JOSEPH À JULIE.

Madrid, le 16 juillet 1810.

Ma chère amie, j'ai reçu la lettre dont était porteur Tascher; sa

cousine[26] m'écrit que l'empereur l'autorise à lui permettre de se

marier avec ta nièce Marcelle, si elle y consent. D'après ce que me

disent ses frères, Tascher a aujourd'hui cinquante mille livres de

rente en fonds de terre, il a un état, c'est l'honneur même, il ne

faut pas hésiter à lui donner Marcelle; il est mille fois mieux que

le parti que tu m'as proposé, il ne serait pas juste qu'elles

fassent toutes des mariages au-dessus de leur position; j'entends

donc que Mlle Marcelle épouse M. Tascher, si elle le trouve bien. Je

m'engage avec lui et sa cousine à laquelle je ne veux pas manquer de

parole, moins aujourd'hui que dans tout autre temps. Réponds-moi

d'une manière précise. Tascher reviendra à Paris.

[Note 26: L'impératrice Joséphine.]

Avant de partir il faut que tu saches à quoi t'en tenir sur les

affaires d'Espagne. Fais de tout ce que nous possédons en France une

vente dont nous puissions détruire les preuves....... (quelques mots

illisibles) est grand et j'en rends grâces au ciel. Je t'embrasse

avec Zénaïde et Charlotte..... Je désire cependant beaucoup savoir

ce que devient l'Espagne avant que tu quittes Paris; quant à moi, je

suis bien décidé à ne jamais transiger avec mes devoirs. _Si on veut

que je gouverne l'Espagne pour le bien seulement de la France, on ne

doit pas espérer cela de moi._ J'ai des devoirs de coeur et de

besoins de reconnaissance envers la France qui est ma famille; mais

jamais, même dans la misère, je n'ai accoutumé mon âme à se dégrader

pour le bien de ma famille.

J'ai des devoirs de conscience en Espagne, je ne les trahirai

jamais et je me complais trop dans le souvenir de ma vie passée pour

vouloir changer d'allure aujourd'hui que je redescends la montagne.

_Je serai et resterai donc homme de bien, homme vrai tant que mon

coeur battra. Mon courage saura toujours se faire à tout, moins aux

remords. Au reste je ne sais pas pourquoi je t'écris si au long. Tu

me connais, crois que la royauté ne m'a pas changé, et que je suis

toujours ce que tu m'as connu. Si tu n'as pas besoin de Deslandes,

renvoies-le moi_ (Deux lignes effacées). _Je suis obligé de venir au

secours de tant de provinces où l'on n'envoie plus rien et où la

misère est profonde, parce qu'à Avila, à Ségovie même, des généraux

français administrent mes provinces, renvoyent mes employés et que

Madrid est le rendez-vous où tous les malheureux aboutissent et où

s'adressent tous les besoins. Je sens que cet état de choses me

serait encore plus pénible toi et mes enfants étant ici, et que je

n'aurai plus la ressource d'errer avec un quartier-général. Tout

cela peut être réparé d'un mot de l'empereur, qu'il trouve bon que

je renvoie les dilapideurs, qu'il me rende l'administration de mes

provinces et qu'il croye plus à ma probité qu'à celle de Ney ou de

Kellermann. Arrivé ici avec mes enfants, il faut que je m'établisse

d'une façon définitive_ à Madrid, il faut que je sache comment je

pourrai y vivre, car aujourd'hui je ne le sais pas; l'Andalousie est

absorbée par l'armée, les pays épuisés par les insurgés, l'empereur

ne sait rien, il faut qu'il connaisse ma position, qu'elle change sa

justice ou que je la fasse changer par ma retraite des affaires; tu

dois donc venir en Espagne avec la connaissance de ce que veut

l'empereur avec le projet d'y rester ou résolue à la quitter pour la

vie privée. Il n'y a personne à Paris à qui je puisse écrire.

L'empereur a peu vu M. d'Azanza que j'avais chargé de mes affaires.

Quand tu en seras partie, il n'y aura plus aucun moyen de

communication. Il est donc bon que tu saches bien avant de partir ce

qu'il nous importe de savoir et que nous ne pourrons plus savoir

après.

Je reçois une lettre de Lucien du 15 juin[27], quelque déplorable

que soit son sort, je l'envie encore et je le préfère mille fois à

la figure humiliante que je fais ici. J'ai à me louer beaucoup des

habitants de Madrid et de tous les Espagnols qui me connaissent. La

guerre serait bientôt finie et l'Espagne pacifiée si on veut me

laisser faire.

[Note 27: Lucien était alors prisonnier des Anglais.]

(Plusieurs lignes de cette lettre enfouie dans la terre en 1814 sont

illisibles. Une minime partie seulement a été insérée dans les

mémoires de Joseph.)

Les Rois Frères de Napoléon Ier Documents inédits relatifs au premier Empire · 第 33 / 358 题