générale, ni d'une manière contraire au serment que je lui ai
prêté, car, comme il est cependant impossible que vous ayez voulu
faire de moi et de mes enfants des êtres provisoires, il est
impossible que Votre Majesté ne veuille pas leur rétablissement et
le rétablissement de la Hollande, quand toutes les affaires
relatives au commerce et à la navigation seront terminées. Enfin,
Sire, si je puis jamais être utile et à la France et à V. M., elle
saura mieux que moi la manière dont cela convient à celui de ses
frères qui est devenu roi de Hollande... Si cela n'est jamais le
cas, je serai dans un pays qui, du moins, ne cessera jamais d'être
ami de la France; quand je suis venu en Autriche, j'étais persuadé
que le pays de l'impératrice de France ne serait de longtemps en
guerre avec elle, et à coup sûr de mon vivant.
Je vous prie de faire attention, Sire, que je viens à vous pour
souffrir; que je le désire plus vivement à mesure que le péril
augmente; que, dans la malheureuse position où m'ont placé les
événements, j'ai dû ne plus partager la prospérité de ma maison,
mais non me soustraire à ses dangers. Puissent, Sire, ceux qui la
menacent, n'être pas aussi réels que je le crains! Mais les
armements sont immenses, et dans un tout autre ordre et esprit que
précédemment. Tout le monde gémit et réclame la guerre contre la
France. Sire, je fais mon devoir, et envers la Hollande, et envers
la France, et envers vous, en me rapprochant de tous trois, en me
mettant plus à votre portée. Jamais je n'aurai à me reprocher de les
avoir privés par ma faute de mes faibles efforts, quels qu'ils
puissent être, et cette conviction me consolera, quelque chose qui
arrive.
Cette lettre resta sans réponse. Louis fit quelques courses pour
visiter la Suisse, puis il attendit à Saint-Gall les suites des
événements qui grossissaient de toutes parts. Après la malheureuse
bataille de Leipsick, Murat, ayant quitté l'armée française pour
revenir à Naples, passa par la Suisse; il vit le roi son beau-frère
et lui conseilla de rentrer en Hollande par le secours des
alliés[70]. Louis répondit qu'il ne le ferait pas, attendu qu'on
n'admettrait jamais la neutralité de la Hollande et qu'il ne
voudrait, pour aucun trône du monde, faire la guerre à son pays.
Toutefois, voulant profiter des circonstances pour une nouvelle
tentative faite bien moins dans son intérêt que dans celui de ses
enfants, il envoya un des officiers de son ancienne garde attendre
Napoléon à son passage à Mayence, avec mission de lui remettre une
lettre.
[Note 70: C'est le roi Louis lui-même qui, dans son ouvrage
sur la Hollande, t. III, page 324, nous fait connaître ce
fait.]
Louis demandait qu'on le laissât retourner en Hollande et qu'on lui
permit de traverser la France pour se rendre à Amsterdam. Persuadé
qu'au point où en étaient les affaires, l'empereur serait ravi de
lui céder de nouveau un pays qui allait tomber aux mains des alliés,
et qu'il croyait être seul à même de sauver et de soustraire à la
coalition, l'ex-roi de Hollande vint jusqu'à Pont-sur-Seine, après
avoir écrit à l'impératrice régente et au prince Cambacérès; mais, à
son grand étonnement, il apprit qu'on refusait de le recevoir à
Paris. Il rentra donc en Suisse, et là fut rejoint par l'officier
envoyé à Napoléon. Cet officier, et bientôt après les lettres de
Berthier et du duc de Vicence, lui firent connaître la réponse de
l'empereur.
«J'aime mieux que la Hollande retourne sous le pouvoir de la maison
d'Orange, avait dit Napoléon, que sous celui de mon frère.»
Malgré tous les échecs, malgré tous les déboires, Louis crut encore
devoir faire une tentative en octobre 1813, lorsqu'il connut les
événements qui venaient d'avoir lieu en Hollande, l'insurrection de
ce pays contre la France, son abandon par les troupes de l'empereur
et l'établissement d'une espèce de gouvernement provisoire exercé
par les magistrats d'Amsterdam. En conséquence, il adressa, le 29
novembre, de Soleure, à ce gouvernement provisoire, une longue
lettre dans laquelle, passant en revue toutes les phases de son
règne, il relatait ses droits et ceux de ses enfants. Il n'avait ni
désiré, ni recherché la couronne, il ne s'était décidé à l'accepter
que sur l'instance de la députation batave, et dans l'espoir
d'assurer à son pays d'adoption la protection puissante de la
France; il avait fait tout ce qui était humainement possible pour
maintenir l'intégrité du territoire, l'indépendance de la nation; il
avait cherché à faire jouir les peuples des bienfaits de lois
équitables, il n'avait abdiqué qu'en faveur de son fils, tout
récemment il avait voulu se rendre à Amsterdam pour mettre la nation
hollandaise à même de se prononcer librement pour lui ou pour la
maison d'Orange.
Louis commençait ce long, intéressant et véridique plaidoyer en
disant que les nouvelles circonstances dans lesquelles se trouvait
la Hollande l'obligeaient à sortir de sa retraite, que ces
circonstances devaient ou compléter les obligations qui
l'attachaient au pays depuis huit ans, ou l'en dégager entièrement.
Il terminait en promettant d'achever ce qui n'avait été qu'esquissé
par l'acte d'union d'Utrecht, en assurant une constitution plus
étendue, et en affirmant qu'il ferait tous ses efforts pour
maintenir l'état de paix et de neutralité. Quelques personnes lui
proposèrent de se rendre en Hollande pour y décider le peuple en sa
faveur, il refusa. «Je ne puis y rentrer, répondit-il, que rappelé
par la nation; il ne convient ni à mon caractère ni au bien de la
Hollande que j'y rentre par la guerre ou par les troubles! Je dois
me borner à faire savoir aux Hollandais que mon dévouement au pays
est toujours le même, le reste les regarde.»
Sa démarche auprès des magistrats d'Amsterdam n'obtint aucun succès,
la maison d'Orange fut rétablie sur le trône. Dès lors, Louis se
considéra comme entièrement dégagé de toute obligation envers la
nation hollandaise, et il résolut de rentrer chez lui, à Saint-Leu,
espérant qu'on l'y laisserait jouir de la tranquillité qui semblait
le fuir en tous lieux. Le prince de Talleyrand lui ayant fait
connaître l'entrée des alliés en Suisse, l'ex-roi de Hollande hâta
son départ, et le 22 décembre 1813, après avoir fait une déclaration
conforme à sa lettre du 29 novembre, il se rendit à Lyon et de là à
Paris, où il arriva le 1er janvier 1814. Il descendit chez Madame
mère, mais il ne put voir l'empereur. On lui insinua même l'ordre de
s'éloigner à quarante lieues de la capitale de la France. Il refusa
d'obéir, «personne, dit-il, n'ayant le droit de m'empêcher de
demeurer chez moi.» Enfin le 10 janvier, il put être admis auprès de
l'empereur, grâce à la médiation de l'impératrice. L'entrevue fut
froide, les deux frères ne s'embrassèrent pas. Louis pria Napoléon
d'écarter toujours, dans leurs conversations, ce qui pouvait
concerner la Hollande. Quelques jours auparavant, le roi avait reçu
de l'empereur la lettre autographe ci-dessous:
Mon frère, j'ai reçu vos deux lettres et j'ai appris avec peine que
vous soyez arrivé à Paris sans ma permission. Vous n'êtes plus roi
de Hollande depuis que vous avez renoncé et que j'ai réuni ce pays à
la France. Vous ne devez plus y songer. Le territoire de l'empire
est envahi et j'ai toute l'Europe armée contre moi. Voulez-vous
venir comme prince français, comme connétable de l'empire, vous
ranger auprès du trône? Je vous recevrai, vous serez mon sujet; en
cette qualité, vous y jouirez de mon amitié et ferez ce que vous
pourrez pour le bien des affaires. Il faut alors que vous ayez pour
moi, pour le roi de Rome, pour l'impératrice, ce que vous devez
avoir. Si, au contraire, vous persistez dans vos idées de roi et de
Hollandais, éloignez-vous de quarante lieues de Paris... Je ne veux
pas de position mixte, de rôle tiers. Si vous acceptez, écrivez-moi
une lettre que je puisse faire imprimer.
Le roi désirait ardemment être employé, être utile à la France dans
ce moment de crise, sans recevoir ni rang, ni apanage, ni titres,
lesquels eussent été en opposition avec sa déclaration de Lausanne,
lesquels l'eussent empêché de s'éloigner de France dans le cas où la
victoire eût rendu la Hollande à celle-ci, et qui, dans ce cas,
eussent été un assentiment tacite à la réunion, mais il éprouva avec
une cruelle amertume combien, dans l'exil et le climat froid de la
Styrie, trois années d'isolement et de chagrin avaient délabré sa
santé. Il essaya vainement de se tenir à cheval, il ne pouvait même
rester debout quelque temps.
Il vit une seconde fois son frère, la veille du départ de Napoléon
pour l'armée, le 23 janvier 1814. L'empereur semblait décidé à faire
la paix après la première victoire, mais il se laissa entraîner
ensuite dans un système opposé. Louis, d'accord avec Joseph, lui
adressa presque journellement des lettres dans lesquelles il le
suppliait de traiter le plus vite possible avec les alliés. Le 16
mars, il lui écrivit: «Si Votre Majesté ne signe pas la paix,
qu'elle soit bien convaincue que son gouvernement n'a guère plus de
trois semaines d'existence. Il ne faut que du sang-froid et un peu
de bon sens pour juger l'état des choses en ce moment[71].»
[Note 71: C'est à cette lettre, transmise par Joseph, que
Napoléon répond en écrivant que Louis a l'esprit faux, etc.
(Voir Joseph en 1814).]
Ces mots étaient prophétiques.
Louis demeura à Paris les mois de janvier, février et mars, jusqu'au
30 de ce dernier mois, qu'il suivit l'impératrice à Blois. Il
insista pour que celle-ci n'abandonnât pas la capitale malgré
l'entrée des alliés, mais elle ne l'osa pas.
L'empereur, dans ses instructions, déclarait traîtres tous ceux qui
resteraient à Paris dans le cas où cette ville serait occupée par
l'ennemi, et même tous ceux qui conseilleraient à l'impératrice de
le faire..... Louis arriva à Blois avec Marie-Louise, qu'il avait
rejointe à Rambouillet, étant parti après elle. Il séjourna à Blois
jusqu'au 9 avril, époque à laquelle le retour des Bourbons fut
connu. Des officiers de l'armée alliée étant venus chercher
l'impératrice, l'ex-roi de Hollande prit congé d'elle et revint en
Suisse. Il parvint le 15 avril à Lausanne. On lui avait fait dire
avant son départ de Blois qu'il pouvait habiter la France; il pensa
que son devoir s'y opposait, et qu'il devait partager la mauvaise
fortune de sa famille. Peu de temps après la rentrée de Louis à
Lausanne, le gouvernement des Bourbons érigea la terre de Saint-Leu
en duché, sans même l'en prévenir. À cette nouvelle et à celle du
traité de Fontainebleau, le prince fit une protestation, déclarant
qu'il renonçait à tous les avantages qui lui étaient faits par la
convention du 11 avril, qu'il y renonçait également pour ses
enfants; que, simple particulier depuis son abdication, vivant comme
tel, étranger à toute autre position, ayant refusé toutes les
offres, ayant rejeté l'apanage qu'on lui voulait donner par le
sénatus-consulte du 10 décembre 1810, il n'entendait conserver
d'autres dépendances à sa propriété de Saint-Leu que celles qui y
étaient en 1809, et qui, seules, lui appartenaient. Louis resta en
Suisse jusqu'au mois de septembre, prolongeant son séjour dans ce
pays, par l'espoir d'obtenir de sa mère qu'on lui remît son fils
aîné. Toutes ses démarches ayant été inutiles, il se retira à Rome,
où le Saint-Père le reçut avec joie. Le chef de l'église n'avait
point oublié la conduite du roi Louis à son égard, les offres de
service qu'il lui avait faites, les témoignages d'affection et de
fidélité qu'il lui avait fait donner par le prélat Ciamberlani,
supérieur des missions en Hollande, et cela dès le commencement des
différends du pontife avec l'empereur Napoléon. Le prince arriva à
Rome le 24 septembre 1814, et il s'empressa de réclamer hautement
l'aîné de ses fils. Il recourut même aux tribunaux qui, le 7 mars
1815, lui donnèrent gain de cause; mais le 20 du même mois, Napoléon
était remonté sur le trône, tous les statuts de famille furent remis
en vigueur, en sorte que ce qui concernait les Bonaparte dépendit
encore uniquement de la volonté de l'empereur qui s'opposa au désir
de son frère. Enfin, après la seconde abdication, le malheureux roi
Louis obtint de la reine Hortense son fils aîné qui, dès lors,
demeura avec lui. Pendant les cent-jours, Louis, dont la santé était
gravement altérée, qui avait un impérieux besoin de repos, de
tranquillité et de soins, qui n'avait plus de devoirs à remplir,
résista aux pressantes sollicitations de se rendre auprès de sa
soeur à Naples, ou bien à Paris. Il pensait d'ailleurs que le
premier devoir social, que le caractère distinctif des gens de bien,
la maxime la plus essentielle à la conservation, à l'ordre et au
repos de la société, consiste dans le respect le plus profond envers
les gouvernements établis.
C'est vraisemblablement en vertu de ce principe qu'il professait
hautement, que le roi Louis blâma les tentatives de son fils à
Strasbourg et à Boulogne, ainsi qu'on le verra plus loin.
Le roi Louis, philosophe par nature, supporta la chute de sa
famille et la sienne avec résignation, dignité et grandeur d'âme.
Méprisant le luxe, n'aimant pas la puissance du rang suprême, dans
laquelle il ne voyait qu'obligations et devoirs, il se livra sans
partage à l'étude des belles-lettres. Si des idées tristes
interrompaient souvent la sérénité habituelle, la douceur normale de
son âme, c'est que sa tendresse paternelle s'inquiétait pour
l'avenir de ses enfants. Il quitta Rome pour le beau climat de la
Toscane et le ciel pur de Florence. En 1831, il éprouva une immense
douleur, il perdit l'aîné de ses deux enfants, le prince
Napoléon-Louis, mort dans l'insurrection des Romagnes. Lorsque
l'ancien roi de Naples et d'Espagne, Joseph, vint des États-Unis à
Londres, pour essayer, après 1830, de soutenir les droits du fils de
Napoléon au trône de France, Louis eut avec son frère aîné de
fréquentes correspondances.
Avant la fin de sa longue et pénible carrière, l'ex-roi de Hollande
devait éprouver encore deux profonds chagrins, qui hâtèrent ses
derniers instants. Le premier fut la tentative de Strasbourg, faite
par le dernier de ses enfants, le prince Louis-Napoléon, suivie
bientôt après de la tentative de Boulogne; le second fut le refus
des gouvernements de France et d'Angleterre de permettre à ce fils
de venir lui fermer les yeux.
Lorsque l'ex-roi de Hollande connut les tentatives de son fils, il
était malade à Florence. Il n'avait cessé d'être en relation suivie
avec le duc de Padoue, son parent. Il lui écrivit le 15 novembre
1836:
Mon cher cousin,
Je m'adresse à vous avec confiance dans le nouveau malheur que
j'éprouve et qui tombe sur moi comme un coup de foudre. Malgré le
malheur que j'ai eu il y a six ans de perdre mon fils aîné, par
suite d'une intrigue et d'une séduction infernale, son frère, qui
fut compromis aussi alors, s'est laissé de nouveau entraîner dans
une action aussi folle que grave. Vous savez mon état de santé, vous
savez qu'il m'est impossible d'agir par moi-même. Veuillez donc, je
vous prie, faire des démarches en mon nom auprès du gouvernement et
des personnes que j'ai connues autrefois, telles que le duc de
Cazes, s'il est à Paris, le comte Molé et tous ceux que vous croirez
être plus accessibles à mes prières, pour les engager à obtenir du
gouvernement que mon fils soit renvoyé en Angleterre avec sa mère.
On peut oublier son incartade en considération de la folie et je
dirai presque du ridicule d'une telle tentative et de ce qu'elle n'a
coûté la vie à personne.
Il est inutile que je vous parle de la reconnaissance que je vous
aurai d'un tel service, la gravité de la chose parle assez
d'elle-même.
Je me persuade que vous ne me refuserez pas un service aussi
important; en tout cas, veuillez me faire parvenir votre réponse le
plus promptement possible.
Adieu, mon cher cousin, recevez l'assurance de mon sincère
attachement.
À la même époque, le 21 novembre 1836, la reine Hortense écrivait
d'Arenenberg à M. de Padoue:
Monsieur le duc, en revenant chez moi, on m'a remis votre lettre.
Elle eût été d'une grande consolation pour moi, et peut-être
n'aurais-je pas entrepris un voyage aussi pénible, si j'avais su à
temps que la vie de mon fils n'était pas en danger, mais cette
incertitude était affreuse, et j'en allais appeler à vous tous, à
vos anciens sentiments, pour m'aider à obtenir une vie qui m'était
si chère, lorsque j'ai appris qu'il n'y avait rien à craindre pour
elle. Je ne me suis pas montrée, je n'ai pas même été jusqu'à Paris;
je ne voulais troubler personne, sans cela j'aurais été charmée de
vous revoir ainsi que votre fille[72]. Vous devez penser qu'elle
m'est toujours chère, que son bonheur m'intéresse et que je serai
toujours heureuse de vous assurer tous deux de mes sentiments.
[Note 72: Madame Thayer.]
Le prince Louis-Napoléon, étant parvenu à s'échapper du château de
Ham avant la mort de son père, espéra pouvoir passer en Italie et
arriver assez à temps pour le voir une dernière fois. L'Angleterre
ne le permit pas, les passeports nécessaires lui furent refusés. Le
malheureux père mourut à Florence le 25 juillet 1846, à la suite
d'une congestion cérébrale, sans avoir pu recevoir les embrassements
d'un enfant adoré. Il avait 68 ans, était toujours en exil et séparé
de tous les siens. Ses restes furent déposés d'abord dans l'église
de Santa-Croce à Florence. En 1848, un des premiers actes de son
fils, dès que les portes de la France s'ouvrirent devant lui, fut de
remplir les intentions testamentaires du roi son père en faisant
placer son corps dans l'église de Saint-Leu, près de celui de
Charles Bonaparte. En 1835, à propos des bruits accrédités par
quelques journaux du mariage du prince Louis-Napoléon avec la jeune
reine de Portugal, Dona Maria, le fils du roi Louis trouva occasion
de faire connaître l'impression profonde que la belle conduite de
son père avait laissée dans son coeur. Il écrivit au rédacteur d'un
de ces journaux la lettre suivante:
Arenenberg, le 14 décembre 1835.
Monsieur le rédacteur, plusieurs journaux ont accueilli la nouvelle
de mon départ pour le Portugal comme prétendant à la main de la
reine Dona Maria. Quelque flatteuse que soit pour moi la supposition
d'une union avec une jeune reine, belle et vertueuse, veuve d'un
cousin qui m'était cher, il est de mon devoir de réfuter un tel
bruit, puisqu'aucune démarche qui me soit connue n'a pu y donner
lieu.
Je dois même ajouter que, malgré le vif intérêt qui s'attache aux
destinées d'un peuple qui vient d'acquérir sa liberté, je refuserais
l'honneur de partager le trône de Portugal, si le hasard voulait que
quelques personnes jetassent les yeux sur moi.
La belle conduite de mon père, qui abdiqua en 1810 parce qu'il ne
pouvait allier les intérêts de la France avec ceux de la Hollande,
n'est pas sortie de mon esprit. Mon père m'a prouvé, par un grand
exemple, combien la patrie est préférable à un trône étranger. Je
sens en effet qu'habitué dès mon enfance à chérir mon pays
par-dessus tout, je ne saurais rien préférer aux intérêts français,
persuadé que le grand nom que je porte ne sera pas toujours un titre
d'exclusion aux yeux de mes compatriotes, puisqu'il leur rappelle
quinze années de gloire; j'attends avec calme dans un pays
hospitalier et libre que le peuple rappelle dans son sein ceux
qu'exilèrent en 1815 douze cent mille étrangers. Cet espoir, de
servir un jour en France comme citoyen et comme soldat, fortifie mon
âme et vaut, à mes yeux, tous les trônes du monde.
Le roi Louis publia plusieurs ouvrages d'un mérite réel, en voici la
liste:
1º En 1800, un roman en 3 volumes, intitulé _Marie ou les peines de
l'amour_. Nous avons déjà dit un mot de ce roman, dont il fit
paraître une 2e édition en 1814, sous le titre de _Marie ou les
Hollandaises_.
2º En 1813, un livre de poésies, intitulé _Odes_, qui fut édité à
Vienne. C'est une de ces odes dont nous avons cité quelques jolis
vers, les adieux à Gratz.
3º En 1814, un mémoire sur la versification, en réponse à une
question proposée par la deuxième classe de l'Institut. Ce mémoire
imprimé à Rome en 2 volumes, en 1825, sous le titre d'_Essai sur la
versification_, remporta le prix de la question mise au concours.
Dans cet ouvrage, l'auteur demande la suppression de la rime dans
les vers, la conservation de la césure et l'ancien nombre de
syllabes. Il complète leur rhythme par une distribution régulière
des accents, ce qui les fait essentiellement différer des vers
blancs. Il note pour cette accentuation la pénultième des mots
finissant par des e muets et la finale de tous les autres. Il
appliqua lui-même ce système, dont il est l'inventeur, en faisant
une tragédie, une comédie, un opéra, une ode, et en s'excusant de
n'avoir pas poussé jusqu'à l'épopée.
4º En 1820, trois volumes, intitulés _Documents historiques sur le
gouvernement de la Hollande_[73].
[Note 73: Nous avons eu plusieurs fois recours à ce curieux
et intéressant ouvrage pour la rédaction de notre travail.]
5º L'_Histoire du Parlement anglais_, depuis son origine en 1234,
jusqu'à l'an VII de la République française, suivi de la grande
charte avec des notes autographes de Napoléon. Ce livre, un volume,
parut en 1820, à Paris.
6º En 1828, une réponse à sir Walter Scott sur son histoire de
Napoléon, brochure de 160 pages.
7º En 1834, une brochure d'une cinquantaine de pages, intitulée
_Observations sur l'histoire de Napoléon par M. de Norvins_. C'est
une réfutation sans réplique d'un assez grand nombre de faits
avancés inconsidérément par cet historien trop officieux de
l'empereur.
Nous terminerons ce travail sur le roi Louis par une lettre qui lui
fut écrite de Londres par son frère Joseph, le 1er août 1834, et qui
nous paraît de nature à faire connaître le caractère de ces deux
princes.
Mon cher frère, je n'ai pas répondu plus tôt à ta lettre du 3
juillet, je suis encore convalescent d'une douloureuse esquinancie
qui m'a tenu plus de quinze jours au lit et dont les suites me
tiennent encore à la maison, à cause du temps humide et nébuleux qui
règne depuis ma convalescence.
Personne n'est moins dogmatique que moi, et si tu es d'humeur à
régayer le tableau que tu fais si sombre de la vie par de nouveaux
rapports qui puissent embellir le déclin de ta vie, personne n'en
sera plus heureux que moi, chacun a le sentiment et la mesure de ce
qu'il peut et doit pour son propre bonheur, et on fait légitimement
de tenter un sort meilleur lorsqu'on en espère du bonheur.
Je ne m'appesantirai pas davantage sur la thèse du mal ou du bien de
cette vie, je crois la vérité dans le mélange de quelques plaisirs
et de plus de douleurs; mais on multiplie, on aggrave les douleurs
en s'étudiant à voir tout en mal et on ne remédie à rien par de la
mauvaise humeur; sans doute et le bonheur et la vertu sont en
minorité sur la terre, j'en conviens, et il faut s'y soumettre,
c'est notre lot, celui qui se soumet à ce qu'il ne peut empêcher est
le moins malheureux et le plus sage. Faire de nécessité vertu,
considérer plus bas que nous pour se trouver moins malheureux, se
consoler dans la bonne conscience, si on croit à une autre vie, ne
voir que le vrai bonheur: tu sais tout cela mieux que moi, mais je
répète les appuis sur lesquels je me suis appuyé dans ma longue vie.
J'ai eu une bonne femme et je n'ai pas vécu avec elle depuis trente
ans; j'ai sans cesse combattu sans ambition les brigands, les
ennemis de mon pays, des exigences que je n'approuvai pas; l'homme
le plus aimant de la terre a passé sa vie sans sa famille, dans un
autre monde; depuis 1830, j'ai dépensé pour la cause de mon neveu
plus d'un million de francs, c'était la moitié de ce qui me restait
de disponible après l'incendie de ma maison en Amérique, en 1820. Je
crois être assuré que c'est la politique qui a mis le feu à ma
maison pour y détruire les lettres que Napoléon m'avait confiées.
Revenu en Europe sur l'invitation de Julie et la tienne, j'ai comme
toi voulu aider Caroline et Jérôme; j'ai cru que toute querelle
domestique se dissiperait à ma voix fraternelle et je puis dire
paternelle. Qu'ai-je recueilli de mes soins, de ma bonne volonté?
Caroline, par ses soupçons, par son abnégation de toute fierté, les
autres, par leur peu de sympathie et l'appui qu'ils paraissent avoir
donné à ses calomnies contre mon oncle le cardinal, contre moi-même,
m'ont fait sentir qu'il était encore de plus grands maux que ceux
que nous devons à la persécution des rois conjurés contre nous; ton
fils mort était aussi mon fils; celui qui a épousé mon aînée je l'ai
vu, comme Caroline, aux pieds de nos ennemis... Ce qui m'empêche
d'aller en Italie, c'est qu'on sait que je possède des secrets que
vous ignorez. Je lutte contre la mauvaise fortune et je n'en suis
pas abattu; ma santé faiblit, il est vrai, mais j'ai 71 ans: combien
sont plus infirmes que moi! Julie, mes filles, toi, m'avez conservé
votre coeur dans toute sa pureté; ton fils, ma soeur, Charles, mes
neveux, que de sujets de douleurs! Notre oncle m'eût resté ami, sa
soeur lui a laissé les portraits de famille sous toutes les formes,
sous toutes les reliures; l'homme qui m'a dit de la part de notre
mère, sous le plus inviolable secret, qu'il était chargé de vendre
le collier qu'elle destinait au roi de Rome pour 200,000 francs,
prix qu'elle n'avait pas trouvé à Rome, me dit aussi qu'elle avait
disposé du médaillon contenant le portrait de l'empereur, valant
plus de 60,000 francs, il a été trouvé: le collier a été vendu par
l'ordre de Madame, elle a disposé du prix, elle l'a voulu et
personne n'a rien à y voir: le cardinal n'y est pour rien, le
cardinal n'a pas voulu risquer des funérailles dignes de la mère de
Napoléon et de nous tous pour la même raison que moi-même en
Amérique je n'ai pas dû affronter les préventions et les âmes
toutes puissantes de la Sainte-Alliance, par la même raison que tu
n'as pas dû ni pu rendre à notre fils les honneurs funéraires qui
lui étaient dus; mais notre oncle m'a souvent entretenu du monument
somptueux qu'il a l'intention de consacrer à sa soeur, mais où?
quand? et ne lui faut-il pas l'assentiment de nous tous? Je lui ai
écrit qu'en sus de ce qu'il ferait, j'y contribuerais aussi pour ma
part. Je ne doute pas que tu ne fasses comme moi, mais où? Faut-il
suivre l'exemple que tu as donné à Florence, où est mort ton fils?
Faut-il suivre celui qu'a donné ta femme à l'occasion de ton autre
fils et demander en grâce que notre mère soit enterrée où nous ne
pouvons ni vivre ni mourir? Le cardinal a pensé à Ajaccio, mais cela
est-il convenable? Notre oncle n'est pas un génie de premier ordre,
mais on le calomnie lorsqu'on lui refuse les qualités du coeur et
des talents et des connaissances dont s'honoreraient bien des
ecclésiastiques considérés dans ce monde.
Si tu crois à mes paroles, à ma probité, à mon honneur, crois que tu
t'es trompé sur notre oncle le cardinal Fesch; je désire te
convertir à ma croyance, parce que je suis sûr de ce que je dis, que
j'ai connu notre oncle lorsque vous ne pouviez pas l'apprécier dans
votre enfance, lorsque nous étions tous orphelins de notre père, et
notre mère a toujours disposé de ce qui appartenait à son frère pour
le bien de la famille à son grand contentement, lorsque la mort
prématurée de notre père nous laissa dans les embarras occasionnés
par les dépenses au-dessus de sa fortune qu'il avait été obligé de
faire dans ses missions de Paris et à Versailles[74].
[Note 74: Sur ces derniers faits, voy. le 1er vol. de Jung,
_Bonaparte et son temps_.]
Je suis fatigué, la tête me tourne, je t'embrasse de tout mon coeur,
mon cher Louis.